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Full text of "L'Université catholique : recueil religieux, philosophique, scientifique et littéraire"

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L'UNIVERSITÉ 

CATHOLIQUE, 

RECUEIL  RELIGIEUX, 

PHILOSOPHIQUE,  SCIENTIFIQUE  ET  LITTÉRAIRE 


TOME  SECOND. 


a    XK'tcudOi).  —  îbepteiiiute^  48^6, 


tJari  6 , 


AU  BUREAU   DE  L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE, 

RUE    DES    SAIiVTS-PÈHES,    69. 

K  ôarîifaujr, 

CbPI    DELPËCH  .  LiBRAIRR.  RUE  DE  L\  COMtDIE  .   7. 


TABLE  DES  MATIÈRES. 


iSciENCES  SOCIALES.  —  Cours  d'Economie  sociale,  quatrième  leçon:  par 
M.  C.  DE  Coux 1(51 

—  Cours  sur  l'histoire  de  l'Economie  politique,  suite  de  la  sixième  leçon. 
Economie  politique  des  Romains  ;  par  M.  le  vicomte  Alban  de  Villeneuve 
Bargemont 168 

Sciences  physiologiques,  physiques  et  mathématiques.  —  Cours  de  Géo- 
logie, troisième  leçon.  Des  agens  naturels  qui  influent  sur  la  terre  et  con- 
courent à  son  évolution  3  par  M.  Margerin 17(5 

JjETTres  et  Arts.  —  Cours  sur  la  Musique  religieuse  et  profane,  seconde 
leçon.  Opinion  de  la  prééminence  de  la  musique  sur  les  autres  arts,  fon- 
dée sur  ce  que  la  musique  est  un  langage.  —  De  Tinvention  humaine  de 
la  musique.  — Résurrection  du  système  de  Locke  et  de  Condillac  par  l'é- 
cole musicale  matérialiste.  —  Celle  doctrine  est  en  opposition  avec  l'his- 
toire et  la  tradition  ;  par  M.  Joseph  d'Ortigue 183 

Sciences  historiques.  —  Cours  d'Histoire  de  France,  quatrième  leçon.  Con- 
stitution de  l'Eglise  ;  première  partie  :  dogme  et  discipline  ,  sources  de  la 
vie  spirituelle;  par  M.  Edouard  Dcmont  ,  professeur  d'histoire  au  collège 
Saint-Louis 193 

Revue.  —  Rome  chrétienne,  premier  siècle;  par  M.  Eugène  de  la  Gour- 
NERIE 202 

—  Flavien  ,  ou  de  Rome  au  désert.  Deuxième  article  ;  par  M.  P.-L 210 

—  OEuvres  d'Edouard  Turquety,  belle  édition,  grand  in-8o,  sur  papier  vélin 
satiné  ;  par  M.  D.  de  M 218 

—  Examen  critique  et  historique  du  Dictionnaire  de  l'Académie  française 
(6e  édition  ),  préface  de  M.  Yillemain.  Deuxième  article;  par  M.  Ray- 
mond Thomassy 227 

—  La  Vie  et  le  Pontificat  de  Grégoire  Vil ,  publié  par  sir  R.  Gresley,  ba- 
ronnet. Deuxième  et  dernier  article;  par  M.  N.  Wiseman 231 

Bulletins  bibliographiques 236 


ERRATJ. 
livraison  de  juillet. 

Page  15,  2»  colonne,  ligne  6,  au  lieu  de  commencerons  à  faire  remarquer,  lisez 

commencerons  par  faire  remarquer. 
Page  16,  l^e  colonne ,  ligne  51  :  des  talens,  lisez  des  valeurs. 


AVIS  IMPORTANT. 


Conformément  à  un  avis  donné  déjà  dans  la  livraison  de  juillet ,  ceux  df 
MM.  les  Souscripteurs  qui  n'ont  pas  acquitté  leur  abonnement ,  sont  prévenus 
quele  direcleur,  M.  Lamacue,  tirera  sur  eux  de»  mandats  payables  Cndociobi*?. 


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CES  SOCIALES. 


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cide qu'en  vue  de  son  bien-être  tel  qu'il 
le  conçoit.  Dès  lors ,  la  question  de  l'o- 
rigine de  la  sociabilité  a  été  nettement 
posée  et  nous  n'avons  plus  eu  à  nous  oc- 
cuper que  des  conditions  auxquelles  l'a- 
mour du  moi  j  cet  amour  si  divers  dans 
ses  manifestations  et  néanmoins  si  uni- 
forme dans  ses  tendances ,  devient  socia- 
ble et  obéit  sans  se  contredire  aux  plus 
sublimes  inspirations  de  l'esprit  de  sa- 
crifice. 

Alors  notre  tâche  s'est  divisée  en  deux 
parties  distinctes,  parce  que  l'existence 
de  l'homme  se  partageant  elle-même  en 
deux  grandes  fractions,  la  vie  présente  et 
la  vie  future ,  l'amour  du  moi  est  obligé 
de  chercher  sa  fin  ,  le  souverain  bien  du 
7Jioi  j  dans  l'une  ou  dans  l'autre.  S'il  la 
demande  à  la  première ,  il  s'identifie 
avec  cet  intérêt  actuel ,  passager  ,  terres- 
tre, que  nous  avons  appelé  temporel  ;  et 
s'il  la  demande  à  la  seconde,  il  devient 
cet  autre  intérêt  éloigné  ,  permanent 
céleste  ,  auquel  nous  avons  donné  le  nom 
d\'ternel.  Comme  il  ne  peut  prendre  au- 
cune autre  forme,  il  est  nécessairement 
sociable  ou  iusociable ,  selon  la  nature 
de  celui  de  ces  intérêts  auquel  il  s'assi- 
mile .  et  par  conséquent,  pour  résoudre 
le  problème  de  la  civilisation,  nous  n'a- 
vons plus  besoin  que  d'une  consciencieuse 
étude  des  rapports  nécessaires  ,  en  pre- 
mier lieu  de  l'intérêt  temporel,  et  en  se- 
cond lieu  de  l'intérêt  éternel .  avec  les 
lois  génératrices  de  toute  association  du- 
rable. Afin  d'arriver  à  une  appréciation 

11 


TABLE  DES  MA 


Sciences  sociales.  —  Cours  d'Economie  soci 
M.  C.  DE  Coux 

—  Cours  sur  l'histoire  de  l'Economie  politique 
Economie  politique  des  Romains  ;  par  M.  le  vi 
Bargemont 

Sciences  physiologiques,  physiques  et  mathéi 
logie,  troisième  leçon.  Des  agens  naturels  qi 
courent  à  son  évolution  3  par  M.  Margerin. 

Lettres  et  Arts.  —  Cours  sur  la  Musique  re 
leçon.  Opinion  de  la  prééminence  de  la  mus 
dée  sur  ce  que  la  musique  est  un  langage.  — 
la  musique.  —  Résurrection  du  système  de  L« 
cole  musicale  matérialiste.  — Cetle  doctrine 
toire  et  la  tradition  ;  par  M.  Joseph  d'Ortigi 

Sciences  historiques.  —  Cours  d'Histoire  de  Fn 
stitùtion  de  l'Eglise  5  première  partie  :  dogme 
vie  spirituelle;  par  M.  Edouard  Dumont  ,  pro 
Saint-Louis 

Revue.  —  Rome  chrétienne,  premier  siècle:  p 
NERIE 

—  Flavien  ,  ou  de  Rome  au  désert.  Deuxième  ai 

—  OEuvres  d'Edouard  Turquety ,  belle  édition , 
satiné  ;  par  M.  D.  de  M 

—  Examen  critique  et  historique  du  Dictionna 
(6e  édition),  préface  de  M.  Villemain.  Deux 
mond  Thomassy 

—  La  Yie  et  le  Pontificat  de  Grégoire  YII ,  pul 
ronnet.  Deuxième  et  dernier  article;  par  M.  ] 

Bulletins  bibliographiques 


ERRATJ. 
livraison  de  juil 

Page  15,  2e  colonne,  ligne  6,  au  lieu  de  comnu 

commencerons  pc 
Page  16,  1"  colonne  ,  ligne  51  :  des  talens,  lisez 


AVIS  IMPORTA 

Conformément  à  un  avis  donné  dt^à  dans 
MM.  les  Souscripteurs  qui  n'ont  pas  acquillé  1 
que  le  directeur,  M.  I^macue,  tirera  sur  eu\  dcj 


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L'UNIVERSITÉ 

CATHOLIQUE. 


SCIENCES  SOCIALES. 


COURS  D'ÉCONOMIE  SOCIALE. 


QUATRIEME  LEÇON. 

Nous  avons  déjà  vu  qu'il  n'est  au  pou- 
voir d'aucun  homme  de  se  subordonner, 
soit   aux    chimériques   abstractions    du 
beau  et  du  juste,  soit  à  des  êtres  finis, 
ses  égaux ,  et  à  ce  titre  dépouillés  de  tout 
droit  à   une   préférence   trop  rarement 
accordée  au    Créateur  lui-même ,  mais 
que  lui  seul  peut  obtenir.  En  établissant 
cette  vérité  fondamentale ,  nous  n'avons 
point  nié  la  réalité  d'une  multitude  d'ac- 
tes que  l'esprit  de  sacrifice  semble  avoir 
dictés  ,  et  qui  cependant  n'ont  rien  de 
commun  avec   l'amour  de  Dieu.  Seule- 
ment nous  avons  reconnu  qu'ils  ont  aussi 
leur  dernier  terme  et  leur  premier  prin- 
cipe dans  l'amour  du  moi ,  en  sorte  que, 
si    celui   qui   fait  ces   actes   se  trouvait 
dans  une  autre  position,  s'aimait  d'une 
autre  manière,  cessait  de  se  complaire 
dans  la  gloire  de  la  patrie  ,   dans  la  féli- 
cité des  siens,  s'il  séparait,  en  un  mot, 
son  bonheur  de  celui  de  ses  amis,  de  ses 
semblables  ,  il  imprimerait  une  direction 
toute  différente  à  ses  vouloirs,  lesquels 
deviendraient   aussitôt  et   radicalement 
insociables.  D'accord  en  ce  point  avec 
l'école  utilitaire,  nous  avons  donc  posé 
en  fait  que  l'intérêt  personnel  est  la  puis- 
sance dirigeante  de    la   volonté,    parce 
que,  sauf  des  exceptions  toujours  peu 
nombreuses  et  nécessairement  inconnues 
ailleurs  qu'au  sein  de  i'Es^isc  catholique, 
II. 


l'homme  rapporte  tout  à  lui  et  ne  se  dé- 
cide qu'en  vue  de  son  bien-être  tel  qu'il 
le  conçoit.  Dés  lors ,  la  question  de  l'o- 
rigine de  la  sociabilité  a  été  nettement 
posée  et  nous  n'avons  plus  eu  à  nous  oc- 
cuper que  des  conditions  auxquelles  l'a- 
mour du  moi  y  cet  amour  si  divers  dans 
ses  manifestations  et  néanmoins  si  uni- 
forme dans  ses  tendances  ,  devient  socia- 
ble et  obéit  sans  se  contredire  aux  plus 
sublimes  inspirations  de  l'esprit  de  sa- 
crifice. 

Alors  notre  tâche  s'est  divisée  en  deux 
parties  distinctes,  parce  que  l'existence 
de  l'homme  se  partageant  elle-même  en 
deux  grandesfractions,  la  vie  présente  et 
la  vie  future ,  l'amour  du  moi  est  obligé 
de  chercher  sa  fin  ,  le  souverain  bien  du 
moi  j  dans  l'une  ou  dans  l'autre.  S'il  la 
demande  à  la  première ,  il  s'identifie 
avec  cet  intérêt  actuel ,  passager  ,  terres- 
tre, que  nous  avons  appelé  temporel  ;  et 
s'il  la  demande  à  la  seconde ,  il  devient 
cet  autre  intérêt  éloigné  ,  permanent , 
céleste  ,  auquel  nous  avons  donné  le  nom 
d'éternel.  Comme  il  ne  peut  prendre  au- 
cune autre  forme,  il  est  nécessairement 
sociable  ou  insociable ,  selon  la  nature 
de  celui  de  ces  intérêts  auquel  il  s'assi- 
mile ,  et  par  conséquent .  pour  résoudre 
le  problème  de  la  civilisation,  nous  n'a- 
vons pi  us  besoin  que  d'une  consciencieuse 
étude  des  rapports  nécessaires  ,  en  pre- 
mier lieu  de  l'intérêt  temporel,  et  en  se- 
cond lieu  de  l'intérêt  éternel ,  avec  les 
lois  génératrices  de  toute  association  du- 
rable. Afin  d'arriver  à  une  appréciation 

11 


162 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


plus  exacte  de  ces  rapports  ,  nous  avons 
accepté   l'hypollièse   si   folle    d'un   état 
primitif  de  nature  .  et  nous  avons  con- 
senti à  supposer  que  l'espèce  humaine 
avait  commencé   par  vivre  à    la   façon 
des  animaux,  sans  Dieu  ,  sans  propriété 
et  sans  famille.  Procédant  d'après  cette 
donnée,    nous   avons    déjà  prouvé  que 
l'intérêt  temporel,  lorsqu'il  est  seul  con- 
nu ou  seul  respecté ,  exclut  fatalement 
toute  pensée  sociale ,  et  cela  par  deux 
raisons  principales.  D'abord  les  hommes 
dont  il  gouverne  la  volonté  n'ont  aucun 
motif  concevable  de  dévouement  soit  à 
la  société  elle-même .  soit  à  une  partie 
de  ses  membres  .  puisque  nos  sacrifices, 
lorsque  nous  limitons    leurs   résultats  à 
notre  existence  présente ,  n'impliquent 
la  certitude  d'aucun  dédommagement  et 
ne  sont  même  pas  la  condition  des  sacri- 
fices faits  à  notre  profit.  Ensuite ,  chaque 
membre  de  la  grande  famille  humaine 
étant  doué  d'une  cupidité  sans  bornes  . 
ses  désirs  ne  peuvent  se  concentrer  dans 
le  fini  sans  y  apporter  une  ambition  in- 
satiable, ambition  qui  se  dilatera  à  me- 
sure qu'il  acquerra  davantage.  L'ardeur 
indomptable  de  ses  convoitises  le  consti- 
tuera donc  en  un  état  de  guerre  perpé- 
tuelle avec  tous  ses  semblables  ,  décidés 
comme  lui  à  prendre  ce  qu'ils  peuvent 
et  à  n'accorder  que  ce  qu'ils  ne  peuvent 
pas  refuser.  Aussi  les  phiU  sophes  qui  re- 
jettent nos  mystères  n'ont  i. s  pu  se  sous- 
traire  entièrement  à   l'évidence  ,  et  ils 
avancent  eux-mêmes  ,  ainsi  que  nous  l'a- 
vons vu  ,  que  le  genre  humain  nest  de- 
venu socialjle  qu'après  r/nwe/jao/i  d'une 
divinité  quelconque.  Mais  ils  se  gardent 
bien  d'examiner  comment  et  pourquoi 
celle  merveilleuse  découverte  a  tout-à- 
coup  transformé  nos  sauvages  aïeux  en 
êtres  intelligens  et  sociaux,  et  cependant 
la  question  est  à  la  fois  assez  grave  et  assez 
curieuse  pour  valoir  la  peine  que  des  philo- 
sophes s'en  occupent.  Cette  peine,  nous  al- 
lons la  prendre  et  nous  ne  tarderons  pas  à 
reconnaître  que  la  croyance  en  un  Dieu 
vengeur  et  rémunérateur  est  non  seule- 
ment un  élément  indispensable  de  toute 
société,  mais  encore  qu'il  y  a  nécessaire- 
ment  société   partout   où   cet   élément 
existe. 

Psous  disons  la  croyance  en  un  Dieu 
vengeur  et  rémunérateur ,  car  la  foi  eu 


un  Dieu  qui  ne  punit  ni  ne  récompense 
ne  saurait  modifier  la  nature  de  nos  ac- 
tes. En  effet,  socialement  parlant ,  il  n'y 
a  aucune  différence  entre  la  négation  ab- 
solue d'un  être  suprême  et  l'affirmation 
d'une  déité  indifférente  à  ses  créatures 
ou  les  broyant  sous  le  poids  d'une  règle 
qu'elles  ne  peuvent  changer  ni  par  leur 
soumission  ni  par  leur  désobéissance. 
Qu'importe  à  l'intérêt  personnel  l'insou- 
ciante grandeur  d'une  divinité  qui  l'a- 
bandonne à  lui-même,  qui  ne  lui  de- 
mande rien,  qui  n'établit  aucune  solida- 
rité entre  la  vie  présente  et  la  vie  futu- 
re? S'il  admet  cette  doctrine  .  s'il  relègue 
le  Créateur  au  delà  de  la  sphère  où  se 
meut  l'hmanité.  si.  à  force  de  respect,  il  le 
place  en  dehors  des  besoins  de  l'homme, 
il  cherchera  évidemment  le  bonheur  dans 
la  seule  région  où  ses  efforts  puissent 
avoir  quelque  succès  en  ce  monde  et  il 
ne  sera  plus  qu'un  intérêt  exclusivement 
temporel  et  destructeur  de  toute  société, 
de  toute  sécurité  ,  de  tout  travail  et  de 
toute  richesse. 

Le  Dieu  qui  civilise,  le  Dieu  qui  en- 
gendre la  sociabilité  a  nécessairement 
un  autre  caractère.  Au  lieu  de  s'endor- 
mir dans  les  profondeurs  de  sa  toute- 
puissance  ,  il  suit  d'un  œil  infatigable 
chacune  de  ses  créatures  dans  la  tâche 
qu'il  lui  a  assignée,  et  pareil  à  l'homme 
qu'il  a  fait  à  son  image  ,  il  s'irrite  et  il 
s'apaise ,  il  aime  et  il  hait.  L'univers 
n'est  pas  une  œuvre  qu'il  a  rejetée  de  son 
sein  comme  un  fardeau  dont  il  était  ,  en 
quelque  sorte,  surchargé;  il  ne  ressem- 
ble pas  au  volcan  fatigué  de  sa  lave  et 
rentrant  dans  son  repos  après  l'éruption 
qui  l'en  a  délivré.  C'est  le  suprême  ar- 
chitecte produisant  au  dehors  l'immor- 
tel monument  de  sa  sagesse  infinie  et 
s'occupant  de  l'édifice  sorti  de  ses  mains, 
avec  la  jalouse  attention  du  m  ùtre  qui 
veille  sur  sa  propriété.  Mais  dans  ce  mer- 
veilleux édifice  où  circule  la  vie  .  il  est , 
si  nous  osons  ainsi  le  dire,  des  pierres  li- 
bres .  intelligentes  et  douées  du  pouvoir 
de  troubler,  dans  une  mesure  quelcon- 
que .  l'harmonie  générale  Celui  qui  a 
coordonné  le  grand  tout .  qui  l'a  enfdnlé 
d'un  souifle  de  sa  bouche ,  les  ramène 
sans  cesse  à  l'unité  de  son  plan  primitif 
par  des  promesses  ou  des  menaces.  Car  il 
veut  la  réalisation  de  ce  plan,  et  au  même 


SCIENCES  SOCIALES. 


163 


titre  qu'il  se  complaît  dans  la  docilité 
de  ses  créatures  ,  il  a  des  supplices  pour 
celles  qui  osent  opposer  à  ses  desseins 
une  vaine  résistance.  L'homme  possède 
donc  la  terrible  faculté  de  lui  plaire  ou 
de  l'offenser  .  et  par  conséquent  le  pre- 
mier ,  le  plus  grand  intérêt  de  l'homme 
est  défaire  l'un  et  de  ne  pas  faire  l'autre. 
Au  milieu  des  brillantes  clartés  du 
christianisme,  ainsi  qu'au  sein  des  plus 
épaisses  ténèbres  du  polythéisme  ,  on  re- 
trouve, rectifiée  et  développée  ou  affai- 
blie et  défigurée,  cette  notion  de  la  na- 
ture divine.  Il  n'est  aucun  culte  qui  ne 
lui  attribue  des  volontés  nettement  énon- 
cées et  ne  fasse  dépendre  notre  souve- 
rain bien  de  leur  accomplissement.  Aussi 
les  religions  les  plus  fausses  renferment- 
elles  un  principe  de  vie  sociable,  faible 
sans  doute  mais  réel,  parce  que  toujours 
elles  font  un  appel  direct  à  Tintérôt  per- 
sonnel et  le  façonnent  à  quelque  degré 
aux  besoins  et  aux  habitudes  d'une  exis- 
tence collective.  Enlevez  aux  préceptes 
imparfaits  de  leur  morale  la  sanction  de 
la  pénalité  ,  dépouillez  l'évangile  lui- 
mêmedeson  ciel  et  de  son  enfer,  et  vous 
n'aurez  plus  qu'une  lettre  impuissante. 
L'antiquaire  l'exploitera  peut-être  pour 
l'amusement  de  ses  loisirs  ,  mais  l'amour 
du  moi  réduit  aux  insociables  propor- 
tions de  l'intérêt  temporel  la  flétrira 
de  ses  amères  moqueries. 

jNous  aurions  moins  insisté  sur  des  vé- 
rités aussi  palpables  si  une  autre  vérité, 
également  importante  et  moins  souvent 
invoquée,  n'en  était  le  rigoureux  corol- 
laire. Bien  que  les  hommes  soient  émi- 
nemment failliblrs,  ils  ne  sont  cepen- 
dant capables  que  de  certaines  aberra- 
tions. Il  est  des  erreurs  qui  leur  ré- 
pugnent invinciblement,  et  nous  avons 
le  droit  de  considérer  celles-là  comme 
impossibles.  En  général  Ton  peut  dire 
que  notre  raison  ,  si  facile  i\  abuser  lors- 
qu'il s'agit  de  théories  abstraites  ou  des 
merveilles  d'un  autre  monde ,  ne  s'égare 
guère  quant  aux  inductions  pratiques 
qui  découlent  des  principes  vrais  ou 
faux  qu'elle  a  acceptés.  Le  plus  i^'norant 
des  hommes  peut  nier  l'existence  de  Dieu 
ou  se  retrancher  dans  la  croyance  en  un 
Dieu  indilîérent  à  nos  actes ,  mais  dans 
ces  deux  hypothèses  la  règle  de  sa  con- 
duite ne  variera  point ,  et  il  clierchera 


son  bien  jusque  dans  le  mal  de  ses  sem- 
blables. Que  si ,  pour  le  rendre  sociable , 
on  entreprend  de  lui  inspirer  une  crainte 
salutaire  des  vengeances  divines  ,  il  exi- 
gera plus  que  la  parole  d'un  simple  mor- 
tel, législateur  ou  philosophe,  il  voudra 
celle  du  prêtre  ,  de  l'homme  inspiré ,  de 
l'interprète  de  la  volonté  céleste.  L'im- 
posture ne  parviendra  sans  doute  que 
trop  aisément  à  le  tromper  en  mettant 
une  révélation  fausse  à  la  place  de  la  ré- 
vélation véritable  •  mais  son  intelligence, 
si  débile  qu'elle  soit,  ne  consentira  ja- 
mais à  croire  en  un  Dieu  vengeur  et  ré- 
munérateur qui  abandonne  à  notre  fai- 
blesse le  soin  de  distinguer  ce  qu'il  dé- 
fend de  ce  qu'il  ordonne. 

En  effet,  si  nous  consultons  la  raison 
la  moins  éclairée  ,  elle  nous  dira  que  le 
fini  peut  seulement  réagir  sur  l'infini  par 
son  obéissance  ou  sa  désobéissance;  car 
il  y  aurait  absurdité  à  supposer  que  nous 
pouvons  d'une  autre  manière  ,  par  une 
agression  directe  ou  un  service  immé- 
diat, mériter  les  bontés  ou  exciter  la  co- 
lère du  Tout-Puissant.  Si  donc  il  punit 
ou  récompense  certains  actes  ,  c'est  que 
d'une  part  ces  actes  sont  conformes  ou 
contraires  à  sa  volonté,  et  que  de  l'autre 
notre  soumission  constitue  un  bien  qui 
lui  est  cher  à  ce  point  que  sa  fureur 
s'allume  contre  quiconque  le  lui  refuse. 
Dès  lors  il  est  intéressé  ^  qu'on  nous 
passe  une  aussi  étrcaige  expression,  à 
rendre  manifestes  ses  commandemcus  , 
puisque  l'homme  ne  peut  se  conformer 
à  des  lois  qu'il  ne  conn.ut  pas.  Les  tyrans 
de  Rome  idolâtre  affichaient  leurs  édits 
en  des  lieux  tellement  élevés  que  l'œil 
des  citoyens  ne  pouvait  y  atteindre; 
mais  les  Domitien  et  les  Caligula  vou- 
laient être  désobéis.  Le  théisme  anti- 
chrétien  a  pu  tomber  assez  bas  pour  as- 
similer le  Dieu  vivant  et  éternel  à  ces 
êtres  infûuies,  mais  la  volonté  humaine 
s'indigne  d'un  pareil  sophisme,  et  quand 
elle  nie  l'existence  d'un  Dieu  révélateur, 
elle  agit  toujours  comme  si  ce  Dieu 
muet  ne  savait  ni  punir ,  ni  récom- 
penser. 

Ainsi  la  croyance  en  un  Dieu  vengeur 
et  rémunérateur,  par  cela  seul  qu'elle 
suppose  un  Dieu  qui  veut  êlreser^ii•  p.ir 
les  liommes,  implique  invinciblfinent  la 
croyance  en  une  révélation  quelconque. 


164 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


Mais  la  révélation  comporte  deux  formes 
distinctes  ;  la  volonté  céleste  peut  se  ma- 
nifester d'une  manière  intérieure  à  cha- 
que individu,  avant  qu'il  n'ait  fait  usage 
de  sa  raison,  sans  l'intervention  d'aucun 
de  ses  semblables,  et  ce  sera  alors  ce 
que  les  théistes  entendent  par  loi  natu- 
relle. Elle  peut  encore  se  communiquer 
extérieurement,  à  l'aide  des  sens,  par 
le  ministère  d'une  créature  inspirée  ou 
du  sommet  d'un  autre  Sinaï,  et  ce  sera 
alors  la  révélation  proprement  dite.  Sous 
ces  deux  formes ,  la  révélation  est  évi- 
demment incomplète  ,  à  moins  qu'elle 
n'énonce  nettement  et  avec  une  impé- 
rieuse clarté ,  les  trois  élémens  de  toute 
législation,  la  puissance  du  législateur, 
la  loi  elle-même  et  la  pénalité  qui  en  est 
la  sanction.  En  effet,  si  un  seul  de  ces 
élémens  lui  manque ,  ou  seulement  de- 
meure enveloppé  des  nuages  du  doute , 
tout  molif  d'obéissance  s'évanouit.  Que 
fera  l'intérêt  personnel  d'un  code  inin- 
telligible, d'un  code  auquel  aucun  lé- 
gislateur ne  prête  sa  force  ,  ou  enfin  d'un 
code  dont  l'infraction  ne  sera  suivie  d'au- 
cun châtiment.  Or  la  loi  naturelle,  dans 
le  sens  qu'y  attache  la  philosophie  mo- 
derne, ne  saurait  avoir  de  puissance  ci- 
vilisatrice ,  parce  que  du  moment  où  on 
lui  refuse  la  garantie  d'une  révélation  ex- 
térieure et  collatérale,  elle  n'est  plus 
une  règle  à  suivre,  mais  un  problème  à 
résoudre. 

A  cet  égard  les  preuves  surabondent. 
Pour  que  celte  loi ,   dont  nous  sommes 
loin  de  contester  l'existence  ,  put  suffire 
aux  besoins  de  la  sociabilité,  il  faudrait 
qu'elle  possédât  une  évidence  intime  et 
inaltérable,   et  dès  lors  l'erreur  serait 
impuissante  contre  elle.  En  effet,  pen- 
dant la  suite  des  générations  humaines, 
il  n'y  aurait  pas  un  seul  berceau  qui  ne 
proteslûl  hautement  contre  toute  tenta- 
tive faite  afin  d'obscurcir  une  révélation 
qui,  par  cela  même  qu'elle  serait  innée  , 
se  renouvellerait  sans  cesse  dans  toute 
«a  pureté  et  toute  son  intégrité.  Dès  lors 
le  genre  humain  aurait  partout  et  tou- 
jours une  croyance  uniforme  quant  à  la 
nature  de  ses  devoirs ,   â  celui  qui  les 
impose  et  îi  Vutilitc  de  leur  accomplisse- 
ment. Si  \é  mensonge  pouvait  y  ajouter 
quelque  chose,  du  moins  il  n'en  retran- 
cherait rien,  et  les  interpolations   en- 


core possibles  ne  le  demeureraient  qu'à 
la  condition  de  ne  point  défigurer  des 
vérités  indépendantes  à  la  fois  et  de  la 
tradition  et  du  raisonnement.  Qui  oserait 
reconnaître  à  ces  traits  la  loi  naturelle? 
Le  sauvage  qui  tue  ses  vieux  parens  ,  l'In- 
dien qui  dévore  ses  prisonniers,  le  chré- 
tien qui  pardonne  à  ses  ennemis,  le  mu- 
sulman polygame  ,  la  Thibétaine  poly- 
andre  ,  l'athée  et  le  fétichiste ,  ont-ils  une 
même  notion  du  juste  ,  de  l'injuste  et  de 
leurs  résultats  futurs?  Que  sera-ce  donc 
si  nous  passons  de  la  diversité  des  doc- 
trines religieuses  à  la  discordance  des 
opinions  philosophiques?  Et  l'on  vou- 
drait que  l'intérêt  personnel .  égaré  dans 
ce  dédale  et  n'y  rencontrant  que  des 
contradictions  et  des  incertitudes ,  sa- 
crifiât les  biens  de  la  vie  présente  au 
sable  mouvant  d'un  avenir  si  vaguement 
formulé  !  L'expérience  ne  prouve  que 
trop  combien  il  est  incapable  de  renon- 
cer à  un  avantage  immédiat  et  visible  , 
s'il  n'y  est  déterminé  par  la  certitude 
d'un  dédommagement.  Cette  certitude , 
il  ne  saurait  la  tenir  de  la  loi  naturelle 
lorsqu'il  l'isole  de  toute'autre  révélation, 
et  par  conséquent  la  loi  naturelle  ainsi 
restreinte  et  définie  ne  peut  rien  pour  la 
société. 

L'Eglise  comprend  cette  loi  d'une 
autre  manière.  Abandonnant  à  ses  en- 
fans  le  droit  de  croire  ou  de  ne  pas 
croire  à  une  révélation  innée ,  elle  ne 
permet  cependant  aux  fidèles  d'y  voir 
que  l'écho  imparfait  d'une  révélation 
extérieure  dont  le  souvenir  a  été  perpé- 
tué et  purifié  par  d'autres  révélations 
également  extérieures,  lesquelles  se  sont 
succédé  jusqu'au  jour  oîi  la  grande  voix 
du  Calvaire  devait  enfin  et  à  jamais  se 
faire  entendre.  Ainsi ,  dans  le  système 
catholique  ,  la  loi  naturelle  n'est  que  la 
tradition  confuse  ou  le  retentissement 
de  l'éternelle  vérité;  elle  n'est  claire  , 
elle  n'est  intelligible  qu'en  vertu  d'une 
loi  différente,  en  sorte  que  Tune  se- 
rait frappée  de  nullité  si  l'autre  était 
fausse.  Cette  doctrine  est  tellement  en 
harmonie  avec  le  sens  commun,  elle  est 
si  bien  la  loi  naturelle  de  notre  intelli- 
gence qu'on  la  retrouve  dans  tous  les 
autres  cultes.  Il  n'en  est  aucun  qui  ose 
n'invoquer  à  l'appui  de  ses  préceptes  que 
la  révélation  innée,  aucun  qui  ne  pré- 


SCIENCES  SOCIALES. 


165 


tende  les  faire  remonter  à  la  parole  en- 
tendue de  la  Divinité,  ou  du  moins  à  des 
ministres  en  rapport  direct  avec  elle. 
C'est  que  la  foi  qui  modifie  nos  actes  par 
les  craintes  et  les  espérances  d'une  autre 
vie  ne  peut  se  passer  du  témoignage  d'un 
être  également  incapable  de  tromper  et 
de  se  tromper,  c'est-à-dire  d'un  (Mre  qui 
connaît  cette  vie  et  la  domine.  IN'ous  sa- 
vons du  reste  que  ce  témoignage  a  été 
hien  souvent  invoqué  par  le  mensonge, 
mais  du  moins  ceux  qui  se  laissaient  abu- 
ser par  des  inspirations  supposées  ne  se 
trompaient  que  dans  les  limites  de  la 
crédulité  humaine.  Elle  est  assurément 
fort  capable  de  prendre  Mahomet  pour 
un  prophète  véritable;  mais  que  Maho- 
met renonce  à  ce  titre  ,  qu'il  se  pose  l'in- 
terprète des  notions  instinctives  de  l'hu- 
manité ,  au  lieu  de  se  poser  l'apôtre  de 
Dieu  .  et  aussitôt  l'Alcoran  est  dépouillé 
de  toute  action  morale.  En  e7et ,  lors- 
qu'un homme  s'attribue  une  mission  cé- 
leste ,  et  parvient  à  faire  croire  qu'il  l'a 
reçue ,  ce  qu'il  dit  est  nécessairement 
réputé  vrai,  et  les  ordres  qu'il  donne 
trouvent  un  instrument  docile  dans  l'in- 
térêt personnel  abusé,  si  Ton  veut,  mais 
d'accord  avec  lui-même  et  usant  avec 
une  rigueur  toute  logique  des  prémisses 
qu'il  a  acceptées.  Au  contraire  si  celui 
qui  aspire  à  un  pareil  pouvoir  sur  ses 
semblables  leur  offre  seulement  la  ga- 
rantie de  son  opinion  privée,  l'intérêt 
personnel  sera  peu  ému  d'une  doctrine 
dont  le  seul  gage  est  la  parole  d'un  être 
qui  s'avoue  lui-môme  incompétent,  puis- 
qu'il déclare  ne  savoir  d'un  Dieu  ven- 
geur et  rémunérateur  que  ce  que  chacun 
de  nous  peut  apprendre  en  descendant 
au  fond  de  sa  propre  conscience.  Voilà 
ce  qui  donne  une  si  prodigieuse  autorité 
même  aux  prêtres  des  faux  dieux,  et  ce 
qui  paralysera  toujours  l'influence  so- 
ciale de  toutes  les  théories  purement  phi- 
losophiques. 

Ainsi  la  croyance  en  une  divinité  quel- 
conque ne  modifie  l'intérêt  personnel 
au  point  de  lui  faire  chercher  ses  motifs 
d'action  en  dehors  des  besoins  de  la 
terre,  qu'autant  qu'elle  remplit  plusieurs 
conditions.  Le  Dieu  qu'elle  proclame 
doit  prendre  un  assez  grand  intérêt  à 
nos  actes  pour  s'irriter  de  notre  dés- 
obéissance et  se  complaire  dans  notre 


soumission.  Il  doit  donc  préférer  celle- 
ci  à  celle-là  ,  et  comme  toutes  les  deux 
sont  également  impossibles,  si  nous  n'a- 
vons pas  une  idée  nette  et  précise  de  sa 
volonté,  il  doit  encore  nous  la  faire  con- 
naître ,  soit  en  parlant  face  à  face  à  plu- 
sieurs d'entre  nous,  soit  en  se  choisis- 
sant des  interprètes  qu'il  assiste  d'une 
lumière  surnaturelle.  Enfin  ,  et  toujours 
en  vertu  de  la  faculté  que  nous  avons  de 
le  servir  et  de  l'offenser,  il  doit  punir 
ceux  qui  violent  sa  loi ,  et  combler  de 
ses  dons  ceux  qui  l'observent.  Quelle  que 
soit  la  mesure  des  erreurs  qui  souillent 
une  doctrine   ainsi  conçue ,   ainsi  déve- 
loppée, elles  n'empêcheront  pas  l'intérêt 
éternel  de  surgir  dans  la  conscience  des 
hommes  qui  la  reçoivent  avec  foi  ;  car 
le   croyant  serait   frappé  d'un  véritable 
idiotisme  si ,  reconnaissant  que  son  bon- 
heur est  à  la  merci  d'un  être  surhumain 
dont  il  ne  peut  tromper  la  vigilance,  il 
ne  comprenait  pas  que  son  intérêt  su- 
prême est  de  mériter  la  protection  de  cet 
être  par  le  fidèle  accomplissement  des 
obligations  qu'il  lui  a  prescrites.   Tout 
autre  besoin  pâlit  auprès  de  celui-là ,  du 
moins  aux  yeux  de  la  raison  ,  en  sorte 
que  partout  où  la  foi  n'est  point  morte  , 
le  péché  ,   c'est-à-dire  la  violation  de  la 
loi   divine  ,   est  inévitablement   accom- 
pagné de   cet   horrible  malaise  appelé 
remords;   car,  sans  parler  du  christia- 
nisme ,  seul  culte  où  le  repentir  ait  quel- 
que chose  de  commun  avec  l'amour  de 
Dieu ,  le  pécheur  ressemble  ,  mais  dans 
des  proportions  infinies,  à  l'imprudent 
qui   compromet,   au  profit  d'une   folle 
passion ,  tout  son  avenir  terrestre.  Si  le 
spéculateur  éprouve  un  cuisant  regret 
de  la  faute  volontaire  à  laquelle  il  doit 
sa  ruine ,  combien  davantage  le  croyant 
ne  maudira-t-il    pas   la  fatale    faiblesse 
qui  l'expose  aux  traits  d'une  vengeance 
irrésistible  ? 

Il  suit  de  ce  qui  précède  que  la  foi  en 
un  Dieu  vengeur  et  rémunérateur  crée 
un  bien  et  un  mal  indépendans  des  con- 
séquences humaines  de  nos  actes  ,  et 
propres  à  celui  qui  agit.  Du  désir  de 
posséder  l'un  et  d'échapper  à  l'autre 
nait  l'intérêt  éternel  ,  intérêt  auquel 
nous  conserverons  ce  nom  sans  oublier 
cependant  que  plusieurs  cultes  promet- 
tent dès  ce  monde  la  réalisation  en  quel- 


166 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


que  sorte  anticipée  des  promesses  et  des 
menaces  célestes.  Mais  l'on  ne  peut  évi- 
demment admettre  que  l'intérêt  éternel 
de  l'homme  puisse  jamais  être  de  faire 
en  tout  point  ce  que  lui  dicte  son  intérêt 
temporel ,  et  cela  dans  la  forme  où  il 
conçoit  celui-ci ,  avec  ses  caprices  et  ses 
fantaisies;  car  alors  notre  soumission  à 
la  volonté  divine  n'aurait  aucun  degré 
concevable  de  mérite.  Aussi  la  raison 
humaine  est-elle  également  incapable  de 
croire  soit  à  un  Dieu  qui  punit  et  récom- 
pense sans  une  manifestation  préalable 
et  explicite  de  sa  volonté ,  soit  à  un  Dieu 
dont  les  commandemens  empruntés  à 
Sardanapale  ne  sont  qu'un  indigne  lar- 
cin fait  à  l'épitaphe  du  plus  vil  des  mor- 
tels. Au  même  titre  que  la  pénalité  di- 
vine implique  une  loi  révélée  _,  toute  loi 
révélée  implique  donc,  au  moins  dans 
une  certaine  mesure  ,  l'existence  d'un 
véritable  antagonisme  entre  l'intérêt  éter- 
nel et  l'intérêt  temporel  du  croyant.  Or 
cet  antagonisme  contient  toute  la  puis- 
sance civilisatrice  du  premier  de  ces 
deux  intérêts,  lequel  serait  aussi  radi- 
calement insociable  que  le  second ,  s'il 
se  confondait  avec  lui. 

Comme  le  caractère  propre  de  toute 
loi  divine,  ou  réputée  telle,  est  de  pres- 
crire au  croyant  certains  actes  en  oppo- 
sition directe  avec  son  intérêt   présent 
ou  terrestre  ,   elle  peut  par  conséquent 
lui  imposer  des  actes  conformes  à  l'inté- 
rêt temporel  de  ses  semblables,  et  au  de- 
gré où  elle  le  fera ,  elle  sera  nécessaire- 
rement   sociable.   Alors   le   croyant  se 
trouvera  placé  entre  deux  besoins  con- 
traires, et  lorsque,  dans  l'usage  de  sa 
liberté  ,  il  donnera  la  préférence  à  celui 
qui  le  touche  de  plus  près  et  qui  en  même 
temps  est  le  plus  faible  ,  ce  sera  par  une 
exception  que  sa  conscience  lui  repro- 
chera sans  cesse  ,  et  qui  ne  se  présentera 
guère  ,  si  ce  n'est  dans  le  sommeil  de  sa 
foi  ou  dans  le  délire  de  ses  passions. 
Habituellement,  et  nous  n'avons  à  nous 
occuper  ici  que  du  cours  ordinaire  des 
choses,  il  obéira  au  besoin  le  plus  du- 
rable, il  cherchera  son  plus  grand  bien, 
il  fuira  son  plus  grand  mal,  ou  en  d'au- 
tres termes,  il  écoutera  les  conseils  de 
son  intérêt  personnel,   et  se  soumettra 
sans  murmurer  à  tous  les  sacrifices  exi- 
ges par  la  puisance  dont  il  redoute  la 


colère  ou  implore  le  secours.  Ces  sacri- 
fices n'auront  leur  motif  ni  dans  le  désir 
de  mériter  la  reconnaissance  des  autres 
humains,  ni  dans  l'espoir  de  leur  don- 
ner un  utile  exemple ,  ni  dans  la  pensée 
d'aucune  éventualité  terrestre.  Ils  ne  dé- 
pendront nullement  de  la  conduite  d'au- 
trui .   car  le   croyant  les  fera  pour  lui 
seul  ,  à  son  propre  profit ,  en  vue  d'un 
dédommagement  que   les    hommes    ne 
peuvent  pas  plus  lui  donner  que  lui  ra- 
vir. Que  si  ridée  de  l'infini  lui  est  révé- 
lée par  son  culte ,  si  cette  idée  ,  le  der- 
nier effort  de  notre  intelligence,  pénètre 
dans  son  esprit,   elle  n'y  allumera  plus 
une  haine  furieuse  contre  le  reste  de  son 
espèce,  elle  n'y  réveillera  plus  la  flamme 
d'une  cupidité  éternellement  insatiable^ 
car  son  Dieu  est  cet  infini  qu'il  convoite, 
et  comme  l'infini  ne  s'amoindrit  pas  en 
se  partageant,  nous  pouvons  tous  le  pos- 
séder  sans   qu'aucun   de   nous  s'appau- 
vrisse de  la  richesse  des  autres.   Ainsi, 
l'intérêt  éternel  en  déplaçant  le  souve- 
rain bien  ,  en  le  transportant  au  delà  du 
tombeau ,  détruit  jusqu'à  la  possibilité 
de  cette  effroyable  concurrence ,  de  ces 
jalousies  atroces  qui  sont  inhérentes  à  la 
nature  même  de  son  rival.  Celui-ci,  re- 
légué à  la  seconde  place  dans  les  affec- 
tions du  7720tV,  ne  lui  inspirera  plus  qu'une 
émulation  salutaire ,  laquelle  ne  s'agitera 
avec  quelque  violence  qu'en  dedans  du 
cercle  tracé  par  le  culte. 

Toutefois,  et  nous  avons  à  peine  be- 
soin de  le  dire  ,  la  sociabilité  du  croyant 
a  sa  limite  dans  celle  de  la  religion  qui  a 
conquis  sa  foi.  D'une  part,  dans  tous  les 
cas  où  elle  n'intervient  pas  ,  il  obéit 
nécessairement  à  son  intérêt  temporel , 
et  de  l'autre,  lorsqu'elle  lui  assigne  des 
devoirs  nuisibles  à  ses  semblables .  il  les 
remplit  en  vertu  de  ce  désir  de  bonheur 
qui  explique  les  plus  sublimes  dévoue- 
mens.  Mais  partout  où  nous  découvrons 
le  plus  léger  vestige  de  civilisation,  par- 
tout où  riiomme  se  reconnaît  lombre 
d'un  devoir  envers  les  hommes  ,  nous 
avons  la  certitude  qu'il  y  a  là  un  culte 
qui  n'est  pas  insociable  dans  tous  les  pré- 
ceptes dont  procède  ce  devoir,  qui  iden- 
tifie dans  une  de  ses  parties  avec  le  mal 
éternel  du  croyant  le  mal  temporel  de 
ceux  sur  lesquels  il  agit.  La  croyance  qui 
proclame  ,  comme  le  faisait  celle  des  in- 


SCIENCES  SOCIALES. 


167 


digènes  des  iles  Mariannes  ,  l'innocence 
du  Yol,  ne  comporte  aucune  sécurité 
pour  la  propriété  ,•  mais  si  elle  défend  le 
meurtre  et  l'adultère,  la  famille  naîtra 
et  les  personnes  seront  en  sûreté.  Que  si 
elle  protège  ces  choses  et  permet  la  po- 
lygamie, que  si  elle  ratifie  l'esclavage, 
défend  tout  contact  avec  les  étrangers  , 
ou  établit  le  système  des  castes,  la  so- 
ciété formée  sous  son  influence  en  souf- 
frira nécessairement.  Supposez,  au  lieu 
des  religions  qui  s'opposent  au  progrès 
et  non  à  la  naissance  de  la  civilisation 
humaine,  une  religion  qui,  dans  tous 
ses  commandemens,  ne  se  préoccupera 
que  de  l'intérêt  général,  qui  obligera 
chacun  de  ceux  qui  la  professent  à  cher- 
cher leur  bien  véritable  et  suprême  dans 
le  bien  terrestre  de  l'humanité ,  et  com- 
ment celle-ci,  avec  du  temps  et  de  la 
foi,  ne  finirait-elle  point  par  parvenir 
au  dernier  terme  de  sa  perfection  mor- 
telle? 

Nous  pouvons  maintenant  affirmer  que 
les  premiers  hommes  ne  seraient  jamais 
sortis  de  cet  état  de  nature  auquel  croit 
le    savant    que    nous   avons  déjà    cité, 
M.  Bory  de  Saint-Vincent,  s'ils  n'avaient 
eu  pour  s'en  délivrer  que  la  notion  abs- 
traite de  la  Divinité.  En  vain  la  foudre 
grondant  sur  leurs  têtes  eût  dévoré  tous 
les  arbres  de  leurs  forêts  natives,  en  vain 
ils  eussent  aperçu  à  la  lueur  des  éclairs 
qui  déchiraient  la  nue  le  Dieu  vivant  et 
véritable.  A  ce  que  l'athée  appelle  une 
erreur,  il  fallait  joindre  ce  que  le  déiste 
appelle  une   imposture,   la  voix  de  ce 
Dieu  ployant  sa  volonté  aux  besoins  d'un 
nouveau  mode  d'existence  ,  et  la  mani- 
festant entourée  de  menaces  et  de  pro- 
messes. Cherchez  celte  parole  au  haut 
des  cieux,  ou  ne  consentez  à  y  voir  qu'un 
sublime  mensonge  ,  et  vous  serez  égale- 
ment obligé  de  reconnaître  que  la  socia- 
bilité n'a  pu  commencer  sans  elle,  et  que 
la    sociabilité    a   nécessairement    com- 
mencé avec  elle.  La  doctrine  du  déiste 
n'est  pas  moins  ennemie  du  genre  hu- 
main que  celle  de  l'athée.  Toutes  les  deux 
lui  sont  également  mortelles,  puisque  si 
l'une  détruit  autant  qu'elle  le  peut  le 
Dieu  qui  civilise,  l'autre  en  niant  la  ré- 
vélation le  bannit  de  la   terre.  Oh  !   la 
magnifique  tromperie  que  celle  du  pre- 
mier homme  en  communication  directe 


avec  l'Eternel  !  nous  lui  devons  la  so- 
ciété ,  la  sécurité ,  le  travail ,  la  richesse , 
tous  les  biens  matériels,  en  un  mol.  qui 
embellissent  la  vie  présente.  Philosophes, 
une  seule  fois  jouez-vous  ainsi  de  notre 
crédulité  ,  et  si  votre  puissance  d'erreur 
ne  va  pas  jusque  là,  renoncez  à  répandre 
sur  la  nôtre  une  criminelle  lumière ,  ou 
du  moins  avouez  que  vos  inutiles  efforts 
ne  prouvent    qu'une    chose  ,   c'est   que 
vous  êtes  las  et  de  la   société,  et  de  la 
sécurité,  et  du  travail  et  de  la  richesse. 
Jetez  parmi  les  bipèdes  vagabonds  et  fa- 
rouchesdonl  M.  Bory  de  Saint- Vincenta  si 
bien  décrit  la  misère,   l'intérêt  éternel 
avec  ses  conditions,  un  Dieu,   une  loi 
révélée,  un  ciel ,   un  enfer,  et  aussitôt 
vous  verrez  surgir  du  sein  de  leur  bar- 
barie une  société  qui  sera  la  nôtre  dans 
sa  partie  vitale  ,  une  société  spirituelle. 
En  effet,  le  sauvage  fermement  convaincu 
qu'un  châtiment  inévitable  protège  con- 
tre ses  atteintes  ,  la  chose,  la  personne  , 
la  femme  d'autrui ,   qui  ne  se  demande 
point  ce  que  ses  semblables  feront  à  son 
égard  et  s'occupe  seulement  de  ce  que 
fera  la  Divinité,  a  déjà  une  règle,   une 
loi.  Il  se  défendra  sans  doute  ,  s'il  est 
attaqué ,    mais  ce  sera  dans  la  mesure 
permise  par  sa  foi.  S'il  est  seul  à  croire, 
il  sera  seul  sociable  j  mais  au  moment 
où  plusieurs  croyans  seront  ensemble, 
la  règle,  la  loi  de  chacun  deviendra  la 
règle  commune.  Ils  distingueront  le  bien 
du  mal,  et  le  bien  et  le  mal  qui  sont  l'em- 
pire exclusif  de  l'intérêt  temporel ,  chan- 
geant de  forme  avec  les  besoins  si  flat- 
teurs de  l'individu  ,  prendront  un  carac- 
tère  net  et  immuable.  Car  leur  bien  et 
leur  mal  seront  ce  que  veut  et  ce  que  ne 
veut  pas  un  être  assez  puissant  pour  faire 
de  l'obéissance  leur  souverain  bien  et  de 
la  révolte  leur  mal  suprême.  Avec  une 
pareille  croyance  ils  auront  foi  dans  les 
sacrifices  qu'ils  se  demandent   récipro- 
quement ,  parce   que  chacun  d'eux  n'y 
voyant  qu'un   acte    d'intérêt    personnel 
bien   entendu  .    se  sentira  capable  d'un 
pareil  dévouement.  Ce  sera  une  théocra- 
tie parfaite,  sans  magistrats  terrestres, 
sans  loi  humaine,    sans   pénalité   créée 
par  les  hommes  ,   mais  ce  sera  aussi  une 
société  .   société  fatalement  issue  de  la 
révélation  à  laquelle   ils  ont   cru .  et  se 
fac^onnant  sur  elle. 


168 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


Dans  notre  prochaine  leçon  nous  dé- 
terminerons les  lois  du  développement, 
de  la  durée  et  de  l'affaiblissement  des  so- 
ciétés spirituelles,  de  ces  sociétés  qui 
sont  aux  sociétés  temporelles  ce  qu'est 
l'esprit  au  corps  ,  et  qui  constituent ,  en 
les  rendant  possibles  et  en  se  les  assimi- 
lant ,  la  société  véritable. 

C.  DE  Coux. 


COURS  SUR  L'HISTOIRE 


l'économie  politique. 


SUITE  DE  LÀ  SIXIEME  LEÇON. 

Économie  politique  des  Romains. 

Plusieurs  causes  donnaient  chez  les 
Romains  un  grand  développement  au 
principe  de  la  population.  Un  dénom- 
brement fait  sous  vServius  Tullius  porte, 
dit-on.  à  quatre-vingt  mille  le  nombre, 
probablement  exagéré  ,  des  citoyens  en 
état  de  porter  les  armes.  Celui  qui  fut 
fait  quelque  temps  après  l'expulsion  des 
rois,  donna  pour  résultat  à  peu  près  le 
même  nombre  d'habitans  que  le  recen- 
sement effectué  à  Athènes  par  Démétrius 
de  Phalère ,  vers  l'an  316  avant  Jésus- 
Christ.  Rome  comptait  440,000  habitans, 
Athènes  431,000;  mais  il  y  avait  à  Rome 
à  peu  près  le  quart  de  ses  habitans  en 
état  de  se  défendre  ,  et  à  Athènes  un  peu 
moins  du  vingtième.  Rome  alors  était 
dans  la  force  de  son  institution,  tandis 
qu'Athènes  était  déjà  corrompue.  Mon- 
tesquieu fait  remarquer  que  la  puissance 
de  Rome  était  à  celle  d'Athènes,  dans 
ces  divers  temps ,  à  peu  près  comme 
^  :  -^  ,  c'est  à-dire  qu'elle  était  cinq  fois 
plus  grande. 

La  proportion  des  soldats  au  reste  du 
peuple,  qui  est  aujourd'hui  en  général 
comme  de  1  à  100  en  Europe,  pouvait 
aisément  être  portée  de  1  à  8  dans  l'an- 
cienne république  romaine.  Ces  rapports 
se  modiliércnl  en  raison  de  l'affaiblisse- 
ment du  principe  républicain  et  de  l'a- 
grandissement du  territoire. 


L'empire  romain,  qui  avait  commencé 
par  une  surface  de  quelques  lieues  car- 
rées, atteignit  une  superficie  de  1,600.000 
iieues  carrées.  Il  s'étendait  de  l'Océan  à 
l'Euphrate  et  du  mont  Antonin  au  mont 
Atlas  '.  Arrivé  à  son  apogée,  c'est-à-dire 
sous  les  premiers  empereurs,  il  comp- 
tait environ  cent  vingt  millions  d'habi- 
tans. ce  qui  forme  l'association  la  plus 
nombreuse  qui  ait  jamais  été  réunie  sous 
le  même  système  de  gouvernement ,  si 
l'on  excepte  l'empire  chinois. 

On  présume  que  les  armées  romaines, 
au  temps  des  plus  grandes  conquêtes , 
n'ont  guère  dépassé  le  nombre  de  cinq  à 
six  cent  mille  soldats.  Au  temps  des  An- 
tonins .  Tempire  romain  en  comptait 
450,000  et  deux  flottes  toujours  équipées. 

Dans  l'organisation  primitive  de  Rome, 
toutes  les  institutions  tendirent  à  rendre 
les  citoyens  laboureurs  et  soldats,  vi- 
goureux et  attachés  également  à  leur 
profession  et  à  la  défense  de  la  patrie. 
C'est  dans  ce  but  que  les  terres  avaient 
été  partagées  entre  les  citoyens,  et  que 
dans  les  beaux  temps  de  la  république, 
les  capitaines,  comme  les  soldats,  em- 
ployaient leurs  instansdeloisirà  cultiver 
leur  modeste  champ.  C'était  pour  forti- 
fier à  la  fois  les  corps  et  les  courages . 
occuper  les  citoyens  =• ,  et  exécuter  de 
glorieux  travaux  d'utilité  publique,  que 
les  Romains  employèrent  les  soldats  à  la 
construction  de  ces  routes  et  de  ces  en- 
treprises gigantesques  qui  nous  frappent 
encore  aujourd'hui  d'étonnement  et  d'ad- 
miration. Ces  magnifiques  voies  romai- 
nes, ces  ponts,  ces  camps,  ces  canaux 
qui  portent  l'empreinte  du  peuple-roi. 
ne  furent  pas  le  travail  exclusif  des  es- 
claves. Des  mains  libres  et  victorieuses 
en  élevèrent  la  plus  grande  partie;  Jules 
César  et  Auguste  n'avaient  pas  dédaigné 
de  prendre  l'administration  supérieure 
des  roules,  auxquelles  on  donnait  en  gé- 
néral le  nom  de  leur  fondateur.  Le  peu- 
ple ,  qui  détestait  le  luxe  particulier,  ai- 
mait avec  passion  la  magnificence  pu- 
blique \  et  applaudissait  aux  consuls  et 
aux  empereurs  qui  ajoutaient  à  la  gloire 

'  L'empire  romain  comprenait  neuf  provinces  :  la 
Brela{;ne,  la  Gaule,  Tltalie.  l'Espagne ,  Tlllyrie, 
TAsie  mineur»» ,  la  Sjrie  ,  TÉgyple  et  TAfrique. 

"  Ae  plebs  csset  odosa, 

^  Cicoron  (  Oral,  pro  JUurena  ). 


SCIENCES  SOCIALES. 


169 


romaine  par  de  somptueux  monumens. 

Les  revenusde  l'Etat,  chez  les  llomains, 
se  composèrent  toujours,  pour  la  plus 
grande  partie,  des  richesses  enlevées  aux 
ennemis  el  des  tril)Uts  imposés  aux  na- 
tions conquises.  Après  avoir  détruit  les 
armes  d'un  prince  ennemi,  ou  dont  ils 
avaient  convoité  la  conquête,  ils  rui- 
naient ses  finances  par  des  taxes  ou  des 
tributs  excessifs,  sous  prétexte  de  lui 
faire  payer  les  frais  de  la  guerre  ;  ainsi  ils 
le  forçaient  d'opprimer  ses  sujets,  lui 
faisaient  perdre  leur  affection  et  prépa- 
raient la  réunion  du  pays  aux  provinces 
romaines. 

Comme  on  jugeait  de  la  gloire  d'un 
général  par  la  quantité  d'or  et  d'argent 
qu'on  portait  à  son  triomphe,  il  ne  lais- 
sait rien  h  l'ennemi  vaincu.  Rome  s'en- 
richissait donc  chaque  jour,  et,  dans 
son  système,  la  guerre  nourrissant  la 
guerre  ',  chaque  conquête  la  mettait  à 
même  d'en  entreprendre  une  nouvelle. 
Les  peuples  amis  ou  alliés  achetaient  ses 
faveurs  par  d'immenses  présens.  Les  Ro- 
mains, maîtres  de  l'univers,  s'en  attri- 
buèrent ainsi  tous  les  trésors;  ravisseurs 
moins  injustes  comme  conquérans ,  dit 
Montesquieu,  que  comme  législateurs. 
Ayant  su  que  Ptolémée  ,  roi  de  Chypre  , 
avait  de  grandes  richesses,  ils  firent  une 
loi,  sur  la  proposition  d'un  tribun  ,  par 
laquelle  ils  se  donnèrent  l'hérédité  d'un 
homme  vivant,  et  la  confiscation  d'un 
prince  allié. 

Bientôt  la  cupidité  des  particuliers 
acheva  d'enlever  ce  qui  avait  échappé  à 
l'avarice  publique;  les  droits  légitimes 
ou  usurpés  ne  se  soutenant  que  par  l'ar- 
gent, les  princes,  pour  en  avoir,  dé- 
pouillaient les  temples  et  confisquaient 
les  biens  des  plus  riches  citoyens.  On 
commettait  mille  crimes  pour  donner 
aux  Romains  tout  l'or  et  tout  l'argent  du 
monde. 

Lorsque  Auguste  eut  conquis  l'Egypte, 
il  apporta  à  Rome  le  trésor  des  Ptolé- 
mées.  «  Gela  fit,  dit  Montesquieu,  la 
même  révolution  que  la  découverte  des 
Indes  a  faite  depuis  en  Europe,  et  que 
de  certains  systèmes  de  crédit  ont  fait 
dans  des  temps  plus  modernes.  Les  fonds 

'  Ce  fut  le  système  de  la  plupart  des  conquérans, 
el  de  nos  jours  celui  de  rempereur  Napoléon. 


doublèrent  de  prix  à  Rome,  et  comme 
Home  continua  d'attirer  à  elle  les  ri- 
chesses d'Alexandrie ,  qui  recevait  de 
même  celles  de  l'Afrique  et  de  l'Orient, 
l'or  et  l'argent  devinrent  très  communs 
en  Europe,  ce  qui  mit  les  peuples  en 
état  de  payer  des  impôts  très  considéra- 
bles en  espèces.  » 

On  évalue  h  environ  450  millions  de 
francs  la  totalité  des  tributs  fournis  par 
les  diverses  provinces  de  l'empire  et  qui 
entraient  au  trésor;  mais  il  n'existe  à 
cet  égard  que  des  conjectures  plus  ou 
moins  fondées,  car  on  n'a  point  conservé 
les  registres  dans  lesquels  les  empereurs, 
et  particulièrement  Auguste  ,  présen- 
taient au  sénat  le  compte  balancé  des 
recettes  et  des  dépenses  de  l'Etat. 

A  Rome,  les  revenus  publics  se  com- 
posaient de  taxes  de  diverses  natures. 

La  capitation  était  un  impôt  qui  se  le- 
vait sur  chaque  citoyen,  à  raison  de  son 
rang,  de  sa  charge  ,  de  son  industrie  et 
de  son  travail.  Cette  espèce  d'imposi- 
tion, fort  ancienne  à  Rome,  ne  paraît 
pas  y  avoir  été  aussi  odieuse  qu'à  Athè- 
nes. Les  Latins  l'appelaient  capila^  ca- 
pitales y  ou  trihiitum  capitis  ,  ou  capi- 
tulare ,  ce  qui  distinguait  les  taxes  des 
personnes,  des  taxes  sur  les  marchandi- 
ses qu'on  nommait  vectigaiia. 

Les  taxes  personnelles,  mobilières  et 
foncières,  étaient  fixées  d'après  le  cens, 
c'est-à-dire  une  déclaration  authentique 
que  les  citoyens  faisaient  de  leurs  noms, 
biens,  résidences,  etc.,  par  devant  les 
censeurs  ,  magistrats  préposés  à  cette 
fonction  à  Rome,  et  qu'on  nommait  cen- 
sitaires dans  les  provinces.  La  déclara- 
tion du  cens  était  accompagnée  d'une 
énumération  par  écrit  de  tous  les  biens, 
terres»,  héritages,  etc.,  qu'on  pos- 
sédait ,  de  leur  situation  ,  étendue , 
quantité,  qualité  :  des  femmes,  enfans, 
métayers  ,  domestiques  ,  esclaves  ,  bes- 
tiaux, etc. 

Par  un  dénombrement  si  exact ,  l'Etat 
pouvait  connaître  exactement  ses  forces 
et  ses  ressources.  Ce  fut  dans  cette  vue 
que  le  roi  Servius  Ilostilius  institua  celte 
première  application  de  la  statistique  à 
l'administration  des  finances  ,  où  elle  se 


■  Les  terres  partagées  entre  les  citoyens  étaient 
assujéties  à  une  redevance. 


170 


L'UNIVERSITÉ 


perpétua  sous  le  gouvermsm^t  républi- 
cain ',  on  l'a  vue  également  établie  à 
Athènes.  On  renouvelait  tous  les  cinq 
ans,  à  Rome,  ce  recensement  censitaire 
qui  embrassait  tous  les  ordres  de  l'état 
sous  des  noms  différens.  Pour  le  sénat , 
lectio  ou  recollectio  ;  pour  les  chevaliers, 
recensio  ou  recognitio  ;  pour  le  peuple  , 
census  ou  lustrum  ,  parce  qu'on  termi- 
nait ce  dénombrement  par  un  sacrifice 
appelé  lustruni.  On  appelait  prolétaires ^ 
proletarii  » ,  la  classe  des  plus  pauvres 
citoyens ,  dont  les  biens  ne  montaient 
pas  à  plus  de  1500  pièces  d'argent  ,•  on 
les  distinguait  par  ce  nom  de  ceux  qui 
n'avaient  pour  ainsi  dire  rien  ,  et  qu'on 
appelait  capite  censi. 

Pour  aider  aux  dépenses  de  l'état ,  les 
Romains  avaient  imposé  un  tribut  géné- 
ral sur  toutes  les  marchandises  arrivées 
dans  les  ports  de  la  république  ,  et  que 
l'on  transportait  ensuite  d'un  lieu  à  un 
autre.  Ce  droit  s'appelait  ^oor/ormm  (à 
portu  )  ,  ce  qui  revient  à  nos  péages  ou 
plutôt  à  nos  douanes.  On  ignore  dans 
quel  temps  les  Romains  ont  commencé 
d'exiger  les  droits  sur  les  marchandises 
passant  sur  leurs  terres,  parce  qu'ils  ont 
été  long-  temps  sans  commerce  ni  liai- 
sons avec  leurs  voisins.  On  ne  sait  point 
encore  si  Ancus-Martius ,  qui  a  ouvert 
le  premier  le  port  d'Ostie,  y  établit  un 
droit  sur  les  importations  étrangères.  Il 
est  probable  cependant  que  les  péages 
remontent  à  l'époque  des  premiers  rois, 
car  Plularque  ,  Denys  d'Halicarnasse  et 
Tite-Live  ont  remarqué  que  Publicola 
abolit  ces  droits  ainsi  que  plusieurs  autres 
charges  dont  le  peuple  était  opprimé. 
Les  besoins  de  la  république  les  firent 
établir  de  nouveau  ,  jusqu'à  l'époque  où 
le  préteur  Métellus  en  affranchit  le  peu- 
ple. Enfin  ,  Jules  César  renouvela  tous 
ces  subsides,  qu'Auguste  ne  manqua  pas 
de  confirmer.  Tacile  assure  que  Néron  , 
dans  le  désir  d'accroître  sa  popularité  , 
eut  l'intenlion  d'abolir  le  tribut  appelé 
portorium.  Mais  on  lui  représenta  que 
s'il  abolissait  ce  droit  de  douanes  ,  le 
peuple  demanderait  la  suppression  de 

'  Ce  nom  venait  de  ce  qu'ils  étaient  considérés 
comme  utiles  à  augmenter  la  population  (ad  gone- 
randam  prolem) ,  et  qu'ils  ayaienl  un  grand  nombre 
d'eufans. 


CATHOLIQUE. 

tous  les  autres  ,  et  il  se  rendit  à  cet  ar- 
gument. 

Il  est  assez  remarquable  que  le  mono- 
pole de  certaines  branches  de  commerce 
ou  d'industrie  ,  au  lieu  d'avoir  été  mis 
au  rang  des  revenus  publics  chez  les 
Romains  ,  fut  considéré  comme  un  cri- 
me ,  et  puni  par  la  confiscation  de  tous 
les  biens  et  par  un  exil  perpétuel.  Le  nom 
même  était  odieux  au  peuple. 

Dans  chaque  marché  conclu  pour  ache- 
ter un  esclave  ,  l'acquéreur  payait  un 
vingtième  du  prix  à  l'état  :  il  en  était  de 
même  pour  l'affranchissement.  Alors,  le 
droit  était  payé  par  le  maître.  On  con- 
servait le  produit  de  ce  droit ,  au  trésor, 
dans  un  caveau  séparé  .  et  Ton  ne  pou- 
vait y  toucher  que  dans  des  cas  urgens. 

Parmi  les  terres  de  la  république,  il  y 
en  avait  de  tellement  négligées  ,  qu'on 
en  avait  abandonné  la  propriété  à  des 
citoyens ,  moyennant  la  redevance  du 
dixième  des  grains  recueillis  ,  le  cin- 
quième des  bois  vendus  et  une  légère  ré- 
tribution pour  les  bestiaux.  Ces  terres 
furent  ensuite  affranchies  de  ces  droits. 

Les  censeurs  affermaient  tous  les  cinq 
ans  les  revenus  de  la  république.  Il  n'é- 
tait pas  permis  aux  sénateurs  de  prendre 
ces  fermes  ,  et  elles  étaient  en  général 
tenues  par  des  membres  de  l'ordre  des 
chevaliers  ,  ce  qui  avait  rendu  ce  corps 
très  riche  et  très  puissant.  On  donnait 
communément  aux  personnes  qui  affer- 
maient les  revenus  de  l'état ,  le  nom  de 
puhlicains.  Ce  nom  fut  ensuite  étendu  à 
tout  fermier  et  receveur  de  deniers  pu- 
blics, à  tout  homme  attaché  à  la  douane 
ou  à  la  recette  de  certains  droits  odieux 
au  peuple. 

Chez  les  Romains,  il  y  avait  deux  sortes 
de  fermiers.  Les  uns  étaient  des  fermiers 
généraux,  qui,  dans  chaque  province  , 
avaient  des  commis  et  des  sous-fermiers 
qui  levaient  les  tributs,  les  revenus  du 
domaine  et  les  autres  droils  de  l'empire, 
et  rendaient  compte  à  l'empereur.  Ces 
fermiers  du  premier  rang  étaient  fort 
considérés  dans  la  république.  Cicéron, 
dans  son  oraison  pour  Plancius ,  dit 
qu'on  trouvait  parmi  eux  la  fleur  des 
chevaliers  romains  .  Tornement  de  la 
ville  de  Rome  et  la  force  de  la  républi- 
que. Son  ami  Atticus  était  au  nombre  de 
CCS  pubiicains.  Mais  les  sous-fermiers , 


SCIENCES  SOCIALES. 


171 


les  commis,  les  publicains  d'un  moindre 
rang  ,  étaient  regardés  comme  des  sang- 
sues publiques.  On  demandait  à  Théo- 
crite  quelle  était  la  plus  terrible  de  toutes 
les  bôles;  il  répondit  :  «  Tours  et  le  lion 
entre  les  animaux  des  montagnes  ,    les 
publicains  et  les  parasites  entre  ceux  des 
villes.  »  Parmi  les  Juifs,  le  nom  et  la  pro- 
fession de  publicain  étaient  en  horreur 
plusqu'entoutautrelieu  du  monde.  Cette 
nation  se  piquait  surtout  de  liberté.  Ne- 
mini  s  ervivi  mus  unquàm,  disaient-ils  ^« 
Ilsnepouvaient  voir  qu'avec  une  extrême 
répugnance  ,  dans  leur  patrie,  lespubli- 
cainsquiexigeaientavec  rigueur  les  droits 
et  les  impôts  ordonnés  par  les  Romains. 
Les  Galiléens  surtout  ou  les  Hérodiens 
(disciples  de  Judas  le  Gautonite)  souf- 
fraient impatiemment  cette  servitude  , 
et  leur  demande  captieuse  à  J.-C.  ;  «/i- 
cetne  dare  censuin  Cœsari ,  an  non  ?  » 
prouve  aussi  qu'ils  révoquaient  en  doute 
qu'il  fût  permis  de   payer  des  tributs  à 
une  puissance  étrangère.  En  général,  les 
Juifs  regardaient  ceux  qui  entraient  dans 
ces  sortes  d'emplois  comme  des  païens''. 
On  dit  même  qu'ils  ne  leur  donnaient 
point  entrée  dans   leur  temple  ni   dans 
leurs  synagogues,  et  ne  les  admettaient 
point  à  la  participation  de  leurs  prières, 
dans  leurs  charges  de  judicature  ,  ni  à 
rendre  témoignage  en  justice.   Enfin  on 
assure  que  leurs  présens ,    assimilés  au 
prix  de  la  prostitution  et  d'autres  choses 
infâmes  et  odieuses,  n'étaient  point  reçus 
au  temple. 

Il  est  certain  ,  par  l'Evangile ,  qu'il  y 
avait  plusieurs  publicains  dans  la  Judée, 
du  temps  de  notre  Sauveur.  Zachée  était 
apparemment  un  des  principaux  fermiers, 
'pms(\\x''\\est^T^\ie\é  prince  des  publicains  ; 
mais  saint  Mathieu  était  un  simple  com- 
mis ou  publicain.  On  sait  que  les  Juifs 
reprochaient  à  N.  S.  qu'il  était  l'ami  des 
publicains  et  qu'il  mangeait  avec  eux; 
ce  qui  prouve  combien  cette  condition 
était  odieuseaux  Israélites.  Cicéron parle 
de  la  compagnie  des  publicains  comme 
d'une  probité  si  bien  reconnue  ,  qu'on 
les  choisissait  pour  mettre  en  dépôt  les 
deniers  des  familles  j  mais  Tite-Live  et 
Plutarque  ne  les  signalent  pas  aussi  avan- 

'  Saint  Jean ,  chap.  viii ,  v.  53. 
'Saint  Mathieu  5  ctiap.xviii,  y.  17. 


tageusement  ;  le  dernier,  surtout ,  rap- 
porte dans  la  vie  de  Lucullus  ,  qu'ils 
avaient  commis  en  Asie  d'étranges  abus 
et  des  actions  criantes  ,  auxquelles  ce 
général  remédia  par  des  réglemeris  :  mais 
il  n'osa  pas  chasser  les  publicains  ,  de 
peur  d'ôter  à  l'état  les  ressources  assu- 
rées qu'ils  lui  fournissaient.  Sotw  Sylla  , 
les  villes  d'Asie  avaient  recours  aux  ca- 
pitalistes romains  pour  se  procurer  les 
contributions  énormes  dont  on  les  frap- 
pait. Les  publicains  payaient  pour  les 
villes  des  sommes  fixes  et  déterminées  , 
et  dont  ils  opéraient  ensuite  la  rentrée 
avec  bénéfice  :  ils  faisaient  ces  prêts  à 
très  gros  intérêts.  On  trouve  des  passages 
curieux  sur  les  publicains  et  sur  divers 
objets  relatifs  à  l'administration  des  fi- 
nances dans  les  lettres  de  Cicéron  à  son 
frère  ^  et  à  son  ami  Atticus.  On  nous 
saura  gré  d'en  placer  quelques  uns  sous 
les  yeux  de  nos  lecteurs. 

«  Votre  province,  écrit-il  à  son  frère  , 
est  composée  ,  premièrement  ,  de  l'es- 
pèce d'alliés  la  plus  douce  et  la  plus  so- 
ciable dans  toute  l'espèce  même  des  hom- 
mes. En  second  lieu  ,  d'une  espèce  de 
citoyens  qui,  si  vous  les  considérez  en 
qualité  de  publicains  ,  ont  une  étroite 
liaison  avec  nous,  et  qui,  si  vous  les 
regardez  comme  de  riches  négocians, 
seraient  redevables  de  la  conservation 
de  leur  fortune  à  l'administration  de  mon 
consulat.  « 

ce  On  applaudit  à  la  diligence  de  vos 
soins  :  on  approuve  que  vous  n'ayiez  pas 
laissé  contracter  de  nouvelles  dettes  aux 
villes;  que  vousen  ayiez  délivré  plusieurs 
du  fardeau  de  leurs  anciennes  dettes  qui 
étaient  considérables.  On  vous  doit  l'obli- 
gation d'avoir  délivré  l'Asie  du  poids  des 
présens  qu'elle  faisait  aux  édiles.  Un  de 
nos  nobles  se  plaint  que  vous  lui  ayiez 
enlevé  200,000  liv.  ,  en  ordonnant ,  par 
votre  édit,  qu'on  ne  fournira  plus  d'ar- 
gent pour  les  jeux  - » 

«  Je  me  figure  que  les  publicains  ne 
sont  pas  un  petit  obstacle  à  vos  louables 
intentions.  Prendre  parti  contre  eux , 
c'est  aliéner  de  la  république  et  de  nous 
un  corps  à  qui  nous  avons  des  obligations 
considérables  et  que  nous  avons  attaché 

'  QuiiiUis .  gouverneur  en  Asie. 
'  Lettre  xxix ,  an  de  Rome  693. 


172 


L'UNIVERSITÉ 


au  gouvernement  :  leur  lâcher  la  bride 
aussi .  c'est  condescendre  à  la  ruine  de 
ceux  dont  nous  devons  assurer  le  salut  et 
garantir  les  intérêts.  Je  juge  des  morti- 
fications que  nos  alliés  reçoivent  des  pu- 
blicains  par  les  derniers  mouvemens  de 
nos  concitoyens  qui ,  lorsqu'il  était  ques- 
tion d'abolir  les  péages  d'Italie,  se  plai- 
gnirent moins  des  péages  même  que  des 
divers  outrages  des  péagers.  Après  avoir 
entendu  les  plaintes  des  citoyens  en 
Italie,  je  ne  puis  ignorer  de  quelle  ma- 
nière on  traite  nos  alliés  à  l'extrémité  de 
l'empire.  Il  semble  ici  que  pour  satisfaire 
tout  h  la  fois  les  publicains .  surtout  dans 
un  bail  qui  leur  est  si  avantageux,  et  pour 
empêcher  la  ruine  des  alliés,  il  ne  faut 
pas  moins  qu'une  vertu  divine.  » 

Ici  Cicéron  indique  à  son  frère  les  mo- 
tifs qu'il  peut  offrir  aux  Grecs  pour  cal- 
mer leurs  plaintes  et  adoucir  leurs  mur- 
mures. 

«  Premièrement,  dit-il,  les  Grecs  ne 
doivent  pas  supporter  les  impôts  avec 
autant  d'impatience  qu'ils  en  font  paraî- 
tre, puisque  avant  leur  dépendance  de 
l'Empire  romain  l'usage  en  était  établi 
parmi  eux-  il  ne  faut  pas  non  plus  que 
le  nom  de  publicain  leur  paraisse  si  mé- 
prisable j  car  auraient-ils  pu,  sans  le  mi- 
nistère d'un  publicain,  payer  le  tribut 
que  Sylla  leur  avait  imposé  • ,  quoique 
la  répartition  en  fût  égale?  Il  paraît 
même  que  les  Grecs  ne  lèvent  pas  les 
impôts  avec  plus  deménagemens  que  nos 
publicains,  puisque  les  Cauniens  et 
tous  les  habitans  des  îles  que  Sylla  avait 
renfermées  dans  le  département  de  Rho- 
des, eurent  recours  au  sénat  pour  obte- 
nir que  le  paiement  se  fit  directement  à 
nous,  plutôt  qu'aux  Rhodiens.  Ainsi  ce 
n'est  point  à  ceux  qui  ont  toujours  été 
chargés  d'impôts  à  marquer  tant  d'hor- 
reur pour  le  nom  de  publicains,  ni  à 
ceux  qui  n'ont  pu  se  passer  des  secours 
des  publicains,  à  les  mépriser,  ni  à  ceux 

'  Sylla  avait  frappé  les  Grecs  d'une  contribution 
extraordinaire  ,  en  punition  de  leur  attachement  à  la 
cause  deMilhridale,el  avait  mis  beaucoup  de  rigueur 
à  la  faire  rentrer.  Selon  IMularque  ,  la  somme  ne  s'é- 
levait pas  à  moins  de  vingt  mille  lalens  (environ  cent 
millions  de  francs).  Les  publicains  de  Rome  en  ayant 
fait  Pavance  à  de  gros  intérêts  ,  cela  donna  lieu  dans 
la  suite  à  une  foule  de  conleslatioDs  entre  les  Grecs 
d'Asie  et  leurs  créaociers. 


CATHOLIQUE. 

enfin  qui  en  ont  volontairement  demandé 
au  sénat ,  à  les  refuser.  » 

«  Dès  que  les  Grecs  souffriront  sans 
peine  le  nom  de  publicain  et  la  nature 
de  cet  office,  votre  prudence  et  vos  mé- 
nagemens  leur  rendront  le  reste  plus 
supportable.  Il  est  à  propos  de  leur  re- 
présenter quelle  est  la  dignité  des  publi- 
cains ,  et  combien  nous  avons  d'obliga- 
tions à  cet  ordre  (les  chevaliers).  » 

Il  paraît  que  les  conseils  de  Cicéron 
furent  suivis  de  succès  ,  car  il  dit  avoir 
reçu  des  remerciemens  à  ce  sujet  de  la 
part  d'honnêtes  et  nombreuses  compa- 
gnies de  publicains. 

Dans  une  lettre  à  Atticus  •  ,  il  l'entre- 
tient d'une  difficulté  survenue  entre  les 
publicains  et  Quintusson  frère,  au  sujet 
du  droit  de  péage  sur  le  simple  transport 
des  marchandises.  Les  publicains  récla- 
maient ce  droit  que  contestait  Quintus. 
Cicéron  pense  que  ce  droit  n'est  pas  dû 
aux  fermiers.  «  Si  les  fermiers  de  la  ré- 
publique, dit-il.  ne  veulent  pas  entendre 
raison,  tant  pis.  J'aime  mieux  contenter 
toute  l'Asie  et  en  particulier  tous  les 
négocians  de  cette  province  qui  y  sont 
intéressés,  j^ 

La  surveillance  des  revenus  et  du  tré- 
sor public  était  confiée  à  vingt  officiers 
appelés  questeurs.  Deux  résidaient  à 
Rome  (  Urbani  ou  yErarii  )  ;  les  autres 
{Provinciales)  étaient  attachés  aux  di- 
verses provinces  et  adjoints  .  par  la  voie 
du  sort ,  aux  gouverneurs.  Les  questeurs 
des  provinces  étaient  chargés  d'accom- 
pagner les  consuls  et  les  préteurs,  afin 
de  fournir  des  vivres  et  de  l'argent  aux 
troupes:  ils  devaient  faire  payer  la  capi- 
tation  et  les  autres  impôts  :  ils  avaient 
soin  du  recouvrement  des  blés  dus  à  la 
république  et  de  faire  vendre  les  dé- 
pouilles des  ennemis  :  ils  examinaient 
aussi  s'il  n'était  rien  dû  à  l'état  :  enfin  , 
ils  gardaient  en  dépôt  ,  auprès  des  en- 
seignes, l'argent  des  soldats.  Le  questeur 
était  le  second  magistrat  de  la  province, 
et  lorsque  le  gouverneur  était  changé, 
il  en  remplissait  les  fonctions  jusqu'à 
l'arrivée  d'un  successeur.  Les  comptes 
des  questeurs  ,  après  avoir  été  vérifiés  et 
arrêtés  par  les  gouverneurs,  étaient  mis 
eu  dépôt  aux  archives  des  provinces ,  et 

■  Lettre  xlu  ,  mai  69i. 


SCIENCES  SOCIALES. 


173 


une  troisième  expédition  était  remise  au 
trésor  public  à  Rome, 

Cicéron ,  dans  une  lettre  à  Rufus  '  , 
qui  avait  été  son  questeur  pendant  qu'il 
était  gouverneur  de  l'Asie  mineure,  nous 
apprend  que  les  comptes  de  sa  gestion  , 
après  vérification  et  règlement,  avaient 
été  mis  en  dépôt  dans  les  archives  de 
Laodicée  et  d'Apamée  ,  les  deux  princi- 
pales villes  de  la  Cilicie  ,  et  qu'il  avait 
envoyé  la  troisième  copie  au  trésor  dès 
qu'il  fut  arrivé  aux  portes  de  Rome.  Il 
avait  aussi  déposé  à  Ephèse  ,  entre  les 
mains  des  publicains  ,  tout  l'argent  qu'il 
avait  amassé  légalement ,  et  qui  se  mon- 
tait à  2.200,000  sesterces  (  550,000  fr.  ), 
dont  Pompée  s'empara  plus  tard. 

Il  paraît  que  l'exactitude  empressée  de 
Cicéron  n'aurait  pas  été  suivie  par  le 
questeur  Rufus  ,  qui  devait  déposer,  de 
son  côté,  au  trésor,  ses  comptes  particu- 
liers. Rufus  aurait  désiré  pouvoir  opérer 
des  rectifications  dans  ses  comptes;  mais 
le  dépôt  ofiiciel,  fait  par  Cicéron,  ne  per- 
mettait plus  d'y  rien  changer,  et  Rufus 
lui  avait  écrit  pour  se  plaindre  de  sa  pré- 
cipitation. 

Les  questeurs  de  la  ville  (  TJrbani  et 
/Erarii)  présidaient  au  recouvrement 
des  impôts  de  toute  nature,  et  avaient  la 
surveillance  et  la  garde  du  trésor  et  de  la 
comptabilité.  Ilsavaientsous  leursordres 
divers  grefiiers  et  employés. 

Dans  le  principe  ,  on  les  avait  chargés 
de  réprimer  les  malversations  des  publi- 
cains et  des  autres  agens  des  finances. 
Cette  attribution  fut  donnée  ensuite  aux 
triumvirs.  Le  butin  pris  sur  les  ennemis 
et  les  biens  des  citoyens  condamnés  leur 
étaient  remis  pour  les  faire  vendre  à  l'en- 
can. Ils  avaient  aussi  sons  leur  responsa- 
bilité le  dépôt  des  lois  et  les  sénatus- 
consulles. 

Le  trésor  de  la  république  ,  conservé 
dans  le  temple  de  Saturne  ,  situé  sur  la 
pente  du  mont  Capitolin  ,  était  divisé  en 
trois  compartimens.  Dans  l'une  de  ces 
divisions  étaient  déposés  les  revenus  de 
l'état  qui  servaient  à  couvrir  les  dépenses 
ordinaires.  Dans  la  seconde  ^  était  versé 
le  \>Lu§lLcnie  que  percevait  la  république 
dans  la  succession  de  tous  les  affranchis. 

'  Janvier  70î. 

2  Aurum  vicesimarium. 


sur  tous  les  legs,  sur  la  vente  des  esclaves 
et  sur  leur  affranchissement.  Dans  la  troi- 
sième ,  enfin  ,  on  plaçait  for  monnoyé 
ou  non  monnoyé,  qui,  depuis  la  prise  de 
Rome  par  les  Gaulois  »,  avait  été  rap- 
porté par  les  généraux  romains  et  sur- 
tout par  les  triomphateurs.  On  appelait 
sanciiusœrarium  ces  deux  dernières  divi- 
sions ,•  c'était  le  trésor  secret.  Il  était 
défendu  d'y  toucher,  excepté  dans  le  cas 
d'absolue  nécessité.  On  sait  que  César  ne 
se  fit  point  scrupule  de  faire  briser  les 
portes  du  temple  de  Saturne  ,  et,  malgré 
les  efforts  de  Métellus,  de  prendre  tout 
l'argent  déposé  dans  le  trésor  qu'il  desti- 
nait à  d'immenses  largesses  politiques. 
En  s'en  emparant,  il  disait  :  «  //  est  inu- 
tile de  le  réserver  davantage  ,  puisque 
j'ai  mis  pour  jamais  Rome  à  l'abri  des 
attaques  des  Gaulois.  »  Le  trésor  parti- 
culier d'Auguste  se  nommait  ficus.  Il  éta- 
blit aussi  un  trésor  pour  la  guerre  (œra- 
riummilitare).  Les  pontifes  avaient  éga- 
lement leur  trésor  {arca.) 

Le  nom  œrarium  donné  au  Trésor,  ve- 
nait de  ce  que  la  première  monnaie  des 
Romains  était  de  cuivre  (œs)  =». 

Il  y  avait  à  Rome  trois  officiers  des 
monnaies,  appelés  triumviri  monetarii 
qui  présidaient  à  la  fabrication  des  mon- 
naies )  ces  officiers  faisaient  partie  des 
centumvirs  et  étaient  tirés  du  corps  des 
chevaliers  :  cette  qualité  leur  fut  conser- 
vée jusqu'au  règne  de  Constantin  qui, 
après  avoir  supprimé  les  triumvirs  mo- 
nétaires, créa  un  intendant  des  finances 
ayant  l'intendance  des  monnaies,  auquel 
on  donna  le  nom  de  cornes  sacraruni 
largitio?iu7n. 

Lors  de  la  première  guerre  punique, 
les  Romains  réduisirent  toutes  les  mon- 
naies d'or,  d'argent  et  de  cuivre  des  cinq 
sixièmes  de  leur  poids,  en  leur  conser- 
vant la  môme  valeur.  Ils  augmentèrent 
ainsi  leur  trésor  dans  une  proportion 
égale.  Dans  la  seconde  guerre  de  ce  nom, 
la  république  se  trouvant  hors  d'état 
d'acquitter  ses  dettes,  fit  une  double  opé- 

'  Il  ne  s'y  trouva  à  celle  époque  que  mille  livre* 
d'or. 

Les  Romains  conipiaiont  par  sesterces,  mine* 
(rilalie  (ou  livres  romaines)  et  talens ,  4  sesterces 
faisaient  le  denier  (  G7  ceniimes  )  ;  la  livre  romaine  , 
96  deniers  (  74  fr.  18  c.  )  ;  le  talent ,  72  livres  ro- 
maines (  o340  fr.  17  c). 


174 


L'UmVERSITÉ 


ration  sur  les  monnaies,  d'après  laquelle 
les  créanciers  de  la  république  perdirent 
moitié .  et  les  créanciers  des  particuliers 
un  cinquième  seulement.  Sous  les  empe- 
reurs, quand  on  voulut  se  créer  des  res- 
sources de  cette  espèce  ,  ou  procéda  par 
voie  d'alliage. 

On  échangeait,  à  l'Hôtel  des  Monnaies 
de  Rome ,  de  l'argent  monnoyé  pour  de 
l'argent  en  lingot  ou  sous  d'autres  for- 
mes, ou  l'on  en  recevait  moyennant  d'au- 
tres valeurs.  Probablement  le  directeur 
ou  entrepreneur  était  publicain  et  auto- 
risé à  faire  ainsi  une  sorte  de  banque.  Il 
paraît  qu'il  y  avait  de  l'avantage  à  rece- 
voir de  la  monnaie  d'Asie.  On  voit  que 
Cicéron  remet  de  l'argent  à  Atticus ,  et 
reçoit  de  Philogène  ,  son  correspondant, 
des  espèces  du  pays  5  il  demande  à  Atti- 
cus «  si  les  questeurs  font  des  difficultés 
sur  les  monnaies  d'Asie.  » 

Les  publicains  faisaient  leursprêts  aux 
villes  et  aux  particuliers  à  un  intérêt  fort 
élevé.  L'obligation  que  les  habitans  de 
Salamine  avaient  faite  à  Scaptius ,  por- 
tait quatre  pour  cent  par  mois  (48  pour 
100  par  an).  Cicéron  ,  dans  l'étendue  de 
son  gouvernement,  avait  fixé  l'intérêt  à 
un  pour  cent  par  mois,  en  ajoutant  au 
bout  de  l'année  l'intérêt  au  principal. 

Lorsqu'un  créancier  ne  voulait  pas  re- 
cevoir son  argent,  on  plaçait  les  fonds 
à  titre  de  dépôt  dans  un  temple;  c'était 
là  une  sorte  de  caisse  de  dépôts  et  de 
consignations  ,  destinée  à  faire  cesser  des 
intérêts  usuraiies.  On  comprend  que  des 
publicains  avides  ne  fussent  pas  empres- 
sés de  recevoir  leur  remboursement: 
aussi  Atticus  ,  fort  exigeant  d'ailleurs 
sous  le  rapport  pécuniaire ,  se  faisait  un 
mérite  de  ne  point  accorder  de  terme  à 
ses  débiteurs  ;  il  prétendait  que  sa  ri- 
gueur avait  pour  bul  de  ne  pas  aggraver 
leur  condition.  Quintus,  frère  de  Cicé- 
ron, se  plaint  de  son  Apreté  à  exiger  de 
lui  le  paiement  d'une  dette  assez  mo- 
dique. 

Les  premiers  Piomains  n'eurent  point 
de  lois  pour  régler  le  laux  de  Tintérêt  ou 
de  l'usure  (car  ces  mots  avaient  la  mêuie 
valeur  à  Rome).  Dans  les  démêlés  qui  eu- 
rent lieu  à  ce  sujet  entre  les  plcbéitnset 
les  pairiciens,  dans  la  sédition  même 
du  Mont  Sacré ,  on  n'allégua  d'un  côté 
que  li<  bonne  foi ,  et  de  l'aulre  que  la  du- 


CATHOLIQUE. 

rée  des  contrats:  on  suivait  donc  les  con- 
ventions particulières,  et  les  plus  ordi- 
naires étaient,  comme  à  Athènes,  de 
douze  pour  cent  par  an.  On  appelait 
l'intérêt  à  six  pour  cent  la  moitié  de 
l'usure,  et  l'intérêt  à  trois  pour  cent  le 
quart  de  l'usure.  Dans  la  suite ,  des  lois 
sévères  avaient  réduit  l'intérêt  à  un  pour 
cent  par  an,  mais  elles  furent  constam- 
ment éludées.  Avant  même  la  destruc- 
lion  de  Carthage .  les  sénateurs  se  li- 
vraient sans  honte  et  avec  impunité  à 
l'usure  la  plus  odieuse  :  de  malheureux 
plébéiens,  couverts  de  cicatrices.  leurs 
débiteurs ,  finissaient  par  se  voir  réduits 
à  l'esclavage  faute  de  pouvoir  s'acquitter. 
Aussi  le  vieux  Caton ,  lorsqu'on  lui  de- 
mandait :  cf  Qu'est-ce  que  prêter  à  inté- 
rêt? répondait  :  Qu'est-ce  qu'égorger  un 
homme  ^  ?  »  Cet  illustre  censeur  avait 
lui-même  interdit  l'usure  et  permis  seu- 
lement de  prêter  à  un  taux  fixe  et  mo- 
déré. 

L'intérêt  de  l'argent  était  nécessaire- 
ment soumis  à  de  fréquentes  variations. 
Lorsque  les  affaires  étaient  embarrassées 
et  que  l'on  procédait  parvoie  d'emprunt, 
l'intérêt  de  l'argent  se  portait  au  double. 
«  Le  15  juillet,  dit  Cicéron  %  l'argent  est 
monté  tout-à  coup  du  denier  24  au  de 
nier  12  •  une  autre  fois  8  au  lieu  de  4. 

Il  paraît  qu'il  fut  question  quelquefois, 
et  notamment  sous  Jules-César,  de  ré- 
duire le  taux  de  l'intérêt  de  la  dette  pu- 
blique. Cicéron  lui  reprocha  de  vouloir 
détruire,  par  une  banqueroute,  la  foi 
de  la  société  aux  engagemens  de  l'état, 
ce  qui  suppose  des  notions  distinctes 
d'un  système  de  crédit  public. 

On  voit  par  ce  rapide  exposé  que  l'éco- 
nomie politique  des  Romains  se  rappro- 
chait en  beaucoup  de  points  de  celle  des 
peuples  qu'ils  avaient  soumis.  On  sait 
qu'ils  s'empressaient  d'adopter  et  de  s'ap- 
proprier les  institutions  et  les  usages  des 
autres  lorsqu'ils  les  croyaient  utiles  ou 
plus  parfaits,  et  celte  conduite  habile 
et  judicieuse  ne  contribua  pas  peu  à  as- 
surer la  durée  de  Ifur  puissance. 

Du  reste  .  sans  chercher  à  établir  un 
parallèle  qui  nous  entraînerait  trop  loin, 

'  Quid  est  fœnori   dare   pecuniam  ?  —  QuiJ  csl 
hominciii  occidcre  ? 
'  %LH'  lettre  à  Atlicus^mai  694. 


SCIENCES  SOCIALES. 


17; 


nous  nous  bornons  à  résumer  ici  les 
traits  les  plus  caractéristiques  de  l'orga- 
nisation économique  des  Romains. 

La  fortune  et  la  grandeur  de  la  républi- 
que, fondées  sur  la  guerre  et  la  conquête, 
l'agriculture  regardée  comme  la  princi- 
pale base  morale  et  matérielle  de  la  pius- 
sance  de  la  république,  les  grands  travaux 
d'utilité  publique  exécutés  par  les  sol- 
dats, le  commerce  peu  considéré  et  peu 
protégé,  des  arts  mécaniques  et  indus- 
triels abandonnés  aux  esclaves,  et  la  di- 
vision du  travail  établie  parmi  ces  der- 
niers ;  la  colonisation  des  esclaves  af- 
franchis j  l'exposition  ,  l'infanticide,  l'a- 
bandon des  esclaves  vieux  et  infirmes, 
employés  comme  remèdes  à  l'excès  de 
la  population;  un  système  financier  pla- 
çant le  pillage  ,  le  butin  ,  les  tributs  du 
peuple  vaincu  ,  la  confiscation  et  les 
douanes  au  premier  rang  des  ressources 
publiques  ;  les  revenus  de  l'état  affer- 
més à  des  compagnies  de  publicains  ; 
l'état  recourant ,  dans  les  crises  finan- 
cières, à  des  emprunts,  et  quelquefois  à 
des  altérations  dans  les  monnaies  ;  l'u- 
sure exercée  malgré  les  lois  ;  les  capitaux 
et  l'esprit  d'association  commençant  à 
entrer  comme  agens  dans  l'organisation 
économique  de  l'empire  ;  la  comptabilité 
assujétie  à  des  formes  savantes  et  régu- 
lières j  des  budgets  de  recettes  et  dépen- 
ses présentés  annuellement  au  sénat  ;  un 
cadastre  et  des  opérations  slatistiques 
périodiquement  ordonnées  :  tels  sont  en 
substance  les  élémeiis  de  l'économie  pra- 
tique d'un  peuple  qui  a  laissé  partout 
des  traies  profondes  et  encore  vivantes 
de  son  passage  et  de  sa  domination  sur 
toutes  les  nations  modernes. 

Quant  à  la  théorie,  nous  avons  vu 
qu'elle  se  bornait  à  peu  près  aux  pré- 
ceptes d'économie,  de  frugalité  et  de  dé- 
tachement des  richesses  donnés  par 
quelques  philosophes  dont  la  plupart  na- 
geaient dans  l'or  et  le  luxe.  De  toutes  les 
idées  émises  par  Xénophon,  Platon  et 
Aristote,  sur  l'économie  politique,  les 
Romains  avaient  adopté  seulement  celles 
qui  plaçaient  le  brigandage  et  l'esclavage 
au  rang  des  moyens  légitimes  avoués  par 
la  chrémalLstique.  Sauf  la  prééminence 
accordée  à  l'agriculture,  on  n'aperçoit 
plus  chez  les  Romains  de  la  république 


et  de  l'empire  aucune  trace  des  traditions 
patriarchales. 

ISul  peuple  n'offre  au  môme  degré  que 
les  Romains  une  application  plus  cruelle 
des  principes  adoptés  par  le  paganisme 
sur  l'esclavage  et  le  droit  de  la  guerre. 
Bien  plus  que  les  Grecs,  ils  poussèrent 
au  dernier  terme  l'avidité,  l'inhumanité, 
l'égoïsme  ,  l'amour  insatiable  des  ri- 
chesses et  de  toutes  les  jouissances  d'un 
luxe  désordonné  ;  ils  avaient  reçu  i'in- 
lluence  contagieuse  de  la  corruption  des 
peuples  vaincus;  à  leur  tour,  ils  réagi- 
rent sur  tout  l'uniyers  dont  ils  étaient  les 
maîtres,  et  changèrent  ou  ébranlèrent 
toutes  les  croyances ,  parce  qu'ils  n'en 
avaient  plus  eux-mêmes. 

A  l'époque  du  plus  grand  développe- 
ment de  la  puissance  romaine  ,  l'univers 
civilisé  gémissait  sous  l'oppression  la 
plus  tyranniquc  dont  jamais  les  annales 
du  monde  aient  fait  mention  :  la  vertu 
n'apparaissait  plus  que  comme  un  vain 
nom;  les  dieux  du  paganisme  s'en  al- 
laient ,  entraînant  avec  eux  la  crainte  sa- 
lutaire de  la  Divinité. 

Aussi  l'ordre  social  formé  si  violem- 
ment par  la  force  brutale ,  commençait 
à  craquer  de  toutes  parts,  faute  d'appui 
dans  les  mœurs  et  dans  les  croyances  re- 
ligieuses. Les  cœurs  élevés  et  les  intelli- 
gences supérieures,  vaguement  avertis, 
se  tournaient  vers  le  Dieu  inconnu ,  et 
appelaient  une  grande  transformation 
sociale.  L'époque  était  donc  arrivée  où 
la  terre  ne  pouvait  plus  se  passer  d'une 
seconde  révélation.  Le  moment  était  venu 
de  rendre  à  toutes  les  vérités,  de  resti- 
tuer à  toutes  les  sciences  leur  pur  et  an- 
tique éclat,  et  de  remplacer  par  la  loi 
nouvelle  l'ancienne  loi  ,  qui  n'avait  rien 
conduit  h  la  perfection.  Alors  le  Rédemp- 
teur promis  à  Adam,  à  Noé  ,  à  Moïse  ,  à 
David,  aux  prophètes,  aux  siliylles;  le 
Rédempteur,  entrevu  par  Platon  et  célé- 
bré pir  Virgile,  se  lithomine  pour  ac- 
complir la  loi  d'amour;  et  l'ère  de  l'af- 
franchissement  de  la  race  humaitie  com- 
mença à  l'instant  où  une  voix  sublime 
et  touchante  exhala  ,  du  haut  de  la  croix, 
ces  paroles  ineffables  :  Tolt  est  con- 
sommé. 

Le  vicomte  Albvn  de  Yillenel've- 

BaRGEMOiM. 


176 


L'UWIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


SCIENCES  PHYSIOLOGIQUES,  PHYSIQUES 


ET  MATHEMATIQUES. 


COURS  DE  GÉOLOGIE. 


TROISIÈME   LEÇON. 

Des  agens  naturels  qui  influent  sur  la  terre  et  con- 
courent à  son  évolution. 


Quand  nous  considérons  les  phéno- 
mènes de  l'ordre  naturel ,  nous  pouvons 
toujours  y  distinguer  la  puissance  et  la 
résistance,  l'action  et  l'inertie,  l'actif 
et  le  passif  :  c'est  au  fond  la  distinction 
métaphysique  de  l'esprit  et  de  la  ma- 
tière transportée  dans  cet  ordre.  Cette 
double  notion  peut  être  conçue  au  point 
de  vue  de  la  quantité  et  au  point  de  vue 
de  la  qualité  :  au  point  de  vue  de  la  quan- 
tité, on  a  les  forces  et  les  masses;  au 
point  de  vue  de  la  qualité  .  on  a  les  agens 
et  lesélémens.  Ainsi  la  force  est  la  quan- 
tité de  la  puissance  ou  de  l'action,  ex- 
primée en  nombres  ou  en  lignes,  de  quel- 
que manière  que  cette  action  s'exerce 
d'ailleurs  ;  la  masse  est  la  quantité  de  la 
résistance  ou  de  l'inertie ,  exprimée  pa- 
reillement en  nombres  ou  en  lignes'. 
Dans  l'agent ,  on  considère  la  qualité  de 
la  puissance,  le  mode  constant,  régu- 
lier, caractéristique,  suivant  lequel  elle 
s'exerce  ,  quelle  qu'en  soit  d'ailleurs  la 
quantité  ;  dans  l'élément ,  on  considère 
la  qualité  de  la  résistance,  la  manière 
dont  l'action  est  modifiée  ,  neutralisée 
ou  absorbée  par  elle.  Or,  la  quantité  est 
essentiellement  composée  ,  tandis  que  la 
qualité  est  simple  ;  ce  qui  achève  de  ca- 
ractériser les  agens  et  les  élémens  par 

'  C'est  abusivement  que  Ton  a  appelé  celle  quantUé 
force  iVinerlie:  les  doux  mots  force  et  inertie  s'ex- 
cluent nnituelleiuent. 


rapport  aux  forces  et  aux  masses.  A  la 
limite  inférieure  de  la  quantité  ,  qui  est 
l'infiniment  petit ,  la  force  et  la  masse 
deviennent  la  virtuelle  et  la  molécule  : 
la  virtuelle  est  la  différentielle  de  la 
force ,  et  la  molécule  est  la  différentielle 
de  la  masse.  Si  l'on  combine  ensemble 
cette  notion  de  la  molécule  avec  celle 
de  l'élément ,  on  forme  la  notion  de 
V atome ,  qui  est  la  vraie  base  de  toute 
spéculation  sur  la  matière,  quand  on  ne 
l'envisage  que  sous  le  rapport  de  sa  struc- 
ture et  de  sa  composition  ^  Les  forces  et 
les  masses  sont  l'objet  de  la  mécanique. 
Les  agens  et  les  élémens  sont  l'objet  de 
la  physique  générale  :  mais  la  physique 
proprement  dite  considère  plus  particu- 
lièrement les  agens  ,  tandis  que  la  chi- 
mie considère  surtout  les  élémens.  Pour 
celle-ci,  les  différens  corps  sont  des 
mixtes  ou  des  simples;  pour  celle-là,  ce 
sont  des  milieux  ou  des  récipiens. 

Les  agens  et  les  élémens ,  comme  les 
forces  et  les  masses,  se  balancent,  se 
pondèrent  réciproquement,  et  sont  dans 
une  réaction  continuelle.  Entre  la  puis- 
sance et  la  résistance  ,  il  n'y  a  jamais  un 
équilibre  durable  et  parfait  ;  toujours 
l'une  excède  l'autre,  et  elles  se  surmon- 
tent tour  à  tour,  car  le  repos  n'est  pas 
possible  en  ce  monde,  et  la  lutte  ne 
cesse  pas  un  seul  instant.  Mais  le  prin- 
cipe conservateur  qui  veille  sur  cet  uni- 
vers tempère  ces  oscillations  et  les  main- 
tient en  de  certaines  limites  qu'elles  ne 
sauraient  dépasser.  C'est  à  cette  réaction 
continuelle  et  mesurée  des  agens  et  des 

'  L'atome  ainsi  conçu  no  doit  pas  être  confondu 
avec  les  corpuscules  étendus  el  résistans,  imaginés 
par  Leucippe  ou  Moschus  ,  et  qu'on  retrouve  encore 
dans  le  système  chimique  aclucl. 


SCIKISCES  PHYSIQUES  ET  MATHEMATIQUES. 


177 


élémens  qu'est  dû  le  mouvement  intestin 
qui  travaille  incessamment  les  créatures, 
et  opère  leur  destruction  en  même  temps 
que  leur  réparation. 

Il  y  a  quatre  agens  principaux  qui  in- 
fluent sur  la  terre  et  concourent  à  son 
évolution  :  la  lumière,  l'électricité,  le 
magnétisme  et  la  chaleur. 

L'air  et  l'eau  ne  sont  point  des  agens , 
ce  sont  des  milieux  qui  transmettent  l'ac- 
tion. 

La  pesanteur  n'est  point  un  agent,  ou 
plutôt  c'est  un  agent  négatif ,  un  contre- 
agent.  Pour  s'en  convaincre  ,  il  suffit  de 
considérer  que  si  toutes  les  puissances 
qui  actionnent  cet  univers  venaient  à  être 
suspendues,  à  l'exception  de  la  seule  pe- 
santeur ,  il  subirait  dans  toutes  ses  par- 
ties une  contraction  générale ,  et  bientôt 
à  la  souplesse  et  au  rhythme  qui  carac- 
térisent la  vie  dans  toutes  ses  formes, 
succéderait  la  rigide  immobilité  de  la 
mort  ■ . 

La  pesanteur  est  l'obstacle  permanent 
qui  limite  et  circonscrit  toutes  les  créa- 
tures, et  que  celles-ci  tendent  sans  cesse 
à  surmonter  ;  mais  aussi  elle  fournit  à 
chacune  son  lest ,  et  détermine  son  port 
et  sa  station.  Pour  parvenir  à  la  bien 
étudier,  il  ne  faut  pas  perdre  de  vue  que 
si  elle  est  la  cause  de  toute  chute ,  elle 
est  en  même  temps  le  principe  de  toute 
stabilité  sur  terre  ,  et  que  sans  elle  rien 
ne  serait  en  ordre  ni  en  place. 

La  lumière  est  dans  l'ordre  naturel  ce 
que  la  parole  est  dans  l'ordre  intellec- 
tuel •  elle  éveille  les  germes,  brise  leur 
enveloppe ,  les  élève  au  dessus  de  terre  , 
et  dirige  leur  évolution  vers  le  ciel.  C'est 
par  elle  que  tous  les  êtres  vivans  sont 
orientés,  c'est  d'elle  qu'ils  tirent  leurs 
vertus  ,  leurs  odeurs  ,  leurs  signatures . 
et  elle  préside  avec  la  chaleur  à  toutes 
les  fonctions  qui  se  rapportent  à  l'en- 
gendrement.  Elle  parait  au  contraire 
n'exercer  aucune  action  sur  les  corps 
bruts  :  qu'elle  se  réfléchisse  à  leur  sur- 

'  Cela  n'erapêctie  pas  que  la  pesanteur  ne  puisse 
êlre  employée  au  service  de  rhonime,  et  qu'elle  ne 
lui  fournisse  d'utiles  moteurs  dans  la  plupart  de  ses 
travaux  matériels  ;  car  robslacle  peut  être  opposé  à 
lui-même  avec  avantage  ;  et  on  sait  que  dans  la  mé- 
canique industrielle,  il  n'y  a  pas  un  effet  utile  qui 
ne  puisse  être  mesuré  par  un  certain  poids  élevé  à 
une  certaine  hauteur. 
II. 


face,  qu'elle  les  traverse  librement  ou 
qu'elle  s'y  absorbe,  elle  n'apporte  dans 
leur  structure  ou  dans  leur  forme  aucun 
ciiangement  apparent  •  elle  se  borne  à 
produire  en  eux  les  phénomènes  variés 
de  la  coloration  ,  de  la  transparence  ou 
de  l'opacité  :  et  loin  qu'elle  agisse  sur 
eux  ,  c'est  elle  qui  est  modifiée  par 
eux,  puisqu'il  lui  arrive  souvent  dans 
son  immersion  d'être  infléchie,  brisée, 
polarisée  ou  dispersée  ^  Cet  agent  étant 
donc  spécialement  affecté  aux  êtres  vi- 
vans, étant  en  quelque  sorte  le  ministre 
delà  vie  dans  l'ordre  naturel,  l'étude 
de  son  action  sur  la  terre  appartient  évi- 
demment à  la  physiologie  générale  et  à 
l'histoire  naturelle,  et  nous  n'avons  point 
à  nous  en  occuper  ici  )  nous  y  revien- 
drons cependant  à  la  fin  de  ce  cours, 
quand  nous  étudierons  les  rapports  de 
l'homme  avec  la  terre  et  avec  le  soleil. 
Remarquons  seulement  que  la  terre , 
opaque  et  ténébreuse  par  elle-même  ,  ne 
reçoit  d'autre  lumière  que  celle  qui  lui 
vient  du  ciel  ^ ,  que  ,  soumise  aux  alter- 
natives du  jour  et  de  la  nuit,  elle  ne  la 
reçoit  que  d'une  manière  intermittente 
et  graduée,  accommodée  à  ses  fonctions 
et  à  ses  besoins,  bien  que  cette  lumière 
ne  cesse  pas  un  seul  instant  de  jaillir  de 
sa  source.  Remarquons  encore  qu'il  n'est 
pas  une  substance  minérale ,  si  opaque 
qu'elle  soit,  que  l'homme  en  la  dissol- 
vant ou  en  la  vitrifiant,  ne  puisse  rendre 
perméable  à  la  lumière;  tout  au  con* 
traire  des  êtres  vivans  qui  sont  toujours 
voilés  et  impénétrables,  quelque  régime 
qu'on  leur  impose. 

Le  soleil ,  en  s'élevant  au  dessus  de 
l'horizon  et  répandant  ses  feux  d'orient 
en  occident,  dégage  à  la  surface  du  globe 
et  dans  l'atmosphère  une  certaine  quan- 
tité d'électricité  qui  dépend  pour  uu 
même  lieu  de  l'heure  et  de  la  latitude^ 

'  Il  paraît  toutefois  que  la  lumière  n'est  pas  san^ 
influence  sur  la  formation  des  cristaux  dans  leur 
eau-mère ,  mais  nous  ignorons  oncorc  en  (juoi  ella 
consiste. 

'  La  terre  produit  une  multitude  de  phosphores  , 
surtout  dans  le  règne  animal  ;  mais  il  ne  faut  pas 
confondre  la  lumière  avec  la  phosphorescence.  Celle- 
ci  n'est  qu'une  paie  et  passagère  imitation  de  la  lu- 
mière, incapable  de  la  suppléer.  Voici  au  reste  le 
S'gne  auquel  on  peut  les  distinguer  :  la  lumière 
éclaire  ,  la  phosphorescence  éblouit. 

12 


12 


L'UJNIVERSITÉ 


C'est  dans  la  zone  torride  que  ce  déga- 
gement est  le  plus  considérable;  mais  le 
fluide  tendant  à  se  mettre  en  équilibre, 
l'excédant  se  répand  vers  les  pôles  à  tra- 
vers les  régions  tempérées.  Ce  dégage- 
ment et  ce  flux  suivent  les  mêmes  vicis- 
situdes que  réchauffement  de  la  terre  et 
de  l'air.  Quand  le  soleil  est  descendu  au 
dessous  de  l'horizon ,  une  certaine  quan- 
tité de  fluide  abandonne  l'atmosphère  et 
rentre  dans  le  sol  :  le  refroidissement 
<îtant  plus  rapide  à  la  zone  torride.  le 
fluide  y  est  bientôt  en  défaut .  tandis  que 
les  régions  polaires  sont  relativement 
surchargées^  c'est  pourquoi,  en  vertu  de 
sa  tendance  à  l'équilibre  .  il  reflue  des 
pôles  vers  l'équateur.  en  traversant  de 
nouveau  les  régions  tempérées.  Cette  re- 
traite et  ce  reflux  suivent  les  mêmes  vi- 
cissitudes que  le  refroidissement  de  la 
terre  et  de  l'air.  Ainsi  l'électricité  atmo- 
sphérique subit  un  flux  diurne  et  un  re-  ( 
flux  nocturne,  dont  l'ensemble  constitue 
une  circulation  continuelle  autour  du 
globe  et  d'un  pôle  à  Tautre.  L'évapora- 
tion  des  eaux  de  la  mer  et  des  fleuves 
introduit  aussi  dans  l'air  une  grande 
quantité  d'électricité,  mais  cette  évapo- 
ration  dépendant  elle-même  de  l'éléva- 
tion du  soleil  au  dessus  de  l'horizon, 
elle  concourt  avec  la  chaleur  qui  émane 
de  cet  astre  à  la  production  du  flux  et  re- 
flux électrique  sans  altérer  sa  régularité. 
On  conçoit  seulement  que  cette  circon- 
stance doit  faire  varier  considérablement 
d'un  climat  à  l'autre  les  vicissitudes  de 
ce  flux  et  reflux  ,  et  qu'en  général,  pour 
un  même  climat .  elles  doivent  dépendre 
secondairement  de  la  forme  et  de  l'éten- 
due des  mers  et  des  continens.  Quant  à 
la  qualité  du  fluide  ,  il  est  constamment 
positif  pendant  le  jour  et  pendant  la 
nuit ,  au  soleil  et  à  la  pluie  ,  en  hiver  et 
en  été ,  excepté  cependant  aux  approches 
de  l'orage  ou  quand  la  tranquillité  de 
l'atmosphère  est  troublée.  Par  suite  du 
flux  et  reflux  ,  la  tension  de  l'électricité 
atmosphérique  éprouve,  dans  un  même 
lieu,  des  variations  régulières  et  pério- 
diques. Dans  nos  climats  .  elle  est  à  son 
minimum  quelques  heures  avant  le  lever 
du  soleil;  elle  s'accroît  alors  par  degrés 
et  parvient  à  son  maximum  quelques 
heures  après  que  cet  astre  s'est  élevé  au 
dessus  de  l'horizou.  JLlle  commence  alors 


CATHOLIQUE. 

à  décroître  graduellement .  et  atteint 
son  minimum  quelques  heures  avant  le 
coucher:  puis  elle  augmente  de  nou- 
veau .  et  parvient  encore  à  son  plus  haut 
point  quelques  heures  après  le  coucher, 
après  quoi  elle  recommence  à  diminuer 
par  degrés  jusque  vers  les  approches  de 
l'aurore. 

L'électricité,  comme  la  lumière,  in- 
flue principalement  sur  les  êtres  orga- 
nisés :  Tair  humide  est  le  véhicule  qui  la 
déverse  et  la  distribue  partout  on  la  vie 
la  réclame.  Quand  elle  est  à  son  maxi- 
mum d'intensité,  les  cimes  des  arbres, 
les  pointes  des  feuilles,  les  barbes  dw 
épis,  se  dirigent  vers  elle,  l'attirent, 
s'en  imprègnent  et  l'absorbent.  C'est  elle 
qui  donne  aux  végétaux  leurs  saveurs, 
leurs  qualités  nutritives .  leurs  vertus 
médicinales.  Les  plantes  qui  croissent 
sur  les  pics  élevés,  sur  les  rocs  nus  et 
escarpés ,  sont  pltis  savoureuses ,  plus 
actives  que  celles  du  même  genre  qui 
croissent  dans  les  plaines.  Cet  agent  sti- 
mule encore  les  organes  .  excite  la  trans- 
piration à  la  peau ,  favorise  la  circula- 
tion du  sang .  la  respiration ,  la  sécré- 
tion des  humeurs  .  et  en  général  toutes 
les  fonctions  qui  se  rapportent  à  la  nu- 
trition. Mais  l'air  n'a  pas  toujours  les 
qualités  nécessaires  pour  lui  servir  de 
véhicule  :  à  un  certain  degré  de  séche- 
resse, il  cesse  de  le  conduire  et  l'isole. 
Dans  nos  climats,  certains  >ents  d'est 
venant  de  l'intérieur  des  terres,  en  chas- 
sant les  nuages  et  les  vapeurs,  amènent 
souvent  ce  degré  de  sécheresse  ;  alors  le 
fluide  ne  peut  plus  se  répandre  à  la  sur- 
face du  sol  et  rentrer  dans  le  réservoir 
commun:  il  s'accumule  indéfiniment  pat* 
l'afflux  continuel  du  nouveau  fluide  qui 
arrive  du  sud ,  et  de  celui  qui  s'éiève  du 
sol ,  et  il  fait  effort  pour  surmonter  les 
obstacles  qui  s'opposent  ù  son  écoule- 
ment. Ordinairement  les  vents  d'ouest , 
en  ramenant  les  vapeurs  et  rendant  à 
l'air  sa  conductricité,  mettent  un  terme 
à  ce^ conflit  naissant  :  le  flux  électrique 
reprend  son  cours  vers  le  nord,  et  l'équi- 
libre est  bientôt  rétabli.  Si  au  contraire 
la  sécheresse  persiste  dans  l'air,  en  même 
temps  qu'un  accroissement  dans  sa  tem- 
pérature augmente  encore  le  dégage- 
ment et  l'accumulation  du  fluide  .  celui- 
ci  acquiert  une  tension  extraordinaire  ; 


SCIENCES  PHYSTQÛES 

l'économie  de  l'atmosphère  est  troublée; 
tous  les  êtres  vivans  sont  en  souffrance  ; 
privés  de  ressort,  ils  languissent  acca- 
blés sous  le  poids  de  l'air,  en  attendant 
avec  anxiété  la  solution  de  la  crise.  Or , 
comme  il  arrive  toujours  dans  l'écono- 
mie naturelle ,  à  l'image  de  ce  qui  se 
passe  dans  une  économie  supérieure , 
l'excès  du  mal  amène  le  remède ,  et  le 
désordre  lui-môme  fournit  les  moyens  de 
la  réparation.  Les  deux  tensions  électri- 
ques opposées  devenant  de  plus  en  plus 
énergiques,  les  deux  fluides  s'unissent 
violemment  et  avec  fracas,  et  cette  union 
qui  les  neutralise  l'un  par  l'autre  rétablit 
peu  à  peu  l'équilibre.  A  chaque  explo- 
sion, les  nuages  se  résolvent  en  eau- 
l'air  recouvre  peu  à  peu  sa  conductricité; 
l'excédant  du  fluide  accumulé,  cause  du 
désastre  ,  s'écoule  de  toutes  parts  et 
rentre  dans  le  sol;  la  tranquillité  se  ré- 
tablit dans  l'atmosphère  ;  les  plantes  et 
les  animaux  recouvrent  leur  première 
vigueur ,  et  celte  convulsion  violente  qui 
semblait  devoir  bouleverser  la  nature 
n'a  d'autre  effet  que  de  lui  donner  une 
vie  nouvelle  et  de  la  faire  briller  d'un 
plus  vif  éclat.  Les  phénomènes  ,  quels 
qu'ils  soient,  qui  amènent  ou  accom- 
pagnent le  rétablissement  des  conditions 
normales  de  l'atmosphère  sont  les  mé- 
téores. 11  y  a  les  météores  ignés ,  qui  sont 
le  tonnerre  ,  les  aurores  boréales ,  les 
étoiles  tombantes,  les  bolides,  les  aéro- 
lithes  ou  pierres  météoriques;  il  y  a  les 
météores  aqueux ,  comme  la  pluie ,  la 
neige  ,  la  grêle  ,  le  brouillard  ,  la  rosée  ; 
et  il  y  a  aussi  les  météores  aériens ,  qui 
sont  les  vents,  les  tourbillons  ,  les  trom- 
bes, etc.  Tous  ont  pour  agent  princi- 
pal et  immédiat  l'électricité  '.  Les  vents 
et  les  pluies  sont  les  plus  fréquens  ,  et  ce 
sont  aussi  les  plus  importans  à  cause  du 
rôle  qu'ils  jouent  dans  l'économie  atmo- 
sphérique, qu'ils  conservent  et  réparent: 
les  pluies  ,  en  rétablissant  dans  l'air  l'hu- 
midité conductrice  qui  distribue  aux 
êtres  organiques  et  restitue  à  la  terre  le 

■  La  chaleur  solaire  et  rôTaporalion  des  eaux  ma- 
rines produisent  sans  doulo  certains  veuls  réguliers 
et  périodiques  ;  mais  tous  les  vents  irréguliers  et  in- 
termittens  qui  balayent  la  terre  et  agitent  l'atmo- 
sphère en  tous  sens,  u'onl  pas  d'autre  cause  que  l'é- 
lectricité. Développer  et  motiver  celle  aàserlion 
nous  entraînerait  trop  loiot 


ET  MATHÉMATIQUES.  17» 

fluide  électrique;  les  vents,  en  disper- 
sant et  détruisant  les  unes  par  les  autres 
les  exhalaisons  mortelles  que  dégagent 
incessamment  les  animaux,  les  végé- 
taux, et  l'immense  amas  des  débris  or- 
ganiques en  décomposition;  car  il  n'est 
que  trop  vrai  que  le  jeu  régulier  de  la 
vie  naturelle  dépose  sans  cesse  dans  l'air 
des  principes  de  mort  dont  tous  les  êtres 
vivans  seraient  bientôt  la  victime,  si ,  en 
vertu  de  la  loi  de  conservation  qui  plane 
sur  cet  univers ,  ces  principes  de  mort 
ne  se  transformaient  par  leur  proi)re 
réaction  en  des  principes  de  vie.  De  tous 
les  météores,  le  plus  remarquable  par 
sa  violence,  ses  circonstances  et  ses  ef- 
fets ,  par  le  spectacle  majestueux  et 
terrible  qu'il  déploie,  c'est  sans  contre- 
dit le  tonnerre  ;  presque  tous  les  autres 
phénomènes  atmosphériques  forment  son 
cortège  ordinaire,  il  est  accompagné  de 
vents  impétueux,  d'abondantes  averses  , 
et  quelquefois  de  grêles  désastreuses  ; 
toutefois ,  son  action  sur  le  sol  est  à  peine 
sensible. 

La  foudre  frappe  souvent  la  cime  des 
hautes  montagnes ,  et  y  laisse  des  traces 
de  déchirement  ou  de  fusion  '.  C'est 
aussi  elle  qui  perce  dans  le  sol  ces  tubes 
vitreux  qu'on  a  observés  dans  plusieurs 
contrées  ,  particulièrement  dans  les  plai- 
nes sablonneuses  de  la  Silésie  et  de  la 
Prusse  orientale  ,  et  dans  les  sables  mou- 
vans  des  landes  de  Paderborn.  Ces  tubes 
sont  presque  toujours  creux;  l'intérieur 
est  parfaitement  vitrifié ,  tandis  que  la 
surface  extérieure  est  rugueuse  et  cou- 
verte d'aspérités  ;  à  une  certaine  pro- 
fondeur, ils  se  divisent  souvent  en  plu- 
sieurs branches  -.  C'est  à  quoi  se  réduit 
l'action  de  la  foudre  sur  le  sol .  avec 
toute  sa  furie  ,  tandis  que  les  eaux  qui 
agissent  lentement  et  d'une  manière  im- 
perceptible finissent  à  la  longue  par  ap- 
porter de  notables  cïiangemens  à  la 
forme  des  continens  ,  comme  nous  le 
verrons  plus  tard  quand  nous  étudierons 

'  Au  mont  Blanc  ,  Saussure  a  observé  des  effets  de 
ce  genre  dans  raniphibole  schisteux.  M.  de  Ilumboldl 
en  a  observé  de  semblables  sur  la  sommité  du  volcan 
de  Toluca. 

'  On  est  parvenu  à  former  des  tubes  semblables  , 
en  faisant  passer  la  décharge   d'une  forte  batterie 
électrique  à  travers  du  verre  poli  ;  ce  qui  ne  laiss 
aucun  doute  sur  l'origine  des  lubes  vitreux  naturels. 


180 


L'UMVERSITÉ 


les  différens  chronomètres  naturels  qui 
fonctionnent  à  la  surface  de  la  terre. 

Quant  aux  aérolithes  ou  pierres  mé- 
téoriques, dont  la  recherche  appartient 
évidemment  à  la  géographie  physique  , 
on  ignore  encore  leur  origine  et  les  cir- 
constances de  leur  formation.  On  voit 
paraître  tout-à-coup  dans  l'atmosphère 
un  globe  lumineux,    qui  se  meut  avec 
une  extrême  rapidité ,  et  dont  la  gran- 
deur   apparente    approche   souvent   de 
celle  de  la  lune 5  dans  son  mouvement, 
ce  globe  lance  des  étincelles  et  traîne 
après  lui  une  queue  brillante,  qui  semble 
une  flamme  rejetée  en   arrière  par  la 
résistance  de  l'air  :   la  vive  clarté  qu'il 
répand  se  soutient  pendant  quelques  in- 
stans,  puis  elle  disparaît  subitement  en 
laissant  un  petit  nuage  blanchâtre  ,  pa- 
reil à  de  la  fumée ,  qui  se  dissipe  bien- 
tôt.  Alors  on  entend  une  ou  plusieurs 
détonations   comparables  à  celles  d'un 
canon:  un  fort  roulement  leur  succède, 
qui  se  prolonge  durant  quelques  minutes 
dans  la  même  direction  que   suivait   le 
«^lobe  ;  partout  où  il  passe ,  des  pierres 
tombent    rapidement   en  faisant  siffler 
l'air,  et  frappent  avec  force  le  sol  dans 
lequel  elles  s'enfoncent  plus  ou  moins. 
Ces  pierres  ,  très  variables  de  grosseur , 
répandent  une  odeur  de   soufre  ;  elles 
sont  chaudes ,  et  portent  les  traces  évi- 
dentes d'une    combustion  récente  :   ce 
sont  les  aérolithes.  Ils  consistent  en  une 
pâle  pierreuse  ,  homogène  ,  granuleuse  . 
ca  santé,  noirâtre  à  la  surface,  grisâtre 
dans  la  cassure,  renfermant  des  grains 
de  fer  à  l'état   métallique   et  très  mal- 
léable ;  la  surface,  viiriiiée  çâ  et  là  ,  pré- 
sente des  aigles  arrondis,    des   arêtes 
émoussées,  comme  celles  d'un  corps  qui 
a  éprouvé  un  commencement  de  fusion. 
Ces  caractères  sont  communs  à  tous  les 
aérolithes.  Ils  contiennent  en  général  de 
la  silice,  de  la  magnésie,  de  l'alumine, 
de  la  chaux ,  du  fer,  du  nickel ,  du  chro- 
me ,  du  soufre  ,   et   quelquefois  du  car- 
bone :  le  fer  y  entre  toujours  dans  une 
forte  proportion.  Ces  corps,  à  la  fois  pier- 
reux et  métalliques,  difièrent  par  leurs 
caractères  extérieurs  et  par   leur   com- 
position ,  de  toutes  les  substances  miné- 
rales qu'on  a  rencontrées  jusqu'ici  dans 
Vécorce  du  globe  terrestre.  Toutefois, 
leur  composition  n'est  pas  aussi  nelle- 


CATHOUQUE. 

ment  déterminée  qu'on  l'avait  cru  d'a- 
bord.Tantôt  c'est  l'alumine  qui  manque, 
et  tantôt  la  magnésie  :  d'autres  fois  c'est 
la  chaux.  Quand  la  partie  pierreuse  con- 
tient de  l'alumine,  elle  se  rapproche  de 
l'orthose,  de  l'albite  ou  de  la  pierre  de 
Labrador:  si  elle  contient  de  la  magné- 
sie .  elle  tient  le  milieu  entre  le  péridot 
et  les  différens  pyroxènes  :  quelquefois 
les  pyroxènes  et  les  feldspaths  dominent 
ensemble .  alors  elle  ressemble  à  cer- 
taines variétés  de  volérites.  Il  arrive 
aussi  que  celte  partie  pierreuse  manque 
entièrement,  et  que  l'aérolithe  est  pres- 
que entièrement  formé  de  fer  uni  à 
quelques  centièmes  de  nickel  et  de 
chrome. 

Il  est  difficile  de  concevoir  comment 
ces  masses  météoriques  pourraient  se  for- 
mer dans  l'air  sans  que  le  fer  .  le  nickel 
et  le  chrome  fussent  oxidés ,  sans  que  le 
soufre  et  le  carbone  fussent  complète- 
ment brûlés  j  aussi  tous  les  physiciens  se 
sont-ils  accordés  à  chercher  leur  origine 
en  dehors  de  notre  planète.  Les  uns,  s'ap- 
puyantsur  les  observations  de  Herschell, 
ont  penséque les  aérolithes  étaientlaucés 
par  les  volcans  de  la  lune ,   et  on  avait 
rendu  cette  opinion  plausible  en  prou- 
vant que  la  force  de  projection  suffisante 
pour   les  porter  au  delà  du  point  d  in- 
différence où  se  balancent  les  deux  at- 
tractions de  la  terre  et  de  la  lune,  n'excé- 
dait pas  le  quintuple  de  celle  qui  chasse 
le  boulet  hors  d'une  pièce  de  gros  ca- 
libre^ mais  on  sait  aujourd'hui  que  les 
prétendus  phénomènes  volcaniques  de  la 
lune  sont  de  simples  apparences  lumi- 
neuses, et  cette  explication  n'a  plus  au- 
cun fondement.   D'autres  regardent  les 
bolides,  d'où  proviennent  les  pierres  mé- 
téoriques, comme  de  petites  planètes  ou 
fragmens  de  planètes,  circulant  irrégu- 
lièrement dans  l'espace,  et  qui,   péné- 
trant dans  notre  atmosphère,  s'y  enflam- 
ment et  se  brisent  en  éclats.  Quand  la 
direction  du  bolide  s'approche  suffisam- 
ment de  la  normale,  elle  se  réfracte  dans 
l'air  .   et  les  débris  tombent  à  îa  surface 
de  la  terre  :  c'est  le  cas  des  pierres  mé- 
léoriques.  Quand,  au  contraire,  celte  di- 
rection fait  un  angle  assez  considérable 
avec   la  normale  (  lequel  angle  est  une 
fonction  de  la  vitesse),   elle  se  réfléchit, 
les  débris  du  bolide  enflammé  sortent  de 


SCIENCES  PHYSIQUES  ET  MATHÉMATIQUES. 


181 


l'atmosphère  et  vont  continuer  dans  l'es- 
pace leur  course  irrégulière-  c'est  le  cas 
des  étoiles  tombantes  ou  filantes. 

Venons  maintenant  au  magnétisme. 

Toutes  les  observations  qui  ont  été 
faites  sur  le  magnétisme  terrestre  nous 
enseignent  que  le  globe  se  comporte 
comme  un  aimant,  ayant  ses  pôles  et 
son  équateur ,  et  qu'il  n'est  aucune  de 
ses  parties  qui  ne  soit  elle-m«>me  magné- 
tique. De  même  que  la  lumière  oriente 
tous  les  êtres  vivans ,  en  dirigeant  leur 
évolution  vers  le  ciel  .  que  Télectricité, 
productrice  des  météores,  conserve  et 
répare  l'économie  atmosphérique  ,  le 
magnétisme  terrestre  est  l'agent  qui  pré- 
side à  la  distribution  des  masses  mi- 
nérales dans  le  sein  de  la  terre.  Comme 
l'électricité,  il  porte  les  deux  signes,  et 
il  est  par  rapport  à  ces  masses,  ce  que 
les  affinités  positive  et  négative  sont  pour 
les  atomes,  ce  que  les  forces  attractive 
et  centrifuge  sont  pour  les  planètes.  Les 
masses  minérales  ont  des  affinités  spéci- 
fiques, selon  lesquelles  elles  se  disposent 
et  se  coordonnent  entre  elles.  Ces  affi- 
nités molaires  sont  les  résultantes  ou  les 
intégrales  des  affinités  moléculaires  ;  les 
forces  magnétiques  .du  globe  sont  les  ré- 
sultantes des  affinités  molaires.  C'estainsi 
que  le  magnétisme  a  déterminé  la  struc- 
ture de  la  terre.  On  comprend  que  la  struc- 
ture d'un  corps  ou  plus  généralement  la 
disposition  intérieure  d'un  système  maté- 
riel, doit  dépendre  uniquement  des  con- 
ditions de  l'équilibre  entre  les  divers 
agens  spécifiques  qui  sollicitent  les  élé- 
mens  du  système  5  tandis  que  la  forme 
du  corps  ou  la  disposition  extérieure  du 
système  dépend  seulement  des  conditions 
de  l'équilibre  entre  les  forces  générales 
qui  sollicitent  indistinctement  toutes  les 
parties  du  système.  Cette  vertu  distribu- 
tive  du  magnétisme  peut  être  rendue  sen- 
sible par  une  simple  expérience.  Si  dans 
un  tube  de  verre  recourbé  en  siphon,  on 
verse  du  mercure  sans  remplir  entière- 
ment la  courbure ,  de  manière  à  conser- 
ver la  communication  entre  les  deux 
branches,  qu'on  remplisse  le  tube  avec 
ime  solution  médiocrement  concentrée 
de  nitrate  d'argent  ,  et  qu'on  le  dispose 
ensuite  selon  la  direction  du  méridien 
magnétique  :  on  voit  après  quelques  ins- 
tans  l'argent  commencer  à  se  précipiter 


dans  les  deux  branches;  mais  l'arbre  de 
Diane  se  développe  avec  plus  de  force  , 
s'élève  plus  haut  et  brille  d'un  plus  vif 
éclat  dans  la  branche  boréale  que  dans- 
la  branche  australe,  et  dans  celle-ci,  le 
sel  mercuriel  qui  se  forme  est  plus  abon- 
dant. Si,  au  contraire,  on  dispose  le  tube 
dans  la  direction  de  l'est  à  l'ouest,  la 
réaction  du  sel  d'argent  et  du  mercure 
ne  commence  qu'après  plusieurs  heures  ; 
l'argent  se  montre  également  dans  les 
deux  branches  et  avec  un  faible  éclat ,  et 
on  y  trouve  ik  peu  près  la  même  quantité 
de  sel  mercuriel.  Dans  les  environs  de 
Rœnigsberg,  il  existe  de  l'argent  natif, 
dont  les  rameaux  sont  toujours  dirigés 
du  nord  au  sud  ,  et  la  présence  de  ce 
métal  est  toujours  annoncée  par  une  cer- 
taine quantité  de  pyrites  et  de  blendes. 
Nul  doute  que  cette  observation  ne  s'é- 
tende par  la  suite  à  un  grand  nombre  de 
gisemens  métalliques. 

Le  magnétisme  peut  aussi  produire  des 
actions  purement  chimiques  ou  molécu- 
laires ,  à  la  manière  des  courans  électri- 
ques ;  mais  alors  cet  agent  se  transforme 
ou  plutôt  se  différentie.  Nous  verrons 
bientôt  que  les  quatre  agens  que  nous 
considérons  ici  ,  la  lumière  ,  l'électri- 
cité ,  le  magnétisme  et  la  chaleur,  peu- 
vent, sous  certaines  conditions,  se  trans- 
former les  uns  dans  les  autres  :  en  sorte 
qu'il  conviendrait  peut-être  de  les  consi- 
dérer comme  autant  de  fonctions  dis- 
tinctes d'un  seul  et  môme  agent.  C'est  sur- 
tout entre  le  magnétisme  et  l'électricité 
qu'existe  ce  rapport  de  transformation 
mutuelle  ,  c'est-à-dire  ,  que  la  fonction 
magnétique  peut  se  changer  facilement 
en  une  fonction  électrique  ,  et  récipro- 
quement. La  théorie  électro-magnétique, 
qui  est  l'expression  analytique  de  ce  rap- 
port, et  qui  constitue  la  partie  la  plus 
importante  de  la  physique  moderne,  est 
due  presque  tout  entière  aux  travaux 
d'Ampère,  dont  les  sciences  déploreront 
long-temps  la  perte. 

Toute  masse  minérale  est  magnétique, 
mais  ce  magnétisme  est  très  faible  :  il  ne 
se  manifeste  pas  dans  les  circonstances 
ordinaires,  et  ne  peut  être  constaté  qu'au 
moyen  d'expériences  délicates.  Le  fer, 
avec  quelques  uns  de  ses  minerais ,  le 
nickel  et  le  cobalt,  sont  à  peu  près  les 
seules  substances  naturelles  qui  manifes- 


182 


L'UNIVEFxSITÉ  CATHOLIQUE. 


tent  spontanément  et  sensiblement  cette 
propriété.  On  sait  que  le  frottement,  la 
percussion,  et  surtout  un  mouvement  de 
rotation  rapide ,  ou  encore  Tinfluence 
prolongée  d'un  aimant ,  font  passer  la 
substance  magnétique  à  l'état  d'aimant , 
c'est-à-dire,  qu'ils  polarisent  et  détermi- 
nent le  magnétisme  diffus  en  elle.  Tant 
que  l'une  de  ces  conditions  subsiste,  l'ai- 
mantation persiste  ;  et  quand  cette  nou- 
yelle  distribution  de  la  vertu  magnc^tique 
est  stable  ,  ou  ,  comme  le  disent  les  phy- 
siciens, malgré  Péloignement  qu'ils  pro- 
fessent pour  les  qualités  occultes,  quand 
la  force  coërcitive  est  assez  considérable, 
la  substance  magnétique  est  devenue  dé- 
finitivement un  aimant.  Il  en  est  ainsi 
de  la  terre. 

Les  affinités  réciproques ,  positives  et 
négatives,  que  les  masses  minérales  exer- 
cent entre  elles,  et  d'où  résulte  leur  dis- 
position respective,  expliquent  comment 
le  magnétisme  est  une  puissance  dans  le 
globe  terrestre  :  mais  pour  le  détermi- 
ner, le  polariser  ,  le  convertir  en  acte  , 
il  faut  une  condition  de  plus  ;  il  faut  que 
les  affinités  molaires  de  signe  contraire 
se  dégageant ,  que  celles  de  même  signe 
se  composant,    toutes  se  réduisent  en 
définitive  à  un  petit  nombre  pair,  de  ré- 
sultantes égales  et  directement  opposées. 
Cettecondition  estremplie  par  le  mouve- 
ment de  rotation  de  la  terre.  C'esten  vertu 
de  ce  mouvement  que  le  globe  est  pola- 
risé ,  et  que  toutes  ses  forces  magnéti- 
ques sont  réduites  ou  du  moins  tendent 
à  se  réduire  à  deux,  l'une  australe,  l'autre 
boréale. Effectivement,  malgré  l'influence 
énergique  et  incessante  de  ce  mouvement, 
le  globe  ne  paraît  pas  encore  parvenu  à 
l'état  d'aimant  simple,  et  il  se  présente  à 
nous  comme  un  aimant  composé  ou  un 
assemblage  d'aimans  simples ,  dont  la  si- 
tuation respective  n'est  pas  bien  connue. 
Toujours  est-il  qu'il  y  a  au  moins  deux 
pôles  dans  l'hémisphère  boréal  et  deux 
autres  dans  l'hémisphère   austral  ;    que 
l'équateur  magnétique  est  une  courbe  à 
double  courbure  fort  compliquée  et  en- 
core mal  déterminée  :  que  l'intensité  des 
forces  magnétiques  est  variable  sur  une 
même  ligne  d'égale  inclinaison  ;  que  les 
nœuds  magnétiques  ou  points  d'intersec- 
tion  de   l'équateur  avec  la  ligne   équi- 
noxiale  sont  doués  d'un  mouvement  pro- 


gressif de  l'est  à  l'ouest ,  qui  fait  varier 
en  même  temps  la  latitude  magnétique 
et  l'inclinaison  de  l'aiguille  aimantée.  La 
surface  du  globe  présente  même  des  mas- 
ses plus  ou  moins  considérables,  aiman- 
tées comme  lui  d'une  manière  complexe. 
Le  Heideberg  ,  près  de  Zell ,  qui  s'élève 
au  milieu  d'un  vaste  plateau  à  la  pente 
N.  O.  du  Fichtelgebirge,  et  dont  la  direc- 
tion est  du  S.  O.  au  N.  E. ,  agit  sur  l'ai- 
guille aimantée  à  vingt  pieds  de  distance 
de  son  axe  longitudinal.  Cette  montagne 
est  formée  de  serpentines  enclavées  dans 
des  schistes  chloriteux  et  amphiboliques, 
contenant  des  parcelles  de  feroxidulé,  et 
dont  les  strates  sont  parallèlesà  l'axe.  Les 
pôlesnordsont  tous  situésàla  pente  sud- 
est,  et  les  pôles  sud  à  la  pente  nord-ouest. 
Les  axes  magnétiques  sont  parallèles  et 
perpendiculaires  à  la  direction  de  la  mon- 
tagne. Les  points  d'indifférence  sont  pla- 
cés aux  extrémités.    Il  est  remarquable 
que  le  magnétisme  polaire  de  ces  roches 
qui  ne  renferment  que  des  parcelles  de 
fer  oxidulé ,  est  souvent  plus  puissant 
que  le  magnétisme  polaire  des  masses 
considérables  de  feroxidulé  qui  se  trou- 
vent en  couches  dans  les  montagnes  pri- 
mitives, plus  ou  moins  enfouies  dans  la 
profondeur  du  globe.  Entre  Almaguer  et 
Pasto.près  de  Yoisaco,  à  mille  quarante- 
cinq  toises  au  dessus  de  la  mer,  il  existe 
une  roche  de  porphyre  trachitique,  qui 
présente,  sur  une  moindre  échelle,   les 
mômes  phénomènes  que  la  montagne  ai- 
mantée de  Franconie.  Sur  la  pente  orien- 
tale du  Chimborazo,  on  trouve  un  groupe 
de  porphyre  trachitique  en  colonnes  pen- 
tagonales  ,  dont  le  magnétisme  polaire 
agit  à  trois  pieds  de  distance.  Tous  ces 
faits  prouvent  que  le  magnétisme  terrestre 
n'est  pas  encore  polarisé  ou  résolu  d'une 
manière  définitive. 

Si  la  rotation  aimante  les  sphères,  il 
est  bien  probable  que  la  lune  et  le  soleil, 
les  planètes  et  les  étoiles ,  sont  autant 
d'aimans  dont  la  terre  subit  l'inégale  in- 
fluence. Les  physiciens  ont  jusqu'à  pré- 
sent négligé  d'étudier  cette  influence; 
c'est  pourtant  là  qu'il  faudra  chercher 
l'explication  des  variations  périodiques 
de  l'aiguille  aimantée.  11  y  a  des  varia- 
lions  diurnes  qui  dépendent  de  la  révo- 
lution diurne  de  la  terre.  11  y  a  lieu  de 
rechercher  si  la  lune  ne  produit  pas  des 


I.ETTRES  ET  ARTS. 


183 


variations  mensuelles.  Le  soleil  amène 
bien  certainement  des  variations  annuel- 
les. Il  y  a  aussi  des  variations  séculaires, 
qui  dépendent  sans  doute  des  inégalités 
séculaires  du  système  planétaire.  Quant 
à  l'action  du  milieu  stellaire,  c'est  évi- 
demment une  constante  ,  les  dimensions 
de  l'orbite  terrestre  pouvant  être  regar- 
dées comme  inliniment  petites  par  rap- 
porta lui. 

Outre  le  magnétisme  minéral,  il  y  a  le 
magnétisme  végétal ,  qui  détermine  la 
distribution  des  plantes  dans  une  même 
région  ou  sur  une  même  ligne  isotherme. 
Il  y  a  aussi  le  magnétisme  animal ,  en 
vertu  duquel  les  animaux  s'unissent ,  se 
groupent  et  s'associent  ;  en  vertu  duquel 
chaque  animal  attire  à  lui  toutes  les  pro- 
ductions qui  lui  sont  nécessaires  pour  sa 
conservation  et  sa  propagation.  Les  di- 
vers instincts,  les  sympathies  et  les  anti- 
pathies sont  autant  de  formes  de  ce  ma- 
gnétisme. Dans  tout  individu  les  organes, 
dans  toute  société  les  individus  sont  coor- 
donnés entre  eux  et  subordonnés  à  leur 
chef  naturel  par  un  magnétisme  analogue 
et  spécial,  d'oCi  résultent  l'harmonie  des 
fonctions  et  le  concoursde  tous  les  efforts 
vers  un  but  unique  j  c'est  la  condition 
de  tout  organisme.  Quand  cela  n'a  pas 
lieu  ,  il  y  a  maladie  dans  le  corps  social 
aussi  bien  que  dans  l'individu.  Enhn ,  il 


y  a  un  magnétisme  artificiel  et  anormal, 
qui  tend  à  pervertir  les  rapports  naturels 
des  êtres,  en  les  isolant  du  centre  uni- 
verselet vivifiant,  pour  les  rattachera  des 
centres  individuels  et  morliftans.  Heu- 
reusement la  puissance  magnétique  de 
l'homme  s'est  affaiblie  à  proportion  de 
l'abus  qu'il  en  a  fait,  ^ous  nous  bornons 
à  indiquer  ces  choses  qui  ne  sont  pas  de 
notre  sujets  nous  voulons  seulementarri- 
ver  à  une  notion  générale  du  magné- 
tisme. Or,  en  élargissant  le  sens  du  mot 
de  manière  à  y  comprendre  ces  diverses 
acceptions  particulières,  on  voit  que  le 
magnétisme  est  l'agent  de  toute  hiérar- 
chie, de  toute  coordination  ,  de  toute 
construction. 

Il  nous  reste  à  parler  de  la  chaleur,  cet 
agent  universel  qui  participe  également 
à  la  production  des  trois  règnes  :  qui 
concourt ,  avec  le  magnétisme  ,  à  la  for- 
mation des  roches,  des  terrains,  de  toute 
l'écorce  minérale  du  globe  ;  avec  l'élec- 
tricité ,  à  l'accomplissement  des  fonc- 
tions organiques  qui  ont  pour  objet  U 
conservation  de  l'individu  par  la  nutri- 
tion ;  avec  la  lumière,  à  l'accomplissement 
des  fonctions  qui  ont  pour  objet  la  conser- 
vation de  l'espèce  par  l'engendrement. 

(  La  suite  au  prochain  numéro,  ) 

Margerin. 


LETTRES  ET  ARTS. 


COURS   SUR   LA   MUSIQUE 
RELIGIEUSE  ET  PROFANE. 


SECONDE   LEÇON. 

Opinion  de  la  prééraiuence  de  la  musique  sur  les 
autres  arts  ,  fondée  sur  ce  que  la  musique  est  un 
langage.  —  De  ^invention  humaine  de  la  musique. 
—  Résurrection  du  système  de  Locke  et  de  Con- 
dillac  par  l'école  musicale  matérialiste.  —  Cette 
doctrine  est  en  opposition  avec  l'histoire  et  la 
tradition. 

La  musique  est  le  seul ,  parmi  les  arts , 
dont  ou  ait  osé  dire  qu'il  est  le  plus  noble 


de  tous.  Nous  sommes  loin  de  vouloir 
faire  de  cette  proposition  un  de  ces  sujets 
de  disputes,  lesquelles  ne  prouvent,  en 
dernière  analyse  ,  que  l'impuissance  de 
l'homme ,  être  nécessairement  incom- 
plet ,  qui  ne  saurait  apprécier ,  pour 
ainsi  dire,  à  leur  valeur  individuelle  , 
tous  les  dons  du  Créateur,  ni  les  em- 
brasser dans  leur  ensemble,  comme  l'at- 
teste souvent  son  goût  pour  un  seul  et 
son  indifférence  pour  les  autres.  ?sous 
voulons  seulement  faire  remarquer  que 
celle préém inonce accordéede tout  lemps 
à  la  musique,  s'explique  parle  sentiment 


184 


L'UNIVERSITÉ 


universellement  répandu  de  cette  vérité 
dont  nous  nous  sommes  entretenus  dans 
notre  première  leçon  ;  savoir  ;  que  la 
musique  est  un  véritable  langage,  une 
transformation  de  la  parole  ^  comme  on 
l'a  dit  avant  nous.  S'il  fallait  aujourd'hui 
ajouter  quelque  chose  à  la  démonstration 
de  cette  vérité,  nous  dirions  que  la  musi- 
que est  le  seul  artdont  l'expression  se  trans- 
mette à  notre  âme  par  le  sens  de  l'ouïe  ^ 
qui  est  le  sens  par  excellence ,  celui  par 
le  moyen  duquel  nous  viennent,  avec  la 
parole  ,  l'intelligence  et  la  foi ,  et  dont 
le  nom  se  confond .  selon  l'observation 
profonde  de  M.  de  Bonald  .  avec  le  nom 
de  la  plus  noble  faculté  de  notre  être, 
l'entendement.  «Il  semble  ».  dit  à  ce  sujet 
l'écrivain  sur  la  musique,  le  plus  grave 
et  le  plus  élevé  de  notre  époque ,  et 
qui,  sous  plus  d'un  rapport,  peut  être 
-comparé  à  l'illustre  philosophe  que  je 
viens  de  nommer:  «  il  semble  que  l'ouïe 
«  est  à  l'égard  des  autres  sens  ce  que 
«  l'homme  est  à  l'égard  des  animaux  . 
ce  c'est-à-dire,  que  l'homme  ne  paraît 
c:  avoir  été  dénué  en  naissant  de  tout  ce 
«  qui  protège  les  animaux  et  les  met  en 
«  état  de  se  défendre  des  injures  de  l'air 
«  et  de  pourvoir  par  eux-mêmes  à  leur 
K  propre  conservation ,  que  parce  qu'é- 
«  tant  destiné  par  son  intelligence  à  s'é- 
«  lever  à  une  plus  grande  perfection ,  il 
«  avait  aussi  besoin  d'exercer  sa  raison 
«  et  d'acquérir  cette  expérience  qui  lui 
«  est  nécessaire  pour  jouir  de  la  puis- 
«  sance  et  des  droits  qui  lui  ont  été  don- 
«  nés  sur  tous  les  autres  êtres  5  de  même 
«  l'ouïe  ne  semble  avoir  été  privée  des 
«  moyens  qui  aident  les  autres  sens», 
«  ainsi  que  du  secours  de  ceux-ci  dans 
«  bien  des  cas ,  que  parce  qu'étant  par- 
ce ticulièrement  destinée  à  transmettre 
K  l'expression  des  sentimens  qui  sontma- 
«  nifestés  par  la  voix,  elle  avait  besoin 
«  d'acquérir  aussi ,  par  un  exercice  frè- 
te quent,  un  tact  beaucoup  plus  délicat 
«  et  plus  subtil,  pour  pouvoir  saisir  faci- 

'  L'auteur  ,  dans  le  paragraphe  précédent ,  vient 
de  remarquer  avec  le  docteur  Roger  de  Montpellier 
/  voir  son  Traité  de  Veffet  de  la  7nusique  sur  le  corps 
humain  ,  V"  part.,  chap.  T») ,  que  Touïc  doit  en  quel- 
que sorte  faire  sa  propre  éducation  sans  le  secours 
des  autres  sens,  tandis  que  ceux-ci  sererlifient  les 
uns  par  les  autres  :  la  vue  par  l'ouïe  ,  par  le  lou- 
cher, «te. 


CATHOLIQUE. 

«  lement  toutes  les  modifications  infinies 
K  des  sons,  et  les  transmettre  fidèlement 
ce  à  l'âme  ».  » 

Mais  si  l'ouïe  est  le  moyen  de  trans- 
mission par  lequel  le  langage  musical 
pénètre  jusqu'à  notre  âme  ,  la  musique 
a  la  voix  pour  organe.  La  voix,  cet  élé- 
ment divin  ,  où  brille  un  rayon  de  l'es- 
sence immatérielle  5  la  voix  .  cet  instru- 
ment de  la  parole  ,  est  aussi  le  premier 
instrument  de  musique ,  et  ce  principe 
subsiste  jusque  dans  la  musique  instru- 
mentale, puisque lescorps  sonoresqu'elle 
emploie  .  les  instrumens  à  vent  surtout, 
et,  parmi  ceux-ci,  particulièrement,  le 
plus  grand  et  le  plus  majestueux  .  l'or- 
gue, ne  peuvent  être  comptés  au  nombre 
des  instrumens  de  musique  ,  qu'à  la  con- 
dition d'être  faits  à  l'imitation  de  la  voix 
humaine.  Voilà,  à  n'en  pas  douter,  la 
raison  pour  laquelle  la  musique  est  ré- 
putée le  premier  et  le  plus  noble  des  arts 
après  la  parole  ,  et  pour  laquelle  ee  chez 
tous  les  peuples  cet  art  est  le  seul  qui  ait 
une  origine  céleste  '.  » 

Toutefois,  comme  la  plupart  des  théo- 
riciens modernes  n'ont  pas  vu  que  la 
question  de  l'origine  ,  de  l'essence  de  la 
musique  ,  et  celle  de  ses  divers  systèmes 
ainsi  que  de  leurs  progrès .  se  liaient 
étroitement  à  la  question  de  l'origine  et 
de  l'essence  du  langage,  et  à  celle  de  la 
formation  et  de  la  filiation  des  langues  , 
ils  n'ont  pas  aperçu  que  les  tonalités  n'é- 
taient autre  chose  que  des  espèces  de 
langues  musicales,  distinctes  entre  elles, 
mais  toutes  remontant  à  une  souche  com- 
mune ,  en  un  mot ,  des  modifications 
différentes  d'une  tonalité  primitive,  d'un 
mode  initial.  En  conséquence,  chaque 
tonalité  leur  est  apparue  non  comme  un 
système  d'art  différent ,  mais  comme  un 
art  isolé,  essentiellement  autre.  En  outre, 
par  l'effet  de  la  séparation  de  la  notion 
de  la  musique  et  de  la  notion  du  langage, 
ils  ont  dii  rapporter  la  musique  à  un 
principe  tout  matériel ,  puisque  l'on  ne 
peut  lui  reconnaître  un  principe  moral 
d'expression  qu'autant  qu'on  assimile  sa 

'  Recherches  sur  rannlogic  de  la  musique  arec  les 
arts  qui  ont  pour  objet  l'imilatioti  du  langage  ;  préf. 
p.  Liv.  Paris,  imprim.  royale,  1807,2  vol.  in-8", 
par  (i.  A.  Villoteau. 

-  Résumr  phihsoph.  de  l'hist.  de  la  musique  ,  par 
M.  Fétis,p.  LXiv. 


LETTRES  ET  ARTS. 


1«& 


nature  à  celle  de  la  parole.  En  consé- 
quence ,  ils  ont  vu  la  musique  non  dans 
la  musique  elle-même,  mais  dans  les 
données  matérielles  que  fournit  la  nature 
et  les  élémens  physiques .  lesquels  ,  en 
quelque  sorte,  servent  d'agens  à  cet  art, 
je  veux  dire  ,  les  sons  et  leurs  combinai-  i 
sons  diverses  ,•  c'est  ainsi  qu'ils  sont  arri- 
Tés  à  confondre  l'origine  de  la  musique 
avec  l'origine  du  son  et  du  bruir.  et  que, 
voulant  définir  cet  art,  ils  n'ont  trouvé 
rien  de  mieux  à  dire  que  les  paroles  déjà 
citées  dans  la  leçon  précédente  ;  «  La 
musique  est  L'art  d'émouvoir  par  La  coin- 
«  binaison  des  sons  '.  « 

Ayant  à  discuter  aujourd'hui  le  mérite 
de  cette  définition  et  de  celle  que  nous 
lui  avons  opposée  ,  comme  aussi  les  con- 
séquences que  la  première  entraine  dans 
la  doctrine,  l'enseignement,  la  théorie 
et  la  pratique  de  l'art,  il  importe  de  re- 
marquer d'abord  que  cette  définition  ne 
tient  aucun  compte  de  l'élément  spiri- 
tuel que  nous  avons  distingué  dans  la 
musique  ainsi  que  dans  le  langage  ,  et 
qui ,  en  musique,  réside  dans  la  conson- 
nance  ;  elle  ne  reconnaît  que  l'élément 
humain,  passionné,  dramatique,  lequel, 
comme  nous  l'avons  vu,  se  produit  dans 
la  dissonnance.  Ce  n'est  pas,  nous  nous 
hâtons  de  le  dire,  que  la  théorie  actuelle 
ne  fasse  aucune  mention  de  la  conson- 
nance  ;  au  contraire  ,  elle  la  distingue 
soigneusement  .  mais  en  se  bornant  à 
l'envisager ,  comme  la  dissonnance  j  en 
tant  qu'élément  purement  matériel,  ar- 
Ijitraire  en  soi,  abstraction  faite  de  toute 
pensée,  de  tout  ordre  d'idées  préexistant, 
dont  l'un  ou  l'autre  de  ces  élémens  peut 
être  l'expression,  la  personnification  ou 
le  symbole.  îsous  l'avons  déjà  dit  :  selon 
que  les  nations  sont  éclairées  par  la  lu- 
mière de  la  grâce  et  de  la  révélation  .  ou 
qu'après  avoir  défiguré  les  premières  no- 
tions de  l'enseignement  divin,  elles  vi- 
vent accroupies  dans  l'esclavage  des  sens 
et  le  désordre  des  passions,  leur  musique 
et  leur  langue  portent  dans  leur  consti- 
tution l'empreinte  de  caractères  analo- 
gues. Pour  ce  qui  est  de  la  musique  , 
elle  exprime,  par  l'élément  consonnant 
qui  représente  la  lumière,  la  plénitude 

'  La  musique  à  la  portée  d«  tout  le  monde ,  par 
M.  Félis,cbap.  l,p.  1. 


de  l'être,  l'aspiration,  le  calme;  elle 
exprime  ,  disons-nous  ,  l'accord  de  l'es- 
prit et  de  la  chair,  dirigés  vers  Dieu  ; 
et,  par  l'élément  dissonnant,  la  contra- 
diction perpétuelle quiestdans  l'homme, 
le  combat  que  se  livrent  l'âme  et  le  corps 
et  la  dégradation  de  l'un  et  de  l'autre  en 
révolte  contre  le  Créateur.  Certes  ,  c'est 
là  un  grand  fait,  un  fait  immense  ,  fait 
que  nous  n'avons  pas  inventé,  et  qui  aété 
historiquement  et  solennellement  consi- 
gné par  ceux-là  même  à  qui  nous  le  rap- 
pelons '.  Eh  bien  !  encore  que  la  théorie 
musicale  ne  doive  passe  surcharger  d'une 
théorie  métaphysique,  c'était  là  un  fait. 
et  il  y  en  a  plusieurs  autres  de  même  na- 
ture, qui  aurait  dii  déterminer  une  dis- 
tinction fondamentale  dans  la  théorie 
comme  dans  les  monumens  de  l'art  5  éta- 
blir une  division  radicale  entre  deux  sys- 
tèmes, le  système  religieux  et  le  système 
mondain,  bien  que  ces  deux  systèmes  se 
rapprochent  et  se  pénètrent  quelquefois 
l'un  l'autre  ;  enfin  .  c'était  là  un  fait  qui 
devait  laisser  des  traces  profondes  dans 
toutes  les  parties  de  la  science  et  rayon- 
ner dans  tout  l'ensemble.  Point  du  tout. 
Yeul-on  savoir  quelle  est  la  seule  et  uni- 
que différence  que  la  théorie  établit  entre 
l'accord  consonnant  et  l'accord  disson- 
nant? «  On  donne  le  nom  de  consonnant 
«  aux  intervalles  agréables  ,  et  celui  de 
«  dissonnant  aux  autres  »  ,  c'est-à-dire  , 
aux  intervalles  moins  agréables  ^  Ouvrez 
toutes  les  méthodes  ,  tous  les  codes  mu- 
sicaux, vous  ne  trouverez  pas  une  expli- 
cation plus  satisfaisante  de  ces  deux  élé- 
mens fondamentaux.  Après  avoir  lu  de 
telles  paroles  ,  à  peine  a-t-on  la  force  de 
remarquer  la  nullité  et  la  pauvreté  de 
cette  distinction  ,  puisque,  au  point  de 
vue  de  l'art  mondain  ,  il  est  de  fait  que 
la  dissonnance  n'est  pas  moins  agréable 
que  la  consonnance. 

Ab  uno  disce  onmes.  Yoilà  pourtant  à 
quel  point  les  savans  ,  les  professeurs , 
les  théoriciens  ont  conduit  la  théorie,  à 
force  de  technique,  de  matérialisme  ;  à 
force,  qu'on  nous  permette  l'expression, 
de  couper  l'art  en  deux  ,  de  lui  arracher 

'  Voir  la  paje  lui  et  la  précédente   du  Résumé 
philos,  de  Vhisl.  de  la  musique,  par  M.  Fétis.  Nous 
avons  cité  la  page  1.111  dans  noire  première  leçon. 
La  musique  vtise  à  la  purlée  de  tout  le  monde  , 
par  M.  Fétis  ,  p.  82  ,  1^'  èdit. 


186 


L'UNIVERSITÉ 


violemment  la  vie,  rame,  de  le  réduire 
à  son  squelette,  et.  comme  l'a  dit  Yillo- 
teau.  à  la  pratique  des  sons.  Aussi ,  cet 
écrivain,  sentant  la  nécessité  de  rappeler 
la  musique  à  ses  premières  et  saines  no- 
lions  .  et  d'innover  pour  reconstituer, 
prend-il  soin  d'avertir  qu'il  «rétablit, 
«  chaque  fois  que  l'occasion  s'en  présente 
«  et  qu'il  le  peut  j,  la  première  acception 
«  de  plusieurs  termes  techniques  qui  ont 
«  évidemment  appartenu  à  cet  art  avant 
«  qu'il  eût  été  réduit  à  la  pratique  des 
K  sonsj  et  il  prouve  que  ce  n'est  que  par 
K  l'ignorance  des  principes  et  l'abus  des 
«  règles  qu'on  a  détourné  ces  mots  de 
K  leur  premier  usage  et  qu'on  les  a  em- 
«  ployés  dans  un  sens  différent  de  celui 
«  qui  leur  était  propre:  enfin,  qu'ils  ont 
«  cessé  de  rappeler  les  idées  auxquelles 
«  ils  avaient  d'abord  été  attachés  '.  » 
M.  Fétis  veut  bien  reconnaître  aussi  que 
le  langage  des  écoles  est  plein  de  défec- 
tuosités. Pour  opérer  un  pareil  boulever- 
sement dans  les  élémens  de  la  science  et 
de  ses  principes ,  il  n'a  fallu  rien  moins 
que  corrompre  l'art  dans  son  essence , 
le  détourner  de  son  origine  et  de  son  but, 
de  telle  sorte  qu'à  l'inspection  de  notre 
théorie,  il  est  impossible  de  comprendre 
que  les  deux  tonalités  qui  nous  sont  fami- 
lières puissent  avoir  entre  elles  le  moin- 
dre rapport,  et  que  les  règles  de  la  langue 
musicale  que  nous  parlons  puissent  pré- 
senter quelque  analogie  avec  celles  qui 
forment  la  syntaxe  universelle  de  l'art. 

La  définition  de  la  musique  que  nous 
opposons  à  celle  de  l'école  matérialiste  % 
par  cela  même  qu'elle  implique  la  notion 
du  langage ,  restitue  à  l'art  tout  ce  que 
l'autre  définition  lui  enlève  dans  la  sphère 
morale  de  son  expression  :  elle  a  de  plus, 
même  pour  la  pratique .  l'avantage  im- 
mense de  montrer  au  premier  coup  d'œil 
que  les  mystères  et  la  théorie  de  la  mu- 
sique ne  sont  pas,  au  fond,  d'une  autre 
nature  que  ceux  de  la  parole  elle-même, 
et,  de  cette  sorte,  elle  ouvre  à  l'esprit, 
dès  les  premiers  pas,  une  voie  lumineuse, 
celle  de  l'analogie.  Ainsi  la  musique . 
langage  de  l'homme  sensible,  assimilée  à 
la  parole ,  langage  de  l'homme  intellec- 
tuel ,  ne  peut  pas  avoir  une  origine  autre 

'  Loc.  cit.,  p.  Lxxxn. 

'  Voir  ceUe  définiiiou  dans  notre  première  leçon. 


CATHOLIQUE. 

que  celle  de  la  parole.  L'invention  hu- 
maine ne  peut  pas  plus  être  supposée 
pour  la  première  que  pour  la  seconde , 
et  à  moins  de  soutenir  que  le  langage 
musical  consiste  dans  l'articulation  de 
la  voix  j  les  sons  et  les  crisj  si  au  con- 
traire on  le  regarde  comme  le  mode  cé- 
leste de  l'expression  de  la  pensée  ou 
du  sentiment ,  on  peut  appliquer  à  la 
musique  ce  qu'on  a  appliqué  à  la  parole, 
et  dire  que  la  musique  est  nécessaire  pour 
inventer  la  musique.  Les  théoriciens  ont 
toujours  admis  de  fait,  et  aujourd'hui 
ils  commencent  à  admettre  dogmatique» 
ment,  que  les  élémens  fondamentaux  de 
la  musique,  la  loi,  par  exemple,  qui 
unit  les  intervalles,  ne  sont  pas  d'inven- 
tion humaine  *  :  mais  alors  ces  élémens, 
cetteloi.ne  sauraient  être  que  l'expression 
d'une  pensée  préexistante  .  de  même  que 
la  création  tout  entière  est  la  manifesta- 
tion extérieure  et  visible  d'une  pensée 
qui  existe  en  Dieu.  JNul  d'entre  eux  n'a 
tiré  cette  conséquence  .  il  est  vrai ,  mais 
il  suffit  qu'ils  aient  reconnu  en  principe 
que  l'invention  des  premières  données 
de  l'art  n'est  pas  au  pouvoir  de  l'homme. 
Toutefois,  par  une  contradiction  incon- 
cevable, lorsque  la  question  de  l'origine 
de  la  musique  s'est  présentée  à  leur  es- 
prit ,  ils  l'ont  résolue  dans  un  sens  op- 
posé au  principe  qui  fait  la  base  de  leur 
enseignement. 

ISous  avons  observé  tout  à  l'heure  que 
les  théoriciens  n'ont  pas  vu  les  rapports 
de  la  musique  et  du  langage ,  quant  à  leur 
essence .  ni  ceux  des  tonalités  et  des  lan- 
gues, quant  à  leur  filiation  et  leurs  affi- 
nités morales;  mais  il  faut  leur  rendre 
la  j  ustice  de  reconnaître  que  quand  il  s'est 
agi  de  traiter,  ex  professo ^  la  question 
de  l'origine  de  la  musique  .  frappés  qu'ils 
étaient  sans  doute  de  la  beauté  et  de  la 
profondeur  des  théories  de  Locke ,  de 
l'abbé  de  Condillac ,  de  Cabanis  et  de 
Lamélrie,  sur  la  formation  de  l'homme, 
sur  l'invention  du  langage  ,  ils  n'ont  pu 
résister  à  la  séduction  de  calquer  leur 
système  sur  celui  de  ces  philosophes.  Il 
est  instructif  et  curieux  à  la  fois  de  voir 
à  quel  point  ils  ont  réussi  à  faire,  en 
plein  dix-neuvième  siècle ,  et  sans  être 

'  Voir  la  Musiq^u  simplifiée,  par  M.  Bussel  ,  préf. 
p.  IX,  el  passitn  dans  TouTrage. 


LETTRES  ET  ARTS. 


tm 


déconcertés  le  moins  du  monde  par  la 
tendance  générale  vers  le  spiritualisme  , 
la  contre-partie  des  théories  du  dix-hui- 
tiéme. 

Leurs  travaux  à  ce  sujet  ont  eu  pour 
premier  but,  ainsi  que  le  disent  leurs  au- 
teurs ,  d'expliquer  par  des  moyens  natu- 
rels ce  que  le  genre  humain  s'était  con- 
tenté de  regarder  jusqu'à  présent  comme 
l'effet  de  la  révélation  ;  nous  entendons 
par  révélation  le  moyen  ,  quel  qu'il  soit, 
par  lequel  l'humanité  s'est  trouvée  en 
possession  d'un  élément  préexistant  et 
divin  de  son  essence.  L'abbé  de  Condil- 
lac  qui,  lui  aussi ,  comme  il  en  convient, 
avait  voulu  se  rendre  compte  de  l'origine 
de  la  musique  ,  par  des  moyens  confor- 
mes à  sa  raison  ,  avait  dit  :  «  Dans  l'ori- 
K  gine  des  langues ,  la  prosodie  étant  fort 
«  variée  ,  toutes  les  inflexions  de  la  voix 
«  lui  étaient  naturelles.  Le  hasard  ne 
«  pouvait  donc  manquer  d'y  amener  quel- 
ce  quefois  des  passages  dont  l'oreille  était 
«  flattée.  On  les  remarqua  .  et  l'on  se  fit 
«  une  habitude  de  les  répéter  :  telle  est 
K  la  première  idée  que  l'on  eut  de  l'har- 
tc  monie  '.  »  Ainsi  voilà  une  philosophie 
basée  sur  le  hasard. 

Maintenant  écoutons  M.  Fétis  :  «  Mal- 
et gré  sa  capacité  relative  ,  l'esprit  bu- 
te main  a  des  bornes  telles  que  l'idée  de 
«  l'infini  n'y  entre  qu'avec  effort.  On  veut 
ec  trouver  un  commencement  à  toutes 
«  choses,  et,  dans  les  idées  vulgaires _, 
«  la  musique  doit  avoir  une  origine 
«  comme  toutes  nos  connaissances.  La 
(c  Genèse  ni  les  poètes  de  l'antiquité 
«  profane  ne  parlent  pas  des  inventeurs 
«  de  cet  art ,  seulement  on  y  voit  les 
«  noms  de  ceux  qui  ont  fait  les  premiers 
«  instrumens  :  Jubal ,  Mercure ,  Apollon 
«  et  d'autres.  On  pense  bien  que  c'est  la 
K  Genèse  que  je  crois  sur  cet  objet  comme 
«  sur  d'autres  plus  importans  ;  mais  ce 
«  n'est  pas  de  cela  qu'il  s'agit.  »  Nous  ne 
nous  arrêterons  pas  sur  ce  singulier  pas- 
sage ,  nous  ferons  seulement  remarquer 
en  passant,  à  propos  de  Jubal,  que  plu- 
sieurs anciens  écrivains  sur  la  musique, 
en  parlant  de  lui  comme  du  créateur  de 
la  musique  instrumentale  %  ne  manquent 

'  Essai,  t.  l",  2«  part.,  2"^  sect.,  p.  317,  édition 
de  1798. 
'■'  Pater  caneniium  citharâ  ei  organo.  Gcnes.  iv,  21. 


pas  de  noter  qu'il  était  de  la  race  de 
Caïn  ;  ex  perdild  Caini  stirpe ,  dit 
Herbert'.  C'est  là  une  observation  im- 
portante sur  laquelle  nous  reviendrons 
lorsque  nous  exaniinerons  dans  l'appli- 
cation le  style  de  la  musique  mondaine 
et  les  moyens  qu'elle  met  en  œuvre. 
Poursuivons  : 

«  Quant  à  l'origine  de  la  musique,  cha- 
«  cun  l'a  arrangée  à  sa  fantaisie  i  tou- 
«  tefois  ,  l'opinion  qui  la  place  dans  le 
(c  chant  des  oiseaux  a  prévalu.  Il  faut 
«  avouer  que  c'est  là  une  idée  bizarre, 
«  et  que  c'est  avoir  une  opinion  bien  sin- 
(c  gulière  de  l'homme  que  de  lui  faire 
«  trouver  l'une  de  ses  plus  vives  jouis- 
«  sances  dans  l'imitation  du  langage  de 
(C  certains  animaux.  INon ,  non  ,  il  n'en 
«  est  point  ainsi.»  Et  pourquoi  pas,  je 
vous  le  demande ,  puisque  l'homme , 
dans  ce  système,  n'est  ni  plus  ni  moins 
qu'un  animal?  Mais  ce  qui  frappe  sur- 
tout ici  ,  c'est  que  tandis  que  le  plus 
magnifique  accord  règne  parmi  ceux  qui  . 
attribuent  l'origine  de  la  musique  a  des 
causes  surnaturelles  ,  les  philosophes  et 
les  musiciens  ne  cessent  de  se  quereller 
entre  eux  sur  la  meilleure  manière  d'ex- 
pliquer cette  origine  par  des  moyens 
naturels  et  conformes  à  la  raison  :  cha- 
cun l'a  arrangée  à  sa  fantaisie.  \  oyons 
donc  quel  est  sur  ce  point  la  fantaisie  de 
M.  Fétis  :  «  L'homme  chante  comme  il 
parle «  Jusqu'ici  tout  est  bien  :  l'hom- 
me a  reçu  le  chant  comme  il  a  reçu  la 
parole ,  et  la  parole  avec  le  chant.  Mais 
malheureusement  M.  Fétis  parle  ici  de 
l'homme  sauvage.  Remarquez  bien  : 
(f  L'homme  chante  ,  comme  il  parle  , 
«  comme  il  se  meut,  comme  il  dort ,  par 
u  suite  de  la  conformation  de  ses ^  or- 
«  ganes  et  de  la  disposition  de  son  âme. 
(C  Cela  est  si  vrai ,  que  les  peuples  les 
(C  plus  sauvages  et  les  plus  isolés  de 
«  toute  communication  avaient  une  mu- 
cc  sique  quelconque  quand  on  les  a  dé- 
(c  couverts  ,  lors  même  que  la  rigueur  du 
(C  climat  ne  permettait  point  aux  oiseaux 
«  de  vivre  dans  le  pays  ou  d'y  chanter. 
(C  La  musique  n*est ,  dans  son  origine  j, 
«  composée  que  de  cris  de  joie  ou  de  gé- 
«  missemcns  douloureux  ;  à  mesure  que 
«  les  hommes   se    civilisent  ^  leur   chant 

'  Decantuet  musicd  sacr.,  lom.  i,  chap.  i,  p.  2. 


188 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


«  se  perfectionne  ;  et  ce  qui ,  d'abord , 
«  n'était  qu'un  accent  passionné,  finit 
«  par  devenir  le  résultat  de  l'art.  U  y  a 
«  loin,  sans  doute  ,  des  sons  mal  articu- 
«  lés  qui  sortent  du  gosier  d'une  femme 
«  de  la  Nouvelle-Zemble,  aux  fioritures 
«  de  mesdames  Malihran  et  Sontag  ^ 
«  mais  il  n'est  pas  moins  vrai  que  le 
K  chant  mélodieux  de  celles-ci  a  pour 
«  premier  rudiment  l'espèce  de  croasse- 
«  ment  de  celle-là.  n  Prenons  haleine  avant 
de  revenir  sur  ces  propositions  : 

L'homme  chante  comme  il  parle;  mais 
s'il  ne  parle  pas,  comment  chante-t-il? 
Il  chante  comme  il  se  meut  et  comme  il 
dort;  premièrement,  par  suite  de  la 
conformation  de  ses  organes  ;  seconde- 
ment ,  par  suite  de  la  disposition  de  son 
âme.  (Remarquez  en  passant  que  c'est  par 
suite  de  la  disposition  de  son  âme  que 
l'homme  dort.)  Ainsi,  la  conformation 
des  organes  de  l'homme  produit  d'abord 
le  chant,  et  comme  M.  Fétis  pense  que 
le  chant  a  une  expression  et  même  une 
expression  morale _,  il  est  clair  que.  dans 
son  système ,  l'orj^anisation  ,  c'est-à-dire 
la  matière,  engendre  la  pensée  et  le  senti- 
ment. L'auteur  dit  dans  un  autre  endroit, 
en  parlant  des  échelles  tonales  ou  des 
gammes  :  «  L'une  engendre  nécessaire- 
ment la  musique  calme  et  religieuse  '  5  » 
et,  dans  sa  définition  de  la  musique,  il 
établit  que  les  combinaisons  de  sons  en- 
gendrent l'émotion.  C'est  toujours  la  ma- 
tière prise  pour  principe  ,  et  nous  voilà 
embourbés  dans  la  fange  de  la  philoso- 
phie de  la  nature.  Nous  passons  sur  quel- 
ques observations  que  les  lecteurs  feront 
d'eux-mêmes,  et  nous  prions  M.  Fétisdc 
vouloirbiennousapprendre  par  quels per- 
fectionnemens  graduels,  par  quels  procé- 
dés logiques,  en  un  mot,  par  quels  moyens 
naturels  on  est  arrivé  des  sons  mal  arti- 
culés et  du  croassement  qui  sortent  du 
gosier  d'une  femme  de  la  Nouvelle-Zem- 
ble ^  lesquels  sont  une  musique  quel- 
conque ^  suivant  lui ,  au  chant  mélodieux 
et  aux  fioritures  de  mesdames  Sontag 
et  Malihran.  A  cela  il  répond  :  A  me- 
sure que  l'homme  se  civilise  ,  le  chant 
se  perfectionne.  Il  est  impossible  de  fran- 
chir un  abîme  plus  lestement  que  ne  le 
fait  M.  Fétis  d'un  trait  de  ])lume.  HAtons- 

'  Bé$umé,  p.  xxxvm. 


nous  d'arriver  à  la  conclusion  de  tout 
ceci.  La  conclusion?  vous  ne  vous  y  at- 
tendez pas.  «  Au  reste ,  il  importe  peu 
«  de  savoir  quelle  a  été  l'origine  de  la 
«  musique,  etc..  etc.  ^  «  Ainsi,  pour 
Condillac  ,  tout  se  réduit  à  ce  seul  mot  : 
le  hasard  ;  pour  M.  Fétis  ,  à  celui-ci  : 
qu'importe  ? 

A  vrai  dire .  il  importe  peu  que  M.  Fé- 
tis se  livre  à  toutes  les  fantaisies  de  son 
imagination,  si.  l'histoire  enmain.  il  vient 
les  détruire  lui-même,  et  établir  solen- 
nellement Torigine  divine  de  la  musique. 
Ouvrez  son  Résumé  :  «  Chez  tous  les  peu- 
«  pies  ,  s'écrie-t-il ,  ce  sont  les  dieux  qui 
«  ont  fait  don  de  la  musique  aux  hu- 
(c  mains ,  et  cet  art  est  le  seul  qui  ait  une 
«  origine  céleste.  «  Et  le  voilà  qui  nous 
montre  le  miracle  de  la  musique  chez  les 
Hindous,  chez  les  Chinois,  chez  les  Ara- 
bes, chez  les  Grecs  M  Néanmoins,  M.  Fé- 
tis s'obstine  tellement  dans  son  système, 
qu'il  persiste  à  ne  voir  qu'un  système 
dans  ce  témoignage  unanime  ,  cette  tra- 
dition constante.  Citons  encore  :  «  On 
«  voit  que  c'est  partout  le  même  système, 
«  partout  l'art  est  représenté  comme 
«  ayant  opéré  des  prodiges  dans  l'anti- 
«  quité.  :»  Et  ailleurs  :  «  Le  merveilleux 
«  ne  manque  jamais  dans  l'histoire  des 
(f  arts  chez  les  peuples  anciens  :  les  Chi- 
u  nois  en  ont  mis  dans  l'origine  de  leuj- 
«  système  de  musique  '.  »  Ne  dirait-on 
pas  vraiment  que  les  peuples  anciens  se 
sont  donné  le  mot  sur  ce  point  :  que 
l'origine  de  leur  musique  est  divine , 
parce  qu'il  leur  a  plu  de  décider  cela 
ainsi ,  à  priori,  après  mûre  délibération? 
Et  puis  admirez  cette  expression  :  Les 
Chinois  ont  mis  du  merveilleux  I  Si  nous 
ne  craignions  de  faire  une  plaisanterie 
trop  vulgaire  pour  IM.  Fétis ,  nous  ren- 
verrions ses  Chinois  à  un  vers  de  lîoileau. 
Passe  encore  que  Laborde  ait  débité  des 
niaiseries  sur  l'origine  de  la  musique  et 
ses  effets  merveilleux  ;  il  avait  du  moins 
pour  excuse  l'entraînement  des  idées  de 
son  siècle.  Oh  !  que  nous  regrettons  que 
M.  Fétis,  à  la  science  de  qui  nous  ren- 

'  La  musique  mise  â  la  portée  de  toiU  Je  monde  , 
p.  4  et  iî. 

■'  Jlésumr  ,  p.  lxiv  ,  xc  ,  xn  et  suiv.,  Li ,  lui, 
i.xxvii,  Lxxxv  el  suiv. 

^  Ibid.,  p.  Li,  LUI. 


LETTRES  ET  ARTS. 


189 


drons  toujours  hommage,  n'ait  pas  nourri 
son  esprit  de  cette  autre  philosophie  qui 
a  dit,  par  la  bouche  d'un  de  ses  plus  no- 
bles organes  :  w  La  fable ,  bien  plus  vr.iie 
«  que  l'histoire  pour  des  yeux  prépar(';s, 
«  vient  encore  renforcer  la  démonstra- 
«  tion.  C'est  toujours  un  oracle  qui  fonde 
«  les  cités,  c'est  toujours  un  oracle  qui 
«  annonce  la  protection  divine  et  les 
«  succès  du  héros  fondateur  '.  »  Toute 
l'histoire  de  la  musique  dans  l'antiquité 
est  dans  ces  quelques  lignes. 

Comme  tout  se  lie  dans  le  système  d'un 
auteur,  et  quelquefois  malgré  l'auteur 
lui-même  ,  M.  Fétis  repousse  toute  iden- 
tité de  nature  et  de  principes  entre  les 
divers  systèmes  de  musique  des  anciens 
peuples,  et  cela  est  tout  simple:  refu- 
sant de  remonter,  pour  ce  qui  est  de  la 
musique  en  général ,  à  une  seule  et  même 
origine,  il  a  été  forcé  de  voir  autant  de 
musiques  particulières ,  autant  d'arts 
radicalement  différens  qu'il  y  a  de  tona- 
lités. C'est  ce  que  prouve  la  partie  dog- 
matique de  son  livre  tout  entière. 

Aussi  conclut-il  par  ces  paroles  :  «  Il 
«  n'y  a  point  d'art  absolu  résultant  d'une 
«  hase  unique ,  universelle  ;  celte  hase  est 
«  variahle  comme  les  phénomènes  de  la 

«  sensibilité Je  reviens  souvent   sur 

«  celte  doctrine  parce  qu'elle  est  nou- 
«  velle  et  qu'elle  est  vraisemblablement 
«  destinée  à  éprouver  bien  des  contradic- 
«  tions.  L'éclectisme  en  matière  d'art  est 
«  plus  difficile  à  établir  qu'en  toute  autre 
«  chose  2.  «  Assurément  cette  doctrine 
est  nouvelle^  mais  de  la  part  de  qui  éprou- 
ve-t-elle  les  premières  contradictions?  de 
la  part  de  M.  Fétis  qui ,  ici  encore,  vient 
démentir,  l'histoire  en  main  ,  ce  qu'il 
avance  dogmatiquement,  ^'ous  ne  repro- 
duirons pas  toutes  les  analogies  de  fait 
entre  tous  les  systèmes  musicaux  que 
l'auteur  a  accumulés  dans  sou  livre  ,  et 
notamment  au  chapitre  qui  traite  de  la 
musique  des  peuples  septentrionaux. 
Kous  dirons  seulement  que ,  dans  la  Pré- 
face du  même  ouvrage,  il  se  félicite  du 
honheur  qu'il  a  eu  de  découvrir  la  hase 
éternelle  ,  non  seulement  de  la  musique 
qui  est  à  notre  usage  ,  mais  de  toute  mu- 

'  Principe  générale  ir,  par  le  comle  de  Maisire, 
p.  ôlô. 

^  Résumé ,  p.  cxiii^n  ,  csx.\iu. 


sique possible  ' .  Lequel  faut-il  croire  ici? 
de  I\I.  PYîtis  disant  dans  le  Résumé  que  la 
hase  de  la  musique  est  variahle ,  ou  de 
M.  Fétis  disant  dans  la  préface  que  la  mu- 
sique repose  sur  une  base  éternelle?  Oui , 
il  y  a  divers  systèmes  de  musique,  des 
tonalités  différentes,  issues  d'une  pre- 
mière tonalité,  mais  il  n'y  a  qu'une  mu- 
sique ,  et  Chabanon  l'a  dit  exc«;llemment  : 
«  Serait-il  vrai  que  le  chant  fût  un  par 
«  toute  la  terre;  que,  résultant  des  pro- 
«  portions  harmoniques  qui  sont  une  loi 
«  invariable  de  la  nature,  sa  principale 
«  constitution  fut  invariable  aussi?  jNous 
«  le  pensons,  et  ce  fait  étant  reconnu 
«  vrai,  il  existe  pour  tous  les  hommes, 
«  de  tous  les  temps  ,  de  tous  les  climats, 
«  une  langue  commune,  et  dont  les  dif- 
«  férences  d'un  pays  à  un  autre,  n'em- 
«  pèchent  pas  qu'elle  ne  soit  partout  in- 
«  telligible  *.  « 

Partant  d'une  hase  variable  et  néga- 
tive ,  marchant  au  hasard  dans  son  aveu- 
glement éclectique  j  et  ne  s'apercevant 
pas  qu'il  renverse  d'une  main  ce  qu'il 
édifie  de  l'autre,  M.  Fétis,  comme  nous 
le  verrons  par  la  suite ,  est  contraint 
d'articuler  une  négation  sur  chacun  des 
points  dont  la  réunion  forme  la  doctrine 
universelle  relative  à  la  musique.  Lors- 
qu'il se  laisse  guider  par  l'histoire,  la 
logique  des  faits  le  conduit  à  la  vérité 
philosophique;  mais  à  son  approche,  les 
tendances  de  son  esprit  se  réveillent  et 
Penlraînent  dans  la  voie  opposée. 

Par  tout  ce  qui  précède  ,  l'on  voit  que 
la  définition  de  la  musique  donnée  par 
l'école  matérialiste  se  rapporte  parfaite- 
ment à  l'ensemble  de  son  système.  C'est 
un  art  de  sensation ,  comme  dit  Fra- 
mery  ;  peu  importe  de  savoir  son  origine. 
«  Ce  qui  intéresse  ,  continue  31.  Fétis, 
«  c'est  de  savoir  ce  qu'elle  est  (la  mu- 
(csique),  dès  qu'elle  mérite  le  nom 
(c  d'art  ^.  «  Jlais  encore  une  fois  ,  que 
l'on  dise  à  quelle  époque  et  de  quelle 
manière  elle  s'est  élevée  au  rang  des 
arts  !  Peu  importe  encore,  et  l'auteur  se 
met  aussitôt  en  devoir  de  formuler  sa 


'  /6ù/.,  p.  XXIX. 

*  De  la  muii^ue  comidéne  ea  elle-même  et  dans 
ses  rapports  avec  la  /.aïole ,  les  langues,  la  poésie  et 
le  th'dhe.  Paris,  i77o,  Di>e.  prtlim.,p.  S. 

^  La  muiiiiue  à  laporde  de  tout  le  monde,  p.  6. 


190 

théorie ,  se  disposant  à  /erer  tous  les 
doutes,  à  tout  expliquer  ^  Tout  ex- 
pliquer !  oui  vraiment ,  il  commence 
bien. 

Mais  voyons  jusqu'à  quel  point  M.  Fé- 
tis  a  le  droit  d'expliquer  et  de  lever  les 
doutes.  Et  d'abord,  a-t-il  celui  de  définir 
la  musique?  Ce  droit?  Mais  M.  Félis  se 
l'enlève  à  lui-même  :  «  Que  la  musique 
«  nous  émeuve,  dit-il.  et  c'est  assez. — 
K  Mais  sur  quel  sujet?  —  Peu  m'importe. 
«  —  Par  quels  moyens?  —  Je  l'ignore  : 
ce  je  dis  plus  y  je  ne  m'en  inquiète  guère^.» 
Toujours  le  même  argument  :  Peu  m'im- 
porte.^ Ainsi  M.  Fétis  ne  s'inquiète  guère 
de  savoir  quelle  est  la  nature  et  l'essence 
de  la  musique.  Alors ,  comment  ose-t-il  la 
définir? 

Tenons  à  la  théorie.  Qu'est-ce  que  la 
théorie?  C'est  le  résultat  de  toutes  les 
observations  faites  sur  un  art  et  sur  ses 
moyens  d'action,  consacrées  par  l'expé- 
rience et  érigées  en  corps  de  doctrine. 
Comment  3!.  Fétis  peut-il  nous  présenter 
une  théorie  de  la  musique  .  lui  qui  fait  si 
bon  marché  de  toutes  les  observations 
sanctionnées  par  l'expérience?  Suppo- 
sons qu'un  élève  se  présente  à  31.  Fétis 
pour  lui  demander  des  leçons  d'har- 
monie : 

—  Qu'est-ce  que  la  musique  ,  lui  dira 
l'élève  ?  quelle  est  son  origine,  son  es- 
sence, son  but? 

—  Le  professeur.  Le  but  de  la  musique 
est  de  nous  procurer  des  impressions  de 
plaisir^  et  de  nous  émouvoir;  quant  à 
son  origine  ,  à  son  essence ,  je  ne  m'en 
inquiète  guère. 

—  L'élève.  L'histoire  ne  fait-elle  pas 
connaître  l'inventeur  de  cet  art? 

—  Le  professeur.  L'histoire  dit  qu'elle 
a  été  révélée  aux  hommes  par  la  Di- 
vinité,  mais  c'est  là  une  absurdité,  un 
système.  Au  reste ,  ce  n'est  pas  de  cela 
qu'il  s'agit  ;  je  suis  venu  pour  vous  en- 
seigner les  règles  de  l'harmonie. 

—  L'élève.  Sous  venez  donc  m'appren- 
dre  les  principes  d'une  chose  dont  vous 
ignorez  vous-même  le  principe ,  d'une 
chose  arbitraire  en  elle-même? 

—  Le  professeur.    Parfaitement  arbi- 

'  /6td.,p.  7. 
»  Ihid.,  p.  5S8. 
3/6l(l.,p.8. 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


t^-aire  en  elle-même .  mais  non  pas  arbi- 
traire en  tant  qu'art. 

—  L'élève.  Je  ne  vous  comprends  pas. 
Quelle  différence  y  a-t-il  entre  la  mu- 
sique en  elle-même  et  la  musique  en  tant 
qu'art  ? 

—  Le  professeur.  La  musique  en  elle- 
même,  c'est  un  son  mal  articulé  j  c'est  le 
croassement  du  sauvage  :  c'est  là  le  ru- 
diment  de  l'art  :  mais  l'art  repose  sur 
des  bases  fixes .  des  principes  établis  par 
Tusage  et  reconnus  par  la  généralité 
des  musiciens. 

—  L'élève.  Mais  veuillez  bien  m'expli- 
quer  de  quelle  manière  on  est  arrivé 
du  croassement  à  l'art ,  au  chant  mélo- 
dieux. 

—  Le  professeur.  A  mesure  que  l'hom- 
me se  civilise,  l'art  se  perfectionne. 

—  L'élève.  Je  ne  vous  comprends  pas 
davantage  :  mais  dites-moi.  je  vous  prie  ; 
ces  règles .  ces  principes  dont  vous  venez 
de  me  parler,  pourquoi  sont-ils  fixes,' 
invarial3les.  si  la  musique  repose  sur  une 
base  variable  ? 

—  Le  professeur.  Parce  que  ces  règles 
sont  fondées  sur  la  nature. 

—  L'élève.  Comment  !  les  règles  de  la 
musique  sont  invariables  parce  qu'elles 
sont  fondées  sur  la  nature .  et  la  musique 
elle-même  repose  sur  une  base  variable/ 
Permettez-moi  de  vous  faire  observer 
qu'une  chose  qui  devient  Pobjet  de  prin- 
cipes fixes,  certains,  universels,  ne  sau- 
rait être  arbitraire  et  variable  dans  sou 
essence. 

—  Le  professeur.  Encore  une  fois,  tout 
cela  m'importe  peu  et  je  ne  m'en  inquiète 
guère. 

—  L'élève.  En  ce  cas.  vous  n'avez  rien 
à  m'apprendre ,  puisque  je  puis .  moi 
aussi  bien  qu'un  autre,  inventer  une  mu- 
sique .  des  systèmes  ,  des  tonalités  ,  des 
théories,  aussi  inattaquables  que  la  doc- 
trine que  vous  prétendez  m'enseigner. 

On  pourrait  pousser  beaucoup  plus 
loin  ce  dialogue ,  et  si  nous  avons  déjà 
tant  insisté  sur  de  pareilles  questions, 
c'est  que  nous  n'avons  pas  à  combattre 
une  opinion  individuelle.  La  majorité 
des  musiciens  et  des  personnes  qui  cul- 
tivent cet  art,  n'ont  pas  pénétré  plus 
avant  dans  la  connaissance  de  la  nature, 
et  c'est  \h  .  il  n'en  faut  pas  douter,  une 
des  principales  causes  du  discrédit  où 


LETTRES  ET  ARTS. 


101 


cet  art  est  tombé  dans  l'esprit  de  cer- 
tains hommes  graves. 

Il  est  temps  de  finir;  aussi  bien  ,  après 
une  semblable  discussion  ,  éprouvons- 
nous  le  besoin  de  relever  notre  âme  par 
la  contemplation  des  pures  clartés  de  la 
doctrine  au  nom  de  laquelle  nous  avons 
repoussé  tant  d'extravagantes  erreurs,  si 
tristement  exhumées  de  la  poussière  du 
matérialisme. 

Et  quant  à  la  définition  qu'à  notre  tour 
nous  avons  donnée  de  la  musique  ,  nous 
en  abandonnons  la  défense  tant  à  la  ré- 
futation qui  précède,  qu'aux  citations 
qui  vont  suivre.  Redisons  donc  avec  Plu- 
tarque  :  «  Quant  à  moi ,  je  n'estime  point 
«  que  c'ait  esté  un  homme  qui  ait  inventé 
a  tant  de  biens  que  nous  apporte  la  mu- 
te sique ,  ains  cuide  que  c'ait  esté  de 
K  Dieu  qui  est  orné  de  toutes  vertus  »  ;  « 

Avec  Plutarque ,  Platon  et  Pindare  : 
«  Que  la  musique  a  esté  donnée  aux  hom- 
«  mes ,  non  pas  pour  délices  nj  pour 
«  volupté, ny un  chastouilLenient  d'oreille, 
K  mais  pour  que  la  musique  survenant 
K  à  grande  confusion  et  désordre  es  ac- 
K  cords  et  consonnances  de  l'âme  ,  les 
«  rameine  et  les  remet  derechef  tout 
«  doulcement  en  leur  ordre  et  en  leur 
K  lieu  j  » 

Avec  Hippocrate:  «  Je  ne  doute  pas  que 
h  les  arts  ne  soient  primitivement  des 
«  grâces  accordées  aux  hommes  par  les 
«  dieux  3  » 

Avec  le  Li-ki  :  «  La  musique  est  J'ex- 
«  pression  et  l'image  de  l'union  de  la 
«r  terre  avec  le  ciel  '  :  » 

Avec  Quintilien,  que  «la  musique  se  lie  à 
(c  la  connaissance  des  choses  divines  ^3  » 

Avec  Platon  .  toute  l'antiquité  païenne, 
l'antiquité  chrétienne ,  Zarlino  et  tous 
les  théoriciens  jusqu'au  dix-neuvième  siè- 
cle :  qu'elle  est  divine  dans  son  essence  , 
son  origine  et  sa  destination; 

Avec  le  P.  Mersenne  :  que  la  musique 
est  en  Dieu; 

Avec  le  docteur  Gall  :  «  La  musique  et 
le  chant  ne  sont  pas  des  inventions  de 
l'homme  :  le  Créateur  les  lui  a  révélées  à 
l'aide  d'une  organisation  particulière;  « 

'  Plutarque  ,  Traité  de  la  musique,  Irad.  d'Amyot. 
•  Mémoires  sur  les  Chinois,  tom.  i ,  p.  2i>7. 
3  Cum  rerum  cognilione  esse  conjunciam,  Quinl. 
Inst.,  Ub.  2,  cap.  16. 


Avec  le  cardinal  Bona  :  «  Que  le  pre- 
mier homme  reçut  de  Dieu  le  bienfait 
de  la  musique  avec  une  instruction  uni- 
verselle ;  y* 

Avec  le  Père  Martini  et  Rameau,  «  que 
la  musique  n'est  faite  que  pour  chanter 
les  louanges  de  Dieu  -,  » 

Avec  Méhul  :  «  Je  crois  que  cet  art 
a  un  but  plus  noble  que  celui  de  cha- 
touiller l'oreille  ,  et  qu'il  n'est  pas  con- 
damné à  n'être  jamais  qu'aimable  '  ;  » 

Avec  un  écrivain  que  les  lecteurs  de  ce 
recueil  reconnaîtront  aisément  :  «  C'est 
«  sous  la  forme  de  la  musique  que  la  reli- 
«  gion  nous  représente  l'état  supérieur 
«  de  la  parole  dans  le  monde  futur  ^  Le 
«  chant  est  le  commencement  de  la  régé- 
«  nération  ,  de  la  transfiguration  de  la 
«  parole  terrestre:  c'est  l'élan  de  la  voix 
(c  humaine  vers  le  mode  céleste  de  l'ex- 
«  pression  de  la  pensée.  « 

On  ferait  des  volumes  de  textes  de  ce 
genre.  IN'ous  finirons  par  une  citation 
empruntée  à  un  musicien  théoricien,  et 
que  nous  recommandons  aux  théoriciens 
et  aux  musiciens  de  nos  jours.  Psous 
sommes  heureux,  en  terminant  cette  le- 
çon ,  de  nous  reposer  sur  d'aussi  belles 
paroles  que  les  suivantes.  Elles  furent 
écrites  en  1807,  époque  où  le  retour  aux 
idées  saines  et  élevées  était  beaucoup 
moins  marqué  qu'il  ne  l'est  aujourd'hui  ; 
(f  La  musique  ne  fut  point  inventée  T^av 
les  hommes ,  dans  le  sens  que  nous 
donnons  ordinairement  au  mot  in- 
venter ;  elle  ne  fut  que  découverte  par 
eux.  Cet  art  nous  vient  réellement  de 
Dieu  ;  c'est  lui  qui  l'a  inspiré  aux  hom- 
mes ;  c'est  lui  qui  en  a  établi  les  prin- 
cipes et  les  règles  dans  les  accens  de 
nos  besoins;  c'est  lui  qui  en  a  noté 
tous  les  sons  dans  noire  cœur;  c'est  là 
qu'il  a  déposé  tous  les  secrets  de  la 
science  musicale,  de  cet  art  dépeindre  le 
sentiment  par  la  voix,  et  d'en  imiter  les 
accens  par  les  sons.  C'est  pourquoi  aussi 
les  anciens  reconnaissaient  â  l'étude 
de  la  musique  un  double  objet,  applica- 
ble à  tous  les  arts  qui  étaient  du  ressort 
de  la  voix,  celui  de  la  morale  et  celui 
de  l'éloquence.  C'était  par  l'étude  de  la 

'  Préface  de  Vlralo, 

'  Voir  à  ce  sujet  un  b»'au  passage  de  Zarlino , 
InttU,  harmon.)  176S,  cap.  2,  p.  9* 


192 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


«  musique  qu'on  apprenait  h  distinguer 
«  l'expression  des  sentimens  louables  et 
te  vertueux  ,  d'avec  l'expression  des  sen- 
«  limons  méprisables  et  criminels.  C'c- 
«  tait  par  l'étude  de  cette  science  qu'on 
(c  apprenait  à  célébrer  dignement  les 
«  louanges  des  dieux  et  les  bienfaits  des 
«  héros;  c'était  enfin  par  les  effets  puis- 
«  sans  de  la  musique  que  l'on  parvenait 


«  à  graver  dans  l'esprit  et  dans  le  cœur 
K  des  peuples  les  lois  religieuses  et  poli- 
ce tiques  sur  lesquelles  reposait  l'ordre 
«  social  '.  » 

Joseph  d'Ortigue. 

^  De  l'analogie  de  la  musique  avec  le  langage  ,  par 
Villoteau,  tom.  2,  p.  127. 


SCIENCES  HISTORIQUES. 


COURS  D'HISTOIRE  DE  FRANCE. 


QUATRIEME    LEÇON. 

Constitution  de  l'Église  ;  première  partie  :  Dogme  et 
Discipline,  sources  de  la  vie  spirituelle. 

Je  me  suis  occupé  jusqu'ici  de  recon- 
naître et  de  constater  la  grande  diffé- 
rence qui  distingue  le  monde  nouveau  ou 
chrétien  de  l'ancien  monde  ou  païen  j  j'ai 
montré  les  progrès  de  la  civilisation 
païenne,  et  ses  tristes  résultats  chez  les 
Romains  ,  la  nation  la  plus  fortement 
constituée  qui  fut  jamais.  Ma  troisième 
leçon,  qui  contient  cette  dernière  partie, 
se  rangeait  déjà  sous  la  presse,  lorsque 
l'orateur  de  Notre-Dame  développait  une 
neuve  et  importante  observation,  savoir; 
que  les  six  Ecritures ,  appelées  sacrées ^ 
chacune  par  les  peuples  qui  l'ont  con- 
servée, sont  exclusivement  co/iiYz7/i<2/z/c.9; 
il  a  cité  en  preuve  dans  l'ancien  monde, 
avec  les  Juifs ,  les  Chinois ,  les  Indiens  et 
la  secte  des  Parsis  ,  reste  des  Perses,  qui 
tous  subsistent  encore  avec  le  même  nom 
et  le  môme  caractère  ,  malgré  tous  les 
bculeversemcnsde  l'Asie,  tandis  que  les 
Gieci  et  les  Romains,  les  deux  nations 
des  arts  ,  de  l'éloquence  et  de  la  science, 
ont  disparu  pour  toujours.  Ceci ,  à  la 
première  vue,  semblerait  détruire  mes 
remarques  sur  la  constitution  romaine  , 
que  j'ai  représentée  comme  le  plus  grand  i 
effort  de  l'esprit  humain.  J'aurai  donc  ' 


aujourd'hui  à  contredire  M.  Lacordaire 
ou  à  rectifier  mes  idées.   Or,   pour  un 
chrétien  .  aucune  de  ces  deux  choses  ne 
serait  difficile  ;  rien  de  plus  simple  que 
de  céder  surtout  à  une  telle  supériorité: 
s'il  fallait  lui  résister,  je  n'éprouverais 
pas  plus  d'embarras  ,   car  je  sais  que  la 
vérité  est  au  dessus  du  génie,  qu'elle  ne 
lui  est  point  promise  par  privilège  .  et 
qu'elle  éclaire  les  esprits  les  plus  ordi- 
naires •  et  iîiteUecturn  dat  parvulis.  Je 
sais  que  noire  admirable  orateur  en  est 
lui-même  très  convaincu  et  que  je  puis 
répéter  en  son  nom  comme  au  mien  la 
protestation  du  psalmiste  :  Mandata  tua 
super  aurum  et  topazion  '.  Je  sais  enfin 
que  si  mes  éloges  sont  bien  peu  de  chose 
pour  un  si  beau  talent ,  son  entière  sou- 
mission et  son  filial  dévouement  à  l'E- 
glise,  notre  mère  commune,  mettront 
quelque  prix  à  ce  témoignage  de  l'amitié. 
Mais  je  ne  suis  obligé  ni  d'abandonner 
mes  remarques,  ni  de  combattre  celles 
de  M.  Lacordaire.   Il  est  incontestable 
que  les  quatre  peuples  anciens,  qui  ont 
eu  seuls  des  traditions  écrites  sur  l'ori- 
gine du  monde,  sont  les  seuls  aussi  qui 
subsistent ,  et  qu'ils  subsistent  par  leur 
attachement  à  ces  traditions,  et  en  pro- 
portion de  ce  qu'ils  y  ont  reçu  ou  gardé 
de  vérité.  De  même  il  est  évident  que , 
dans  les  temps  modernes,   deux  seules 
dominations  se  disputent  l'univers,  l'une 
qui  a  complété ,  l'autre  qui  a  prétendu 

■  Ps.  lia. 


achever  la  tradition  écrite ,  c'est-à-dire  j 
le  christianisme  et  le  niahométisme,  qui 
n'est  au  fond  qu'une  secte  sortie  du  chris- 
tianisme. En  effet,  tant  que  ces  souve- 
nirs originels  n'ont  point  péri  entière- 
ment à  travers  les  longues  déviations  des 
races,  tant  que  l'impulsion  de  la  source 
n'est  point  interrompue , 


l'activité ,   la 


vie  continuent,  les  eaux  sont  courantes  j 
au  lieu  qu'il  y  a  stagnation  ,  et  tout  périt 
quand  le  mouvement  primitif  ne  se  com- 
munique plus.  Ainsi  un  peuple  ne  meurt 
point,  tant  qu'il  tient  par  ses  traditions 
à  la  première  origine  de  toutes  choses, 
et  en  ce  sens  on  peut  dire  que  ces  Ecri- 
tures sont  constituantes  ;  mais  elles  ne 
constituent  point  dans  le  sens  vulgaire 
du  mot;  l'organisation  ni  la  destinée  po- 
litique des  peuples  n'en  dépendent  point 
absolument.  Les  Juifs  avaient  une  consti- 
tution essentiellement  unie  à  leur  reli- 
gion ,  à  leur  tradition  -,  ils  ont  perdu  de- 
puis long-temps  leur  forme  sociale,  leur 
gouvernement  propre,  ils  ne  sont  plus 
constitués   même  religieusement ,  puis- 
qu'ils n'ont  plus  de  sacrifice  ni  de  sa- 
cerdoce ,  et  ils  vivent  néanmoins  indes- 
tructibles ,  parce  qu'ils  possèdent  une 
véritable  Ecriture  Sainte ,  l'écriture  de 
la    préparation   évangélique.    Voltaire , 
pour  diminuer  le  prodige   de   la  durée 
des  Juifs  ,   mettait  en  parallèle  les  Par- 
sis  :  l'argument   est    doublement   faux , 
d'abord  parce  que  le  parallèle  n'existe 
pas  comme   il    l'entendait;    on   n'avait 
qu'à  lui  répondre  :  Avez-vousvu  des  Par- 
sis?   Et  quel   autre  en  a  jamais  vu  hors 
des  limites  obscures  de  leur   ancienne 
patrie  !  Tandis  que  vous  avez  vu  souvent 
à  côté  de  vous  des  Juifs ,  et  qu'il  n'y  a 
pas  de  contrée  habitée  où  il  ne  vous  soit 
possible  d'en  rencontrer.  Quelle  com- 
paraison à  faire  entre  une  race  trans- 
plantée    partout  ,    partout    perpétuel- 
lement distincte  ,  entre  ces  exilés  uni- 
versels et  quelques  misérables  familles 
qui  végètent  dans  un  coin  de  la  terre , 
cachées  aux  regards  des  nations?  Ensuite, 
le  seul  point  de  ressemblance  qui  existe 
entre  les  deux  races  renverse  précisé- 
ment la  conclusion  de  Voltaire;   car  si 
peu  qu'il  soit  demeuré  de  conforme  à  la 
vérité  dans  le  Zend-avesta  ^  c'est  ce  peu 
de  vérité  qui  fait  la  durée  des  Parsis;  et 
ce  peuple  qu'on  voudrait  opposer  à  l'au- 
n. 


SCIENCES  HISTORIQUES.  193 

thenticité  de  la  tradition  primitive,  est 
encore,  dans  son  genre  ,  un  témoin  de 
cette  tradition,  qui  l'a  préservé  jiisqu'à 
présent  d'un  entier  anéantissement. 

Les  Romains  ,  au  contraire  des  Juifs, 
n'ont  rien  su  des  grandes  origines  de 
l'homme,    ils  n'ont  point  eu  d'jE'crzYwre 
sacrée,  et  par  les  seuls  moyens  naturels 
ils  ont  fondé  la  plus  habile  organisation 
politique.  Ils  semblaient  donc,  à  en  ju- 
ger par  les  vues  païennes ,  se  promettre 
avec  raison  une   immense  et  éternelle 
prospérité.  C'est   d'ailleurs   l'invariable 
instinct ,  et  jusqu'à  un  certain  point  lé- 
gitime ,    du   cœur  humain;  c'est  ce  qui 
fait  l'esprit  de  famille  et  l'esprit  natio- 
nal. Tout  ce  que  l'homme  conçoit  de  la 
vie,  c'est-à-dire  la  force,  le  plaisir,   la 
gloire,  la  durée,  idée  vraie  s'il  ne  l'at- 
tache point  à  la  terre,  où  il  la  voit  s'éva- 
nouir chaque  jour ,  il  veut  du  moins  la 
réaliser  dans  sa  patrie.  Il  se  dédommage 
ainsi  de  sa  brièveté ,  et  croit  en  quelque 
sorte  se  perpétuer  lui-même;   il  aime  à 
penser  qne  sa  postérité  et  sa  nation  ne 
s'éteindront   pas.    Mais   tout   le  succès 
comme  le  principe  de  la  civilisation  des 
Romains  étant  matériel ,   leur  superbe 
volonté  a  tourné  contre  eux,  ils  ont  suc- 
combé à  la  fin  de  despotisme  ,   de  mi- 
sère et  d'infamie  ,  avec  leur  constitution 
qui  fut  le  chef-d'œuvre  et  le  fléau  du 
vieux  monde.  Cette  grande  et  terrible 
épreuve  n'était  point  encore  achevée,  la 
civilisation  païenne  n'avait  point  encore 
fourni    tous    ses    résultats    désastreux , 
quand  la  société  chrétienne,  qui  devait 
tout  réparer ,   fut  établie  à  son  tour  ;  à 
elle  était  réservé  d'accomplir  la  tradi- 
tion et  les  saintes  Ecritures  ,  à  elle  ap- 


partenaient aussi  la  force  et  la  perpétuité. 
Lorsque  Dieu  voulut  rendre  visible 
l'ouvrage  de  la  création,  il  dit  :  Que  la  lu- 
mière soit ,  et  la  lumière  fut  :  lorsqu'il 
voulut  rendre  visible  sur  la  terre  l'ou- 
vrage de  la  rédemption ,  deux  paroles 
lui  suffirent  aussi  ;  il  dit  aux  Apôtres  : 
Enseignez  ,  baptisez  les  nations  :  et  la  vie 
spirituelle  fut  fondée.  De  même  il  dit  à 
Simon,  lils  de  Jean  :  Tu  es  Pierre..,,  je 
te  donne  les  clefs  du  royaume  des  cieux  ; 
et  l'Eglise  ,  la  société  spirituelle  fut  con- 
stituée. Les  législateurs  humains  ne  par- 
viennent jamais  qu'à  force  de  gloire,  de 


tcilcns ,   de  puissance 


d'éloquence  et 
13 


194  L'UNIVERSITÉ 

d'adresse,  à  disposer  les  esprits  et  les 
circonstances,  i'i  formuler,  à  publier  et 
mettre  en   action    un  ordre  social.   Ils 
écrivent  des   codes ,    ils  instituent  des 
ma^'istratures  ;  plus  tard  ce  seront  des 
assemblages  qui  prétendront  se  concerter 
en  discutant  des  chartes.  Le  céleste  Lé- 
«rislateur  agit  autrement  ;  toutes  les  res- 
sources qui  sont  de  l'homme  et  indispen- 
sables à  l'homme,    il  les  écarte  ,  il  les 
méprise.   Après   aToir  passé  ses   trente 
premières   années  artisan  pauTre  ,  dans 
la  pratique  des  devoirs  domestiques,  il 
ne    s'est  montré  au  milieu  des  mortels 
que  pour  accomplir  encore  les  devoirs 
d'un  simple  mortel  avec  des  œuvres  di- 
vines. Il  refusa  d'être  roi,  il  paya  le  tri- 
but à  César  .  il  ne  siégea  point  au  con- 
seil de  l'Etat ,   il  n'exerça  aucune  auto- 
rité temporelle  :  il  avait  inspiré  à  ses 
prophètes  la  plus  magnifique  poésie  et 
le  plus  sublime  langage  qui  ait  été  parlé 
sur  la  terre  ,  mais  il  en  a  un  autre  qui 
n'est  qu'à  lui ,  qui  ne  cherche  ni  l'admi- 
ration ni  l'entraînement  ;  on  n'y  remar- 
que pas  un  seul  trait  d'esprit ,  pas  un  de 
ces  mouvemens  d'élévation  ,  de  vivacité 
ou  de  passion  qui  plaisent  tant  à  notre 
faible  intelligence,  et  que  nous  appelons 
du   génie.   Soit   qu'il    s'indignAt    contre 
l'hypocrisie  des  Pharisiens  ou  contre  les 
vendeurs  dans  le  Temple ,  soit  qu'il  dé- 
plorai 1  ingratitude  et  le  châtiment  pro- 
chain de  Jérusalem  ,  soit  qu'il  évangéli- 
sAt  les  pauvres  et  les  petits,  sa  parole  tou- 
jours simple  pénètre  doucement  et  pro- 
fondément l'Ame,  l'éclairé  en  la  calmant 
loin  de  remuer  les  passions.  Il  priait ,  il 
faisait  le  bien,  il  délivrait  l'homme  de 
la  corruption  de  la  mort  et  du  péché  :  il 
donnait   des    préceptes   et  des  secours 
pour  la  vertu  j  et  comme  il  avait  créé 
l'homme  à  son  image .    il   le   réparait  à 
son  imitation  .  se  proposant  pour  notre 
modèle   tout  Dieu  qu'il   était  et  parce 
qu'il   était  Dieu.  Il  n'écrivit  rien  :  une 
seule  loi  avait  été  autrefois  promulguée 
à  la  terre  par  sa  souveraine  justice,  la 
charte  du  Sinai ,  la  charte  constitution- 
nelle des  âmes  ;  toute  sa  vie  et  tous  ses 
enseignemens  n'en  furent  que  l'applica- 
tion  et   le  commentaire  :  il   ne   fit  pas 
autre  chose,   et   quand  il  remonta    au 
ciel.  l'Eglise,    la  société  spirituelle    à 
peine  commeucce  était  déjU  établie  ici 


CATHOLIQUE. 

bas  jusqu'à  la  consommation  des  siècles 
inébranlablement.  Elle  était  une  .  sainte, 
perpétuelle  ,  universelle  par  sa  constitu- 
tion ,  car  elle  avait  reçu  de  celui  dont 
toutes  les  paroles  étaient  e.çpr/Y  et  vie, 
non  seulement  un  gouvernement ,  mais 
une  discipline  et  une  doctrine  ,  trois 
conditions  nécessaires  à  constituer  une 
société. 

Qu'est-ce  en  effet  qu'une   société ,  si- 
non une  réunion  d'idées ,  un  accord  de 
volontés  ,  une  tendance  de  divers  senti- 
mens  vers  un  même  but  ?  Entre  les  choses 
matérielles  il  y  a  coordonnance ,  classi- 
fication .  mélange  ,   on  ne  dira  jamais 
qu'il  y  ait  société.  Si  nous  en  voyons  une 
image  chez  certaines  espèces  d'animaux 
qui  vivent  en  commun  ,  nous  y  recon- 
naissons aussi  une  cause   particulière, 
un    instinct  indéfinissable    pour  nous , 
extrêmement  borné  dans  ses  plus  éton- 
nans  effets,  incomparablement  inférieur 
à  la  raison   humaine  ,    mais    qui   n'est 
pourtant  pas  matière  5  c'est  cet  instinct 
qui   produit  entre   eux  un  ordre   exté- 
rieur ,   une   industrie    qui    parait    ingé- 
nieuse, une  sorte  d'association  -,  mais  les 
intelligences  seules  sont  réellement  so- 
ciables.  L'homme  à  la  vérité  n'est  point 
une  pure  intelligence  ,   il  a  une  âme  et 
un  corps,  il  est  à  la  fois  esprit  et  ma- 
tière, et  le  corps  influe  sur  Tâme.  qui 
n'agit  pas  de  son  côté  sans  grande  diffi- 
culté sur  ses  sens.  Il  n'est  personne  qui 
ne  sente  en  soi  ce  combat  intérieur  dont 
saint  Paul  se  plaint,   mais  avec  tant  de 
courage  ,    et  le  poète   païen  si  lâche- 
ment. 

Depuis  la  chute  originelle  ,  l'âme  est 
comme  un  captif  saisi  par  des  ennemis 
dans  un  pays  qu'ils  ne  connaissent  point  j 
ne  pouvant  avancer  sans  lui.  ils  l'obligent 
à  leur  servir  de  guide  ;  contraint  ou  sé- 
duit .  ils  le  suivent,  mais  ils  le  tiennent. 
Au  rebours  de  la  méthode  proclamée  de 
notre  temps  pour  l'administration  des 
états,  où  le  chef  doit  régner  et  non  gou- 
verner ,  l'âme  gouverne  et  ne  règne  pas. 
D'où   il  résulte    un   prodige  qui    serait 
incroyable .  si  nous  n'en  portions  conti- 
nuellement en  nous  la  preuve ,  c'est  que 
l'âme  affaiblie  et   comme  prisonnière , 
gouvernant  toujours.mais  au  gré  des  sens, 
s'oublie  elle  même,  se  matérialise  pour 
ainsi  dire,  et  participe  de  la  corruption 


de  la  matière.  Quand  ce  mal  est  général , 
la  société  tout  entière  et  sa  civilisation 
se  matérialisentaussi  nécessairement.  11  y 
a  toujours  société,  parce  qu'il  y  a  intel- 
ligence, mais  non  société  spirituelle, 
parce  que  l'intelligence  ne  vit  que  de  pas- 
sions terrestres. 

Pour  que  l'âme  reprenne  sa  libre  su- 
périorité ,  il  faut  qu'elle  soit  remise  en 
union  avec  Dieu,  c'est-à-dire  qu'elle  con- 
naisse Dieu,  qu'elle  se  connaisse  elle- 
même,  son  origine,  sa  nature,  sa  desti- 
née ,  ses  rapports  avec  les  autres  intelli- 
gences ;  il   faut   que  des  enseignemeiis 
divins  lui  révèlent  de  nouveau  la  vérité 
qu'elle  a  perdue ,  le  langage  de  la  céleste 
pairie  où  elle  est  rappelée  ,  la  part  et  la 
communion  de  bonheur  qui  lui  est  ren- 
due. Et  plus  elle  sera  unie  à  son  créateur, 
son  principe  et  sa  fin,   unité  parfaite, 
lien  unique  de  toutes  choses,   plus  elle 
sera   sociable  5  plus  elle  aimera   Dieu, 
plus  elle  aimera  tout  ce  qui  est  appelé  à 
Dieu  comme  elle.  C'est  pourquoi  le  Ferbe 
s'est  fait    chair    et  il   a  habité  parmi 
nous  ;  c'est  pourquoi  il  a  dit  à  son  Père  , 
en  priant    pour    ses    disciples  ;   Qu'ils 
soient  un  comme  nous  sommes  un.  En  un 
mot,  il  faut  à  l'homme  la  doctrine  ou  le 
dogme  ;  le  dogin«e  est  la  condition  essen- 
tielle de  la  vie  spirituelle  ou  morale ,  et 
la  vie  spirituelle  est  la  condition  essen- 
tielle d'une  société  véritable.  Toujours 
la  morale  d'un  homme  et  d'un  peuple  a 
été  et  sera  plus  pure  en  proportion  de  la 
pureté  et  de  l'intégrité  de  sa  doctrine. 
Ce  n'est  donc  point  chose  si  indifférente 
qu'on  le  pense  communément ,  que  la 
vérité,  l'exactitude  du  dogme-  le  salut 
des  états  comme  celui  des  individus  en 
dépend.  «Craignez  de  vous  tromper,  on 
ne  se  moque  pas  de  Dieu  ;  JSolite  errare, 
Deus  non  irridetur  ».  » 

Avec  la  doctrine  ,  1  homme  a  besoin 
encore  d'une  règle  de  conduite ,  d'une 
discipline  ;  la  doctrine  regarde  l'âme  ,  la 
discipline  regarde  l'âme  et  le  corps. 
Toute  notre  carrière  mortelle  se  com- 
posant d'actes  extérieurs  la  plupart ,  un 
culte  extérieur  est  indispensable  pour 
assujélir  le  corps  à  l'âme,  pour  ne  pas 
laisser  distraire  l'âme  de  la  doctrine,  et 
pour  la  ramener  sans  cesse  des  ol>jels 

'  Saint  Paul,  aux  GalaleS;  c. G. 


SCIENCES  HISTORIQUES.  195 

sensibles  au  culte  intérieur,  à  l'union 
avec  Dieu.  Telle  est  la  raison  et  telle  est 
la  puissance  rie  ce  qu'on  appelle  les  pra- 
tiques catholiques ,  toutes  profondément 
liées  au  dogme  ,  toutes  fournissant  des 
secours  efficaces  pour  pratiquer  la  vie 
spirituelle  ou  la  vertu.  Et ,  sous  ce  point 
de  vue ,  on  doit  comprendre  dans  la 
discipline  les  sacremens,  signes  sensibles 
institués  pour  nous  sanctifier ,  quoiqu'ils 
fassent  d'ailleurs  par  leur  nature  une  par- 
tie essentielle  du  dogme. 

Il  était  du  moins  resté  de  la  tradition 
primitive  aux  peuples  païens,  un  senti- 
ment confus  de  cette  double  nécessité.  Il 
ne  s'en  trouve  aucun  qui  n'ait  fondé  sa 
forme  sociale  sur  une  religion.  Tous  pré- 
tendaient donc  avoir  un  dogme  et  une 
discipline,  mais  le  dogme  élait  partout 
faux  et  incertain   quand  il  n'était  pas 
extravagant ,  et  le  culte  conséquemment 
vain  et  vicieux.  Lorsque  les  législateurs 
et  les  philosophes  parurent ,  ce  fut  pour 
s'égarer  davantage  par  les  progrés  même 
de  la  science  humaine:  toutefois,  les  uns 
et  les  autres  n'ont  pas  moins  tourné  con- 
tinuellement autour  de  ces  deux  idées 
sociales.  Presque  toute  la-  législation  de 
Lycurgue  est  disciplinaire  ,  et  c'est  celle 
qui  a  duré  le  plus  long-temps   avec    le 
moins  de  variation:  mais  outre  qu'elle 
était  impraticable  hors  de  Sparte  ,  elle 
a  montré  par  la  férocité  et  la  mauvaise 
foi  des  Spartiates,  ce  que  peuvent  pro- 
duire les  plus  austères  réglemens ,  sans 
doctrine,  sans  vérité,  sans  autre  mobile 
qu'une  passion.  Quant  aux  philosophes, 
ils  se  sont  constamment  occupés  de  la 
doctrine;  Pythagore,  et  quelques  autres 
à  son  exemple  ,  ont  essayé  d'établir  cer- 
taines observances  ,  une  espèce  de  disci- 
pline ]  on  sait  ce  que  tout  cela  est  de- 
venu. La  philosophie  ,  depuis  ce  temps, 
discute  toujours,  elle  reconnaît  même 
aujourd'hui    qu'elle    n'a    encore    rien 
trouvé  ;  n'importe  ,  c'est  sa  folie  de  vou- 
loir éclairer  le  monde  sans  savoir  avec 
quoi.  Toutefois  ,  par  ses  efforts  obstinés 
à  inventer  une    doctrine  ,    elle   servira 
perpétuel lement  de  preuve  à  cette  vé- 
rité, que  l'homme  «  t  la  société  ne  peu- 
vent vivre  sans  doctrine,  et  que  l'homme, 
trop  faible  pour  se  lolever  lui  même,  ne 
peut  être  relevé  par  U!ie  iuvenliou  de 
l'homme. 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


19G 

Si  tout  ce  que  Ton  vient  de  dire  est 
exact,  c'est  donc  une  erreur  fondamen- 
tale .    quoique   dominante   maintenant, 
que    L^   civilisation  et  le  bonheur  d'un 
peuple  consistent  dans  un  pacte  politique, 
dans  une  combinaison  où  les  trois  pou- 
voirs ,  administratif,  législatif    et  judi- 
ciaire soient  habilement  balancés,  où  les 
droits  civils  de  chacun  soient  nettement 
posés  et  garantis,  où  les  arts ,  les  scien- 
ces .  le  commerce  et  l'industrie  ,  c'est-à- 
dire  toutes  les  jouissances  intellectuelles 
et  sensuelles ,   soient   largement  favori- 
sés :  tout  cela  ne  fait  pas  une  société  :  les 
fondemens  n'y  sont  pas.  Je  suis  bien  loin 
de  nier  l'importance .  souvent  la  néces- 
sité d'un  pacte  politique  .  ni  le  droit  que 
peut  avoir  une  population  d'établir  des 
conventions  sociales.  Dieu  a  voulu  même 
confier  aux  hommes  l'arrangement  tem- 
porel,  l'ordre  extérieur  de  la  vie   com- 
mune j  mais  sous  la  condition  d'accorder 
cet  arrangement  des  intérêts  temporels 
avec  les  intérêts  spirituels  :  sans  quoi  les 
plus  habiles  systèmes  .  qui  se  sépareront 
du  dogme  et  de  la  discipline  ,  n'auront 
que  de"  funestes  résultats.   L'empire  ro- 
main  l'a  montré:   mais  si  nous  voulons 
nous  rendre  compte  de  cette  expérience 
et  entrer  dans  le  fond  des  choses  ,  nous 
verrons  qu'il  en  doit  être  ainsi.  Le  prin- 
cipe reconnu,   quelques  déductions  en 
sortiront  aisément .  et  les  nouvelles  ex- 
périences  que  le   dix-huitième    siècle  a 
commencées  pour  le  monde  civilisé  les 
vérifient    déjà.     La     science     moderne 
éblouie  d'elle-même .   comme  l'ange  re- 
belle .  se  vante  de  conduire  toute  seule  le 
genre  humain  et  de  faire  des  sociétés  : 
mais  dès  l'abord,  sans  y  prendre  garde  , 
elle   proclame  son  impuissance.  La  so- 
ciété n'existant  point  sans  la  vie  spiri- 
tuelle, sans  dogme,  ni  discipline,   sans 
religion  ,  le  premier  soin  d'une  constitu- 
tion devrait  être  .  ce  semble,  d'accepter 
ou  de  choisir  une  religion  ;   or  on  con- 
vient .  en  général,  qu'il  faut  une  morale  ; 
quant  à  la  religion  .  on  ne  l'exclut  pas  . 
on  l'admet  seulement  comme  facultati- 
ve. C'est  là  ce  qu'on  appelle  la  liberté  de 
conscience  ,  que  la  civilisation  moderne 
regarde  comme  un  des  plus  sages  et  des 
plus  heureux  progrès.  Aveu  formel  que 
la  conscience  et  la  religion  sont  tout  un, 
et  que  l'homme  na  pas  le  pouvoir  de 


faire  ni  d'imposer  une  religion.  Et  comme 
il  y  a  toujours  un  côté  vrai  dans  les  er- 
reurs humaines,  c'est  la  le   sens   réel  , 
c'est  la  vérité  de  cette  maxime  législati- 
ve qui   fait  de  la  liberté  de  conscience 
une  des  premières  libertés.  Certes  l'hom- 
me n'a  pas  le  droit  de  commander  à  la 
conscience  de  l'homme  :  rien  n'est  plus 
essentiellement  libre  que  la  conscience  ; 
elle  ne  cède  qu'à  la  persuasion  .  jamais  à 
la  force  :  cela  est .  cela  doit  être  :  il  n'y  a 
pas  de  certitude  plus  intime  et  plus  in- 
vincible. D'un  autre  côté  .  je  demande- 
rai qui  est  juge  de  la  morale,  sinon  la 
conscience  ?  et  si  la  conscience  est  libre, 
comment  la  morale  ne  le  sera-t-elle  pas? 
si  la  morale  ne  tient  pas  à  la  doctrine  , 
où  est-elle  ?  qui  l'a  définie  ?  qui  la  défini- 
ra ?  Si  on  veut  une  morale  .  pour  qu'elle 
soit  quelque  chose  .  il  faudra   au  moins 
qu'elle  accepte  la  croyance  en  Dieu  et  en 
la  vie  à  venir:  si  vous  exigez  cela  des  ci- 
toyens, vous  ne  laissez  plus  la  liberté  de 
conscience:    et  si  vous  ne  l'exigez   pas, 
comme  cela  est.  la  liberté  de  conscience 
n'est  évidemment  que  la  liberté  de  n'en 
pas  avoir.  Alors  à  quoi  bon  parler  de  mo- 
rale ?  voilà  la  grande  difficulté  à  résou- 
dre aux  législateurs  et  aux  philosophes. 
Pour  nous  catholiques,  nous  pensons  que, 
quand  une  population  en  est  venue  à  ce 
point  de  vouloir  de  la  morale  sans  reli- 
gion ou  sans  conscience  .  nul  pouvoir  hu- 
main ne  doit  chercher  à  la  contraindre:  ce 
serait  une  tyrannie  inutile  et  tout  aumoins 
une  maladresse  :    la  seule  chose  à  faire 
alors  est  de  remontrer  sans  cesse  .  infati- 
gablement, qu'en  renonçantà  la  religion, 
l'on  renonce  à  la  conscience,  à  la  morale  , 
au  principe  même  de  la  société  :  que  si  la 
conscience    est    bien    indépendante    de 
l'homme  ,  elle  n'est  pas  indépendante  de 
Dieu. Mais  la  science  moderne  a  juré  déte- 
nir la  gageure,  de  construire  et  de  gouver- 
ner une  société  avec  un  ordre  extérieur, 
avec  des  constitutions  et  des  législations. 
La  grande   et  perpétuelle   difficulté  de 
concilier  l'intérêt  public  et  l'intérêt  in- 
dividuel ne  l'embarrasse   pas.  Un  ordre 
public   est  évidemment  indispensable  ; 
suivant  un  sentiment  naturel   et  le  plus 
impérieux  de  l'iiouime  .  celui  de  son  bien 
être  propre  .  l'amour  de  soi-même,  elle 
décide  que  le  bonheur  général  se  com- 
pose du  bonheur  des  individus.  Elle  éla- 


blit,  en  conséquence,  certaines  fonctions 
qu'elle  distribue  et  qu'elle  désigne  sous 
le  nom  collectif  de  pouvoirs  ,  voilà  pour 
l'ordre  public  ou  l'intérêt  général.  En 
même  temps  ,  elle  constate  les  droits  de 
chacun  ,  voilà  pour  l'intérêt  privé.  Les 
pouvoirs  n'auront  plus  qu'à  se  diriger 
simultanément  à  l'avantage  des  indivi- 
dus ;  et  si  surtout,  par  un  perfectionne- 
ment de  combinaison  progressive  ,  elle 
peut  parvenirà  ce  que  le  plus  grand  nom- 
bre d'individus  puisse  participer  à  l'ad- 
ministration ou  au  choix  des  administra- 
teurs ,  le  problème  sera  résolu.  Pour  bien 
faire,  ce  semble,  tous  y  devraient  con- 
courir ;  mais  cela  est  trop  évidemment 
impossible;  cet  inconvénient  tout  seul 
serait  déjà  assez  considérable,  et  de  plus 
l'essai  de  la  participation  du  grand  nom- 
bre ou  le  goiwernejnent  par  lui-même  , 
en  usage  au  delà  de  l'Océan,  a  déjà  beau- 
coup baissé  dans  l'admiration  citma- 
rine,  depuis  plusieurs  années.  Je  n'insiste 
pas  néanmoins  sur  cette  objection  préju- 
dicielle. Si  l'on  suit  les  premières  consé- 
quences du  système  moderne,  on  y  dé- 
couvrira bientôt  un  autre  défaut  radical, 
c'est  l'esprit  d'égoïsme.  En  ne  parlant  à 
l'homme  que  de  ses  intérêts  temporels  , 
de  ses  droits  personnels,  de  sa  liberté  , 
on  l'accoutume  à  ne  considérer  que  lui, 
à  ne  s'occuper  que  de  lui  ;  de  son  indé- 
pendance on  fait  un  isolement.  On  multi- 
pliera bien ,  par  le  développement  de 
l'industrie  et  par  la  plus  grande  popula- 
rité de  l'instruction ,  les  points  de  con- 
tactentrelui  et  ses  semblables,  on  n'aug- 
mentera pas  ses  liaisons  ,  on  ne  l'at- 
tachera point  à  eux;  on  multipliera  ses 
jouissances  ,  et  c'est  là  uniquement  ce 
qu'il  cherchera  dans  la  fréquentation. 
En  vain  dira-ton  que  l'ardeur  du  bien 
être  propre  rapprochera  sans  cesse  des 
concitoyens  ;  ce  ne  sera  qu'une  activité 
factice,  qui  animera  momentanément  les 
intelligences;  chacun  n'y  sera  toujours 
que  pour  soi ,  n'y  fera  que  des  échanges 
d'utilité  et  d'agrément,  à  peu  près  comme 
dans  une  foire  on  achète  et  on  vend, 
puis  on  s'en  va.  L'intérêt  personnel  l'eni' 
portera  partout  et  sans  cesse ,  et  loin  d'u- 
nir les  cœurs,  ruinera  même  peu  à  peu 
cette  communauté  apparente  de  talens 
et  d'avantages.  Ceci  arrivera  infaillible- 
ment, et  plus  l'individualisme  dominera 


SCIEINCES  HISTORIQUES.  t97 

plus  ce  résultat  sera  rapide.  Car  il  ne  faut 
pas  s'y  tromper  ,  ce  mot  de  droits ,  que 
la  science  moderne  fait  retentir  avec  tant 
de  complaisance  et  de  succès  ,  renferme 
une  grande  illusion.  Nous  autres  catholi- 
ques ,  nous  parlons  aussi  de  nos  droits  , 
mais  de  droits  spirituels ,  de  nos  droits 
à  l'héritage  céleste  ,  et  surtout  nous  ne 
prétendons  pas  les  posséder  de  nous-mê- 
mes, nous  aimons,  au  conlraiie  ,  à  les 
recevoir  comme  un  don  gratuit  de  Dieu, 
de  celui  qui  seul  possède  des  droits,  par- 
ce que  seul,  il  a  l'être  par  lui-même.  Au 
lieu  que   les  constitutions  politiques  ne 
peuvent  rien  concéder,  puisque  ce  sont 
des  hommes    qui  les  font.   Ce  sont  des 
hommes  qui  proclament  leurs  propres 
droits,  qui  se  les  donnent,    comme  s'ils 
pouvaient  se  donner  quelque  chose;  et 
«  quel  est  celui  qui  avec  tous  ses  efforts 
«  peut  ajouter  à  sa  taille  la  hauteur  d'une 
«  coudée  ?^)  Plus  follement  encore  ,  êtres 
iinis  et  faibles ,  proclamerons-nous  notre 
indépendance  et  nos  attributions ,  nous 
retomberons  toujours  dans  les  bornes  de 
notre  nature.  Il  en  est  du  droit  comme 
du  territoire  ,  nous  aurons  beau  l'éten- 
dre ,   nous  aurons  toujours  des  voisins. 
A  plus  forte  raison  ,  quand  il  s'agira  de 
le  partager,  ce  qui  est  le  but  spécial  des 
constitutions.  Plus  vous  divisez  le  terri- 
toire, plus  vous  multipliez  les  limites  • 
plus  vous  égalez  le  droit  individuel ,  plus 
vous  morcelez  le  droit  commun;  d'où  ce 
qui  paraît  se  faire  pour  tous  se  fait  réel- 
lement contre  chacun.  Tous  les  droits 
enclavés  les  uns  dans  les  autres  seront 
dans  un  état  de  gêne  et  d'hostilité  per- 
manent ;  chacun,  voyant  toujours  beau- 
coup mieux  ce  qui  est  à  prétendre  pour 
lui  que  ce  qui  est  à  céder  ,  connaîtra  fort 
bien  ses  droits  et  fort  peu  ses  devoirs. 
On  parle  de  devoirs,  il  est  vrai,  ou    du 
moins  on  sent  qu'il  en  faut  parler  ;  mais 
les  constitutions  et  les  législations  mo- 
dernes en  parlent-elles  ?  Je  l'accorderai, 
si  l'on  veut:  je  n'ai  pas  le  loisir  de  faire 
cet  examen;  j'ajouterai  même   qu'il  n'y 
en  a  pas  une  qui  ne  suppose  des  devoirs, 
parce  qu'il  est  impossible  de  sortir  de 
cette  nécessité,  et  de  nier  la  conscien- 
ce, ^ïais  obligées ,  tout  en  l'invoquant  ou 
en  s'y  référant  tacitement,  de  la  laisser 
libre  ,  quel  moyen  leur  restera-t-il?  Vo- 
yez comment  elles  procèdent  ;   unique- 


198 


L'UNIVERSITÉ 


ment  par  prohibition^  autre  conséquence 
du  droit  individuel  posé  en  principe,  au- 
tre cause  certaine  de  ruine.  En  effet ,  se- 
lon les  législations  modernes  .  les  deyoirs 
de  chacun  sont  dans  les  droits  d'autrui  : 
elles  vous  diront  de  les  respecter  ,  voilà 
tout  ;  devoirs  purement  négatifs.  Elles 
empêchent ,  elles  contraignent,  elles  n'a- 
gissent point ,  elles  n'impriment  point  le 
mouvement.  Sancho  dans  son  île  de  Ba- 
rataria  rencontre  la  nuit  un  jeune  hom- 
me qui  chante ,  il  l'envoie  dormir  en 
prison  :  je  vous  en  défie  bien,  répond  le 
chanteur  ;  vous  me  mettrez  en  prison  , 
mais  me  faire  dormir,  si  je  ne  veux  pas  , 
cela  vous  est  impossible.  Voilà  l'image 
exacte  de  tout  pouvoir  humain  :  il  pro- 
hibe, il  ne  fait  rien  davantage.  Il  ne 
connaît  que  les  faits  saisissables,  les  ac- 
tes extérieurs.  Les  plus  grands  Crimes 
n'existent  devant  les  lois  que  quand  elles 
peuvent  les  traduire  à  leur  barre.  On  est 
donc  venu  fort  logiquement  jusqu'à  ce 
point  que  le  dessein  criminel  le  mieux 
prouvé,  s'il  n'a  pas  eu  commencement 
d'exécution ,  reste  comme  nul.  La  légis- 
lation humaine,  il  est  vrai,  punit  l'in- 
tention dans  l'homicide  ,  mais  il  faut 
pour  cela  que  l'homicide  ait  été  commis, 
que  le  meurtrier  ait  manifesté  ,  pour  ainsi 
dire,  matériellement  son  intention.  En 
Angleterre  elle  ne  punit  pas  même  les  dé- 
lits qui  ne  sont  point  écrits  à  la  lettre 
dans  son  texte,  et  l'on  admire  ce  respect 
de  la  loi  pour  le  citoyen,  qui  se  moque 
d'elle.  La  loi  ne  pénètre  jamais  jusqu'à 
la  vie  intérieure  du  citoyen-  c'est  un 
axiome  moderne  que  la  vie  intérieure 
doit  être  murée.  Tout  le  mal  qu'on  y  peut 
faire  aux  autres,  il  n'est  pas  permis  à  la 
loi  de  le  voir ,  bien  moins  encore  le  mal 
qu'on  peut  se  faire  à  soi-même  ;  car  votre 
droit  individuel ,  de  son  aveu  ,  est  d'user 
et  d'abuser ,  pourvu  qu'il  n'y  ait  point 
dommage  extérieur  pour  un  autre  que 
vous.  Elle  sévit  contre  le  banqueroutier  , 
elle  ne  sévit  point  contre  le  joueur  ,  ni 
le  dissolu.  De  là  vient  que  les  lois  somp- 
tuaires  ont  toujours  été  inexécutables  et 
sans  résultat.  De  là  vient  que  jamais  les 
lois  n'ont  réformé  les  mœurs.  La  censure 
romaine  a  prohibé  le  luxe  et  la  débau- 
che, le  luxe  et  la  débauche  ont  étouffé  la 
censure  romaine  dans  l'infamie. 

Si  la  législation  humaine  est  impuis- 


CATHOLIQUE. 

santé  à  prévenir  le  mal ,  combien  plus  à 
produire  le  bien  !  Ici  sa  nullité  est  plus 
évidente  encore.  Dieu  seul  peut  comman- 
der à  la  volonté  :  il  peut  défendre  et 
ordonner  tout  ensemble .  et  la  loi  catho- 
lique seule ,  dans  ses  défenses  et  ses  or- 
dres, a  parlé  pour  la  volonté.  Elle  ne  dit 
pas  seulement:  tu  ne  prendras  pas  le  bien 
d'autrui  :  elle  ajoute  :  tune  désireras  rien 
qui  soit  à  autrui.  Bien  plus  .  elle  com- 
mence par  cette  injonction  merveilleuse  : 
tu  aimeras  Dieu  de  tout  ton  cœur,  de 
tout  ton  esprit ,  de  toutes  tes  forces.  Et 
le  divin  Rédempteur.  «  qui  n'est  pas  venu 
«  abroger  la  loi  mais  l'accomplir,  »  l'a 
résumée  divinement  en  deux  comman- 
demens  ,  l'amour  de  Dieu  et  l'amour  du 
prochain.  Toutes  ses  instructions,  tous 
ses  exemples  s'y  rapportent.  Ce  n'est  plus 
œil  pour  œil  et  dent  pour  dent ,  mais  : 
ce  vous  pardonnerez  à  votre  frère  jusqu'à 
«  sept  fois  et  jusqu'à  septante  fois  sept 
«  fois.  —  Celui  qui  regarde  une  femme 
(c  avec  convoitise  est  déjà  adultère  dans 
«  son  cœur. — Soyez  parfaits  comme  votre 
«  père  céleste  est  parfait.  «  —  Tout  est 
compris  dans  ses  préceptes  et  ses  con- 
seils ,  l'abstinence  du  mal  et  de  tout  ce 
qui  peut  porter  au  mal.  C'est  là,  pour  le 
dire  en  passant ,  le  secret  de  ces  absti- 
nences légales  imposées  par  l'Eglise  ; 
discipline  d'une  si  haute  sagesse,  et  dont 
le  mépris  et  la  risée  ne  prouvent  autre 
chose  dans  ceux  qui  méprisent  et  qui 
raillent  ,  que  la  prédominance  des  idées 
sensuelles  et  un  profond  enfoncement  de 
l'esprit  dans  la  matière.  L'abstinence  du 
mal  est  donc  prescrite  comme  une  pré- 
paration au  bien  :  le  bien  ,  surtout ,  est 
ordonné  ,  inspiré  ,  encouragé  :  car  il  n'y 
a  pas  de  plus  sûr  moyen  d'éviter  le  mal 
quede  pratiquer  le  bien,  et  enfin  le  bien  est 
poussé  jusqu'à  la  perfection.  La  consti- 
tution de  l'Eglise  ne  demande  pas  seule- 
ment l'équité .  la  probité ,  la  bienveil- 
lance ,  elle  commande  et  elle  inspire  le 
dévouement,  le  sacrifice  ,  en  un  mot  la 
charité.  C'est  qu'encore  une  fois  la  loi 
ne  justifie  pas ,  et  que  des  prohibitions 
ne  produisent  point  la  vertu.  Quoniani 
in  Icge  nemo  justificatur  apud  Deum, 
manifestuTU  est  quia  justus  ex  fide  s'ivit. . . 
Quid igiturlcx ?  Propter  transgressiones 
posita  est  donec  veniret  semen..,  ^ 

'  Saint  Paul,  aux  Galatcs.  Ce  passage  semble  s'ap- 


SCIENCES  HISTORIQUES. 


199 


Aussi,  l'on  ne  peut  trop  admirer  la 
confiance  que  les  hommes  ont  prise  dans 
ce  siècle  de  récompenser  la  vertu  ici-bas 
et  de  la  payer  en  argent.  Les  païens  , 
avec  un  peu  plus  de  bon  sens  ,  avaient 
imaginé  de  récompenser  le  courage,  les 


talens  ,  l'adresse 


la  vigueur. 


et  ils  dé- 


cernaient des  couronnes  de  feuillage.  Un 
objet  si  chétif,  loin  d'abaisser  le  mérite, 
le  présentait  au  contraire  comme  inap- 
préciable. Le  véritable  et  assez  digne 
prix  de  semblables  mérites  était  dans 
d'immenses  acclamations  ,  dans  la  re- 
nommée. Mais  quoi  de  plus  ridicule  que 
de  donner  des  prix  à  la  vertu  ?  Vous  avez 
sauvé  la  vie  à  l'un  de  vos  frères  ,  vous 
avez  adouci  les  maux  de  la  vieillesse , 
soutenu  de  votre  travail  une  existence  dé- 
laissée ,  réjouissez -vous  ;  si  on  peut  le 
savoir,  on  vous  donnera  de  l'argent.  Sin- 
gulière récompense,  qui  ,  si  elle  était 
capable  d'exciter  l'émulation,  finirait  par 
faire  de  la  générosité  un  calcul  ,  une 
intrigue,  corrompre  le  désintéressement 
en  orgueil  et  décourager  le  dévouement 
inconnu  ;  sans  compter  qu'elle  désho- 
nore ,  en  prétendant  les  évaluer  maté- 
riellement ,  les  plus  nobles  affections. 
Tarifez  donc  aussi  la  fidélité  conjugale, 
la  piété  filiale  ,  le  pardon  des  injures  , 
les  services  rendus  à  un  ennemi  ;  et  quel 
prix  trouverez -vous  pour  celui  qui  se 
sacrifie  tout  entier,  qui  se  dévoue  à  la 
conservation  de  ceux  qu'il  ne  connaît  pas, 
et  qui  meurt  pour  sauver  les  autres  d'une 
contagion  funeste  ?  Vincent  de  Paul  , 
Jean  de  la  Croix  ,  François  -  Xavier  et 
tous  ceux  qui  ont  voulu  faire  du  bien  aux 
hommes,  ont  commencé  par  embrasser 
la  pauvreté  ,  l'abnégation,  et  vous,  vous 
donnez  de  l'argent  :  il  faut  tendre  la 
main  devant  vous  !  Il  ne  reste  plus  au  lau- 
réat que  de  s'assurer  si  le  compte  y  est; 
ce  qu'il  ne  faut  pas  désespérer  de  voir, 
si  cela  n'est  pas  arrivé  déjà. 

Cependant,  tout  n'est  pas  fait  pour 
l'homme  quand  on  l'a  détourné  du  mal 
et  porté  au  bien  ;  il  a  besoin  de  secours 
contre  les  souffrances  ,  les  chagrins,  les 
ennuis,  contre  lui  -  même  :  que  par  des 
accidens   imprévus  ,    que  par   la   faute 

pliquer  si  bien  à  ma  pensée,  que  j'ai  cru  pouvoir 
m'en  appuyei ,  sans  prétendre  nullement  donner  ici 
le  sens  théologique. 


d'autrui  ou  par  la  sienne  ,  il  soit  affligé 
dans  sa  fortune ,  dans  sa  santé  ,  dans  ses 
vœux,  dans  ses  affections  les  plus  chères, 
dans  ses  prétentions  les  plus  légitimes  , 
qui  le  consolera? qui  l'affermira  ?  Qu'un 
indigne  concurrent  l'emporte  sur  lui  ^ 
qu'un  procès  le  ruine;  qu'un  fils  désho- 
nore sa  vieillesse  ;  qu'une  épouse  ,  une 
fillechérielui  soientenlevéesparlamort; 
que  ses  imprudences  ou  ses  excès  dissi- 
pent ses  possessions  ou  ses  forces  ,  que 
lui  feront  alors  ses  droits  civils  et  poli- 
tiques et  toutes  les  prospérités  publiques, 
sinon  d'aigrir  ses  douleurs  ?  Le  système 
administratif  établira  des  dépôts  de  men- 
dicité, des  taxes  pour  la  misère ,  mais 
que  peut-il  pour  le  cœur  souffrant  ?  Est- 
ce  avec  des  souscriptions  ,  des  sociétés 
sanitaires  en  commandite  qu'on  réparera 
la  trahison  d'un  ami  ,  l'ingratitude  d'un 
hls  ou  le  dégoût  de  la  vie  ?  Condorcet, 
dit-on  ,  espérait  qu'à  force  de  perfectibi- 
lité on  parviendrait  à  ne  point  mourir, 
et  nous  avons  vu  de  nos  jours  une  folie 
de  ce  genre  qui  a  essayé  de  faire  secte  ', 
mais  quelle  découverte  scientifique  sera 
capable  de  guérir  le  dépit  d'une  ambition 
déçue  ,  le  ressentiment  d'une  offense  , 
l'amertume  d'une  séparation  éternelle  ? 
Qui  n'a  pas  entendu,  au  moment  de  l'af- 
fliction, les  consolations  banales  de  la 
philosophie  ?  —  C'est  une  nécessité  du 
destin  -,  le  mal  est  sans  remède  ;  on  doit 
se  consoler  de  tout  ;  il  faut  s'armer  de 
courage.  —  Qu'on  lise  Cicéron,  Sénèque, 
Epictète ,  Marc  -  Aurèle  ,  et  l'on  verra 
quelles  plaintes  pitoyables  et  quelle  pué- 
rilité de  raisonnement  on  a  su  jusqu'à 
présent  appeler  au  secours  contre  la  souf- 
france et  le  chagrin. 

C'est  ù  cela  surtout  que  l'homme  n'en- 
tend rien  ;  Dieu  seul  connaît  les  endroits 
les  plus  sensibles  de  ce  cœur  comme  les 
secrets  de  cette  conscience  qu'il  a  formés. 
Ecoutons  encore  le  céleste  réparateur  des 
âmes  ;  quelle  sublime  nouveauté  !  «  Heu- 
(c  reux ,  dit-il,  les  pauvres  en  esprit; 
(c  heureux  ceux  qui  pleurent  ;  heureux 
«  ceux  qui  sont  doux;  heureux  ceux  qui 
«  souffrent  persécution  pour  la  justice  ! 
(c  Que  sert  de  gagner  le  monde  entier,  si 
«  Ton  perd  son  ûrae  ?  »  Lisez  l'Evangile, 
lisez-le  tout  entier  sans  en  rien  passer  ; 
car  tout  y  est  dit,  tout  ce  qui  est  néces- 
saire à  l'homme.  Cette  législation  a  tra- 


mo 


L'UNIVERSITÉ 


versé  dix- huit  siècles  sans  altération; 
elle  est  une  ,  sainte,  universelle.  ]Nulle 
part  et  en  aucun  temps  il  n'est  de 
condition  qui  n'y  ait  puisé  sa  dignité  ,  sa 
perfection  ,  sa  consolation  •  là  ,  pas  un 
danger  qui  ne  trouve  son  rempart ,  pas 
un  malheur  son  remède ,  pas  un  mérite 
son  espérance,  pas  une  douleur  son  bau- 
me, pas  une  vertu  son  appui  ,  son  pro- 
grès. «  Pas  un  cheveu  de  nos  têtes  qui  ne 
«  soit  compté  -,  un  verre  d'eau  donné  a 
<f  sa  récompense.  » 

Comment  concevoir  après  cela  qu'on 
ait  pu  dire  sérieusement  et  avec  un  ton 
de'sensibilité  notable,  que  «ce  fut  la  fai- 
blesse comme  la  grandeur  du  catholi- 
cisme de  vouloir  répondre  à  tous  les  be- 
soins de  l'homme  '■  ?»  On  lui  sait  gré  de 
l'intention,  mais  «les  hérésies  ont  bien 
«  plus  de  vigueur.  «  Pour  moi,  je  n'avais 
pas  cru  cela  jusqu'à  présent,   et  je  n'ai 
pas  encore  vu ,  dans  aucune  hérésie,  une 
aussi  grande   force  de  résistance  et  de 
persuasion  que  dans  l'Eglise  catholique. 
Celle-ci  «traîne  après  elle  le  bagage  des 
«  tièdes  et  des  timides  :  »  cela  est  vrai , 
cela  même  est  bien  dit  ;  mais  qu'on  en 
fasse  une  preuve  de  faiblesse ,  c'est  ce 
qui  étonne  bien  davantage.   Comme  s'il 
n'y  avait  pas  partout  des  tièdes  et  des 
timides  !  Avec  cette  différence  qu'ils  sont 
partout  délaissés  ou  opprimés  ,  au  lieu 
que  l'Eglise  ne  retranche  jamais  que  ses 
ennemis  déclarés.  Quant  aux  faibles,  elle 
]es  supporte  :  elle  relève  même  avec  ten- 
dresse les  tombés  _,  comme  une  mère  qui 
conduit  devant  elle  et   à   ses  côtés  ses 
enfans  déjà  grands  ;  mais  elle  tient  par 
la  main  et  elle  porte  dans  ses  bras  ceux 
qui  ne  peuvent  aller  seuls,  ceux  qui  ne 
peuvent  marcher;  elle  ne  consentira  ja- 
mais à  les  abandonner  sur  le  chemin. 
Appelez  cela  de  la  faiblesse  si  vous  vou- 
lez ;   à  mes  yeux  c'est  une  grandeur  de 
plus.  Ce  reproche,  au  reste,  qu'on  repro- 
duit presque  aussitôt  sous  une  autre  for- 
me ,  en  comparant  l'Eglise  catholique  à 
l'Océan  qui  reçoit  toutes  les  souillures  . 
est  renouvelé  de  Julien  l'apostat  =» ,    qui 
lui-même  ne  l'a  pas  inventé.  Long-temps 
avant  lui,  les  Pharisiens  censuraient  déjà 
notre  divin  maître  de  sa  bonté  pour  les 

'  M.  Michelct ,  préface  des  Mémoires  de  Luther. 
■"  Julien,  Dialogue  des  Césars. 


CATHOLIQUE. 

pécheurs  et  les  publicains  ,  et  notre  di- 
vin maître  répondait  par  la  céleste  para- 
bole de  l'Enfant  prodigue.  Julien  avait 
été  lecteur  dans  l'Eglise  de  isicomédie  , 
et  il  avait  certainement  lu  cela  dans 
l'Evangile,  mais  il  ne  l'a  jamais  compris. 
Je  croyais  le  dix  -  neuvième  siècle  plus 
avancé. 

Ainsi  ,  les  constitutions  les  plus  ha- 
biles ,  les  législations  les  plus  savantes  , 
toujours  nulles  pour  le  bien  et  presque 
autant  contre  le  mal  ,  n'ayant  que  des 
droits  à  constater  et  des  prohibitions  à 
faire  ,  laisseront  toujours  l'homme  à  lui- 
même,  sans  devoirs  certains,  sans  conso- 
lations et  avec  des  droits  illusoires  ;  dans 
une  indépendance  égoïste,  et  cernée  de 
tous  côtés  par  d'autres  indépendances 
aussi  certaines  ,  qui  le  gêneront  plus  ou 
moins.  Par  cette  disposition,  une  nation 
se  fractionne  elle-même  sans  le  savoir, 
trompée  par  cette  parité  de  sentimens 
et  cette  activité  simultanée  d'ambitions 
particulières  qu'elle  prend  pour  unani- 
mité. On  verra  beaucoup  d'entreprises 
d'industrie  et  de  bénéfice,  jamais  de  cor- 
porations :  et  plus  elle  gagnera  en  éga- 
lité politique,  plus  l'illusion  sera  grande. 
Mais  comme  chacun  a  besoin  de  tous,  et 
que  tous  réclament  le  niveau  pour  cha- 
cun ,  la  difficulté  restant  toujours  de 
concilier  l'intérêt  ou  le  droit  public  avec 
l'intérêt  ou  le  droit  individuel,  alors  ou 
la  législation  sera  plus  forte  ou  l'admi- 
nistration. Si  c'est  la  législation,  les  lois, 
incapables  de  tout  prévoir,  seront  sans 
cesse  changées,  éludées,  transgressées; 
les  fonctions  salariées  et  sans  cesse  re- 
nouvelées, afin  que  nul  ne  soit  exclu  de 
la  participation  au  pouvoir  :  l'admi- 
nistration ira  toujours  s'affaiblissant  j  la 
démocratie  excédera  pour  se  dissoudre 
en  anarchie  et  tomber  sous  le  despo- 
tisme d'un  seul.  Si  .  au  contraire ,  c'est 
l'administration  qui  l'emporte  ,  comme 
elle  n'a  plus  affaire  qu'à  des  individus  , 
qui  veulent  aussi  ne  traiter  qu'avec  elle  , 
il  faut  qu'elle  s'établisse  dans  une  rési- 
dence fixe ,  d'où  tout  parte  et  où  tout 
revienne,-  qu'elle  multiplie  son  action  à 
l'infini  pour  correspondre  avec  tous  :  que 
pour  ne  rien  laisser  languir  ni  échapper, 
elle  étende  et  ramifie,  jusqu'aux  der- 
nières extrémités,  une  filière  de  légalités 
fiscales,  judiciaires  et  coercitives.  La  cen- 


tralisation,  qui  est  sa  nécessité  et  sa  for- 
ce ,  achève  le  morcellement  individuel. 
Il  n'y  a  plus  de  provinces,  seulement  des 
villes;  plus  de  groupes,  seulement  des 
citoyens ,  et  chaque  citoyen  se  trouve 
seul  en  face  du  pouvoir,  comme  les  mu- 
nicipes  et  les  colonies  ,  qui  n'avaient  de 
rapports  directs  qu'avec  Rome.  Il  en  ré- 
sulte plusieurs  inconvéniens  irréparables. 
D'abord,  du  siège  de  l'administration  dé- 
pend l'existence  de  tous.  Sans  doute  l'or- 
ganisation sociale  présentera  une  grande 
régularité,  mais  une  régularité  toute  mé- 
canique ,  celle  d'une  armée  ou  d'un  ate- 
lier ;  le  soldat  est  à  son  rang ,  l'ouvrier 
à  son  métier  ;  ils  vont  uniformément  non 
ensemble,  juxtaposés  non  unis 3  l'un  et 
l'autre  marche  ou  remue  sans  s'inquiéter 
de  son  voisin.  La  moindre  tentative  de 
désordre  est  plus  promptement  arrêtée  ; 
mais  le  centre  troublé,  tout  demeure  en 
suspens;  le  centre  pris,  tout  est  perdu; 
l'organisation  sociale  est  remise  en  ques- 
tion. Secondement,  la  centralisation  pre- 
nant une  partie  des  citoyens  à  son  ser- 
vice ,  elle  les  sépare  entièrement  des 
autres,  et  divise  la  nation  en  salariés  et 
administrés.  Ceux-ci  restent  inférieurs  et 
jaloux,  les  autres  responsables  sans  in- 
fluence ,  car  ils  ne  feront  jamais  une 
aristocratie  ;  ce  sera  une  cause  perpé- 
tuelle de  dissentions  intestines.  Enfin,  ce 
sentiment  de  l'égalité,  quelque  naturel 
et  juste  qu'il  soit  au  fond  ,  ne  détruit 
jamais  la  vanité  ;  l'esprit  d'égalité  même, 
poussé  jusqu'à  un  certain  point ,  n'est 
plus  que  de  l'orgueil.  Or,  l'égalité  so- 
ciale ne  laissant  plus  de  distinction  exté- 
rieure que  le  luxe  et  la  jouissance,  inspi- 
rera une  émulation  de  richesse  et  de 
cupidité  qui  pourra  bien  exciter  et  en- 
tretenir long-temps  l'industrie,  mais  qui 


SCIENCES  HISTORIQUES.  201 

tournera  infailliblement  à  la  ruine  des 
mœurs,  du  patriotisme,  de  l'énergie  et 
du  caractère  national. 

Voilà  les  inévitables  résultats  de  toute 
société  purement  politique  ,  qui  n'aura 
point  la  vie  spirituelle,  laquelle  n'existe 
que  dans  l'Eglise  catholique.  Là,  l'homme 
connaît  ses  véritables  droits,  ses  devoirs, 
ses  besoins  ;  il  sait  ce  qu'il  faut  ne  pas 
faire,  ce  qu'il  faut  faire  et  comment  il  le 
faut  faire.  En  lui  donnant  des  espérances 
plus  hautes  que  celte  terre,  l'Eglise  lui 
donne  l'esprit  de  charité ,  l'esprit  d'u- 
nion ,  avec  la  résignation  et  le  courage. 
Singulier  contraste  !  La  législation  hu- 
maine ne  considère  l'homme  que  comme 
sociétaire,  et  elle  le  rend  individuel, 
égoïste  ;  la  législation  divine  le  considère 
avant  tout  comme  homme  ,  et  elle  le 
rend  social.  La  civilisation  moderne  en 
flattant  l'homme  ,  en  lui  parlant  surtout 
de  ses  droits  ,  parait  ne  chercher  que  le 
bonheur  des  peuples,  et  elle  aboutit  à 
la  même  fin  que  la  civilisation  antique  , 
le  despotisme  et  la  barbarie.  La  civilisa- 
tion catholique  ou  spirituelle  révèle  à 
l'homme  des  droits  plus  précieux,  in- 
siste sur  les  devoirs  par  lesquels  il  les 
faut  acquérir  ,  établit  une  égalité  réelle 
en  compensant  les  supériorités  sociales 
par  des  obligations  plus  redoutables  ,  et 
elle  rend  par  là  le  pouvoir  plus  solide  et 
plus  humain,  les  peuples  plus  libres  et 
plus  heureux. 

La  leçon  prochaine  exposera  la  consti- 
tution de  l'Eglise  dans  son  gouvernement 
et  dans  son  action  sur  la  société  politique. 


Edouard  Dumoint, 
Professeur  d'histoire  au  cellégo 
Saint-Louis. 


-I-OH- 


REYUE. 


ROME  CHRETIENNE. 
I"  SIÈCLE. 


Salve,  magna  parens  frugum.,.» 
Magna  virum. 

Salut ,  terre  féconde ,  mère  de  grands 
Sommes  ! 

Virgile. 

Squallet  CapitoUum. 
Le  Capitole  est  souillé. 

S.  JÉRÔUE. 


Si  l'impression  que  cause  la  vue  de 
Rome  est  si  puissante  sur  toutes  les  âmes, 
sur  celle  du  vieillard  et  de  l'antiquaire 
refroidie  par  les  années  et  les  systèmes , 
comme  sur  celle  du  jeune  homme  au 
cœur  chaud  et  à  l'ardente  imagination, 
que  ne  doit-elle  donc  pas  être  pour  le 
chrétien  qui  voit  toujours  dans  la  grande 
ville  la  capitale  du  monde,  capui  orbis  ; 
car  n'est-elle  pas  le  siège  de  cette  Eglise 
indéfectible  qui  a  couvert  les  nations  de 
la  gloire  de  Dieu  comme  l'eau  de  la  mer 
recouvre  les  abîmes  '  3  et  qui ,  autrement 
puissante  que  la  vieille  république, 
maintient  depuis  dix-huit  siècles  l'em- 
pire qu'elle  s'est  acquis  sur  l'univers  ! 
Pour  celui-là  lessentimens  qu'il  éprouve 
en  approchant  de  Rome,  s'épanchent 
comme  la  prière  en  gémissemcns  inénar- 
rables '.  Vous  marchez  dans  une  plaine 
déserte  où  le  soleil  brûle  à  plaisir  l'herbe 
et  les  chardons:  point  de  maisons,  point 
d'arbres,  mais  çà  et  là  des  troupeaux  de 

•  Isaïe. 

'  S.  Paul,  ad  Rom.  C.VIII,  v.  26.—  Jpse  spi- 
ritus  postulat  pro  nobis  gemitis  inenarrabi- 
libus. 


buffles  et  de  cavales  -,  à  l'horizon ,  un 
grand  cercle  de  montagnes  vaporeuses  ; 
et  devant  vous  la  plaine ,  la  vaste  plaine 
dans  une  étendue  que  l'œil  ne  peut  em- 
brasser. Vous  allez  lentement,  car  la 
chaleur  pèse ,  accable  ;  un  immense 
ennui  vous  domine,  lorsque  tout-à- 
coup  du  milieu  des  herbes  flétries  surgit 
un  globe  lumineux ,  c'est  la  boule  de 
saint  Pierre!  Cette  première  apparition 
a  quelque  chose  de  magique ,  vous  avan- 
cez •  vous  avez  hâte  de  toucher  à  la  ville 
des  grands  souvenirs  :  durant  plusieurs 
heures  elle  semble  fuir  devant  vous,  mais 
cependant  à  mesure  que  la  distance  di- 
minue ,  les  formes  élancées  de  la  coupole 
se  dessinent  avec  majesté  sur  le  bleu 
azuré  du  ciel  ;  une  multitude  de  dômes 
et  d'aiguilles  se  jouent  à  l'entour  avec 
les  hautes  tours  carrées  du  Bas-Empire  : 
vous  apercevez  déjà  les  frontons  des 
temples,  les  splendides  corniches  des 
palais  3  c'est  comme  une  vision  qui  réa- 
liserait pour  vous  une  de  ces  villes  mys- 
térieuses qui  apparaissent  à  l'œil  fasciné 
du  voyageur  comme  de  séduisantes  oasis 
dans  les  solitudes.  La  route  passe  quel- 
quefois au  pied  de  tombeaux  antiques  , 
dont  l'un  se  nomme  encore  le  tombeau 
de  Néron  :  deux  ou  trois  torrens  la  tra- 
versent ,  mais  sans  le  bruit  de  leurs  eaux 
sur  les  cailloux,  à  peine  prendriez-vous 
garde  à  leur  cours  sinueux  qui  se  dérobe 
sous  des  buissons  de  lauriers-nains  et  de 
bruyères  :  puis  entin  vient  le  Tibre;  il 
roule  ses  flots  jaunâtres  sous  les  arches 
d'un  pont  demi-antique:  c'est  là  que  Ci- 
céron  arrêta  les  émissaires  de  Catilina  ; 
c'est  près  de  là,  à  droite,  si  l'on  en  croit 
la  tradition,  au  dessus  de  cette  petite 
église  dont  la  coupole  paraît  à  peine  à 
travers  les  pins  de  la  villa  Mellini,  que 
se  traça  dans  le  ciel  cette  croix  lumi- 
neuse qui  disait  —  In  hoc  signa  vinces. — 


REVUE. 


203 


Au  lieu  môme  où  vous  marchez ,  luttè- 
rent acharnées  et  terribles,  les  armées  de 
Constantin  et  de  Maxence,  dans  cette  san- 
glante bataille  qu'ont  immortalisée  l'i- 
magination de  Raphaël  et  le  pinceau 
brûlant  de  Jules  Romain. 

Lorsque  vous  mettez  le  pied  dans  la 
ville  éternelle^  la  pensée  vous  échappe  , 
étourdi  que  vous  êtes  par  le  bruit  des 
eaux  jaillissantes  ^ ,  et  le  roulement  pré- 
cipité des  caretelles  promenant  au  Corso 
ou  traînant  à  Ponte-malle  l'ouvrier  con- 
tent de  son  travail  et  la  bourgeoise  vêtue 
de  soie  qui  tient  à  occuper  son  rang  entre 
l'équipage  du  cardinal  et  celui  du  pa- 
trice  :  niais  partout  ce  sont  des  églises , 
des  statues,  d'élégantes  fontaines.  Oui , 
Rome  est  une  ville  de  chefs-d'œuvre, 
de  contrastes,  de  merveilles  apportées 
de  tous  pays  ;  où  le  buffle  rumine  pe- 
samment couché  au  pied  des  colonnes 
du  temple  de  la  Fortune  virile  * ,  où 
l'obélisque  égyptien  s'élance  gracieux  et 
svelte  devant  les  temples  du  Christ,  entre 
les  ouvrages  de  Phidias  et  de  Praxitèle , 
et  où  les  ruines  gigantesques  de  l'amphi- 
théâtre de  Vespasien  n'entendent  plus, 
au  lieu  des  vieilles  clameurs  des  Chré- 
tiens aux  hêtes/  que  les  prières  de  quel- 
ques moines  et  de  paysans  à  genoux  in- 
voquant la  miséricorde  divine  pour  les 
persécuté  s  et  les  persécuteurs,  ;t?ro  afflic- 
tis  et  persequentihus  eos  ^. 

Que  d'autres  s'efforcent  maintenant  de 
déterrer  Rome  païenne  de  dessous  les 
débris  que  le  temps  a  amoncelés  sur  ses 
ruines;  qu'ils  se  perdent  en  conjectures 
sur  les  lieux  où  l'on  fit  voler  l'encens  en 
l'honneur  de  p^olupia  ou  de  Ridiculus  ^ 
qu'ils  cherchent  à  restituer  à  Jupiter,  à 
César,  à  Vénus ,  quelque  peu  des  pres- 
tiges de  leur  culte  ;  pour  nous ,  laissons 
dormir  leur  sommeil  à  ces  divinités  d'un 

'  Je  ne  crois  pas  qu'il  y  ait  un  seul  endroit 
de  Rome,  si  l'on  en  excepte  les  quartiers  pres- 
que inhabités  tels  que  le  mont  Cœlius  et  Saint- 
Jean-de-Latran,  d'où  Ton  n'entende  une  ou 
plusieurs  fontaines. 

'  Ces  contrastes  sont  communs  à  Rome  :  le 
quartier-général  des  bœufs  est  l'ancien  Fo- 
rum, et  celui  des  buffles  est  dans  l'espace  qui 
8'étend  du  temple  de  Vesta  au  temple  de  la 
Fortune  virile, 

^  On  a  établi  un  chemin  de  la  Croix  au  Co- 
lysée* 


jour  ;  elles  ont  moins  vécu  que  le  grand 
cloaque  de  Tarquin. 

Celui  qui  voit  autre  chose  dans  le  passé 
que  l'agencement  artistique  de  quelques 
pierres ,  qui  n'estime  les  monumens  d'au- 
trefois qu'autant  qu'ils  se  rattachent  à 
l'histoire  de  la  civilisation  et  du  perfec- 
tionnement de  l'humanité;  celui  qui  ne 
voit  dans  la  puissance  romaine  qu'un  co- 
losse écrasant  le  monde  de  son  poids, 
sans  jamais  lui  tendre  une  main  secou- 
rable  pour  l'élever  jusqu'à  lui;  celui-là 
jettera  un  regard  de  pitié  sur  le  Forunij 
et  s'écriera  avec  le  Tasse  :  —  «O  Rome  !  ce 
ne  sont  pas  les  colonnes,  les  arcs  de 
triomphe,  les  thermes  que  je  recherche 
en  toi,  mais  le  sangi  répandu  pour  le 
Christ  et  les  os  dispersés  dans  cette  terre 
maintenant  consacrée.  Bien  qu'une  autre 
terre  l'enveloppe  et  la  recouvre  de  par- 
tout, oh!  puissé-je  lui  donner  autant  de 
baisers  ^et  de  larmes  que  je  puis  faire  de 
pas  en  traînant  mes  membres  infirmes  !» 

Oui,  c'est  Rome  chrétienne,  c'est  elle 
seule  qui  est  admirable  aux  yeux  du  phi- 
losophe. La  Rome  des  Brutus  et  des  Cé- 
sars fut  puissante  par  le  glaive,  mais  elle 
corrompit ,  elle  humilia ,  elle  abrutit 
l'humanité  :  Rome  chrétienne  n'eut  au- 
cune force  apparente  et  elle  consola,  elle 
éleva,  elle  agrandit  l'humanité  :  à  elle  se 
rattachent  tous  les  prodiges  de  la  civili- 
sation moderne;  à  elle  donc,  à  ses  mo- 
numens sacrés,  à  ses  saintes  reliques, 
notre  respectueuse  vénération  et  nos 
hommages! 

C'est  assez  la  coutume  parmi  ceux  qui 
se  disputent  les  lambeaux  des  rideaux  de 
Voltaire  à  Ferney,  qui  contemplent  avec 
un  pieux  recueillement  le  mouchoir  sale 
de  Jean-Jacques  à  l'Ermitage,  ou  qui 
chargent  leurs  poches  de  débris  de  mar- 
bre arrachés  à  quelque  temple  païen  ,  de 
se  moquer  de  la  bonhomie  chrétienne 
s'agenouillant  devant  des  ossemens, 
devant  quelques  parcelles  de  bois  riche- 
ment enchâssées  dans  l'or.  Ils  souriront 
en  voyant  les  pèlerins  prier  à  Sainte-Ma- 
ric-Majeure  au  pied  du  berceau  du  fils 
de  la  Vierge  ;  à  Saint- Jean  de  Latran,  de- 
vant la  table  sur  laquelle  il  célébra  la 
cène  ;  monter  à  deux  genoux  les  degrés 
que  monta  Jésus-Christ  durant  sa  pas- 
sion ;  ou  bien  s'humilier  h  Sainte-Praxède, 
devant  la  colonne,  à  Sainte-Croix,  devant 


204 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


le  bois  auguste,  à  Sainte-Marie  in  campo 
santo  y  devant  la  terre  qui  fut  arrosée 
de  son  sang  :  Pitié  !  folie  !  disent-ils.  Eh  ! 
pauvres  gens,  ne  voyez-vous  donc  pas 
que  ce  berceau  si  modeste,  si  nu,  mais 
resplendissant  des  feux  de  mille  bougies 
brûlant  dans  des  cassolettes  d'or ,  que  ce 
meuble  de  l'indigent  entouré  de  pierres 
précieuses,  c'est  la  réhabilitation,  l'ano- 
blissement du  pauvre!  Qu'était  le  pauvre 
dans  ce  monde  antique  dont  vous  scru- 
tez avec  admiration  les  vestiges?  esclave, 
gladiateur,  il  servait ,  il  mourait  pour  le 
plaisir  du  riche,  voilà  toute  sa  vie!  Or 
donc,  où  étiez-vous,  vous  et  les  vôtres, 
quand  un  bras  d'en  haut  a  rompu  ses 
chaînes?  où  étaient  vos  systèmes  et  vos 
élucubrations  philosophiques  sur  l'égali- 
té, la  liberté,  lorsque  ce  malheureux,  ce 
paria  a  été  invité  à  la  table  commune 
pour  y  manger  le  pain  des  forts!  Allez  , 
jamais  votre  morale  ne  sera  éloquente  , 
jamais  elle  ne  parlera  au  peuple  comme 
le  berceau  de  Sainte-Marie-IMajeure. 

Que  si  maintenant  vous  attachez  quel- 
que prix  aux  idées  d'affection,  de  dévoue- 
ment j  quesi  vous  admettez  une  provi- 
dence quelconque  pour  expliquer  la  ré- 
partition inégale  des  biens  et  des  peines 
sur  la  terre  ,  où  en  trouvez-vous  de  plus 
touchans  sym])oles  que  cette  table  à  la- 
quelle s'est  assis  un  Dieu  et  où  il  s'est  dis- 
tribué lui-même  à  ses  disciples^  que  cette 
colonne  ,  cette  croix  où  il  a  souffert 
pour  ceux  qu'il  aimait  et  souffert  jusqu'à 
Ja  mort  5  que  cette  glorification  enfin  des 
instrumensde  son  supplice,  que  cet  éclat, 
cette  pompe ,  ce  respect  dont  on  les  en- 
vironne ,  haute  et  solennelle  réparation  . 
heureux  présage  pour  celui  qui  gémit  et 
qui  pleure ,  car  ce  sont  autant  de  voix 
pour  lui  dire  que  ses  larmes  sont  comp- 
tées, et  qu'il  n'est  pas  une  de  ses  souf- 
frances qui  ne  lui  devienne  un  jour 
comme  un  trésor  !  Pour  Dieu,  agenouil- 
lez-vous j  car  si  à  de  tels  souvenirs ,  îi  de 
telles  pensées,  vous  ne  savez  répondre 
que  par  un  dédain  amer;  si  votre  âme 
ne  palpite  pas  îi  des  émotions  qui  font 
vibrer  des  millions  de  poitrines,  si  ce 
qu'il  y  a  de  plus  saint  an  monde  vous 
touche  peu,  vous  n'avez  de  l'homme  que 
le  mouvement;  mais  votre  âme  est  aussi 
froide  qu'un  cadavre. 

La  loi   de  Jésus-Christ  fut   annoncée 


pour  la  première  fois  à  Rome  par  saint 
Pierre,  en  l'an  42  ».  Suivant  la  tradition, 
le  saint  apôtre  se  serait  logé  au  pied  de 
PEsquilin,  près  de  la  voie  Suburra,  dans 
la  maison  d'un  citoyen  dont  les  deux 
filles  ,  Praxède]  et  Pudentienne  .  furent 
les  premières  à  abjurer  le  culte  des  ido- 
les. C'est  à  la  place  de  cette  maison  que 
depuis  a  été  édifiée  la  petite  église  de 
Sainte-Pudentienne  avec  son  haut  clo- 
cher bysantin.  La  prédication  de  saint 
Pierre  eut  les  mêmes  succès  dans  la  ca- 
pitale du  monde  qu'à  Jérusalem  et  à 
Antioche ,  et  le  nombre  des  fidèles  s'éle- 
vait déjà  à  plusieurs  milliers,  lorsqu'une 
persécution  dirigée  contre  les  Juifs 
obligea  le  chef  du  troupeau  à  quitter 
l'Italie  =.  La  garde  de  l'Eglise  naissante 
fut  alors  confiée  à  Andronic ,  à  Urbain 
et  à  quelques  autres  enfans  chéris  des 
apôtres  ^,  Or,  cette  Eglise  croissait  de 
jour  en  jour  dans  le  silence;  sa  foi  re- 
tentissait déjà  partout  le  monde,  et 
saint  Paul  brûlait  du  désir  de  venir  ré- 
pandre sur  elle  ces  trésors  de  la  grâce  , 
dont  Dieu  l'avait  fait  le  dispensateur  et  le 
ministre  4.  C'est  vers  l'an  58  qu'il  adressa 
aux  Romains  son  épître  dogmatique, 
et  dès  lors  il  leur  parle  comme  à  de  vieux 
convertis.  Au  peuple  le  plus  vain  de  sa 
raison,  il  proclame  la  faiblesse  et  l'insuf- 
fisance de  la  raison,  il  lui  dit  que  ses  phi- 
losophes se  sont  évanouis  dans  Leurs  pen- 
sées, et  qu'en  proclamant  leur  sagesse, 
ils  sont  devenus  comme  des  stupides  :  il 
leur  rappelle  leurs  crimes  ,  leurs  vices 
sans  nombre,  leurs  penchans  contre  na- 
ture, leur  orgueil,  leur  perfidie  -,  et  s'éle- 
vanthaut  et  ferme  sur  les  débris  souillés 
du  monde  antique,  il  lui  prêche  l'humi- 
lité, la  docilité  aux  enseignemens  ,  car 

'  La  venue  de  saint  Pierre  à  Rome  a  été  niée 
par  des  protestans  ;  mais  toute  leur  dialectique 
est  impuissante  contre  les  témoignages  de  saint 
Jérôme,  Catalogus  scriptorum  ecclesiastico- 
rum,  —  m  Petro ,  —  de  Terlullien,  de  pres- 
criptionibus  ,  c.  36,  —  et  d'Eusèbe  ,  Historia 
ecclesiastica,  L.  2,  cap.  24. 

Il  est  question  de  cette  persécution  aux  Ac- 
tes des  apôtres,  cap.  XVIII,  v.  -2. 

'  Saint  Paul,  adJiom.  cap.  XVI. 

^  Fides  vestra  annuntiatur  in  universo 
mundo....  Desidcro  videre  vos,  ut  aîiquid  im~ 
pertiar  x^obis  gratta  spiritualis,  ad  confirman~ 
dos  vos.  —  Ad  Rom.  cap.  I. 


REVUE. 


205 


il  n'y  a  de  salut  que  dans  la  foi  en  J-C. , 
et  la  foi  ne  se  trouve  pas,  elle  s'apprend, 
fides  ex  auditu. 

Saint  Paul  se  rendait  alors  à  Jérusa- 
lem :  on  sait  comment ,  emprisonné , 
menacé  de  mort  dans  cette  ville  ,  il 
vit  le  Christ  soutenant  son  courage  et 
lui  disant  :  —  Sois  constant  et  fort, 
car  il  faut  que  tu  rendes  témoignage  à 
Rome  comme  tu  viens  de  me  le  rendre 
ici.  —  Peu  de  temps  après  en  effet,  saint 
Paul  est  dirigé  vers  Rome  sous  la  garde 
d'un  soldat.  Débarqué  h  Puteoli  (Pouz- 
2ole),  il  y  rencontre  des  chrétiens  qui  le  re- 
tiennent pendant  sept  jours  ,ipuis  il  se  re- 
met en  route  ;  les  fidèles  de  Rome  étaient 
venus  au  devant  de  lui  jusqu'au  Forum 
d'Appuis  et  aux  trois  tavernes ^  aujour- 
d'hui Casarillo  di  santa  Maria  et  Cis- 
terna.  Saint  Paul  bénit  Dieu  en  les 
voyant  et  fit  son  entrée  avec  eux  dans  la 
ville  éternelle  '.  Bientôt  il  y  fut  délivré 
de  ses  chaînes  et  y  ayant  été  rejoint  par 
saint  Pierre,  les  deux  apôtres  se  logè- 
rent, suivant  la  tradition,  au  lieu  où 
s'élève  l'église  de  Santa  Maria  in  via 
lata,  en  face  du  Capitole.  C'est  de  là  que 
Paul  écrivait  à  Philémon ,  àTile,  aux 
Ephésiens ,  aux  Galates^  c'est  là  qu'il 
prêchait  la  folie  de  la  Croix  avec  cette 
fougue  ardente,  cette  éloquence  abrupte, 
quis'échauffaitdans  la  lutte  et  que  l'inspi- 
ration rendait  sublime. 

Il  y  avait  plus  de  douceur  dans  la  voix 
de  Pierre,  plus  d'onction  peut-êlre  :  on 
conçoit  que  les  âmes  soufirantes,  op- 
pressées par  le  malaise  moral  des  super- 
stitions païennes,  et  qui  soupiraient  après 
une  loi  plus  pure  ,  après  un  bien  qu'elles 
pussent  posséder  avec  amour,  on  conçoit 
que  les  Praxède,  les  Pudenlicnne,  les 
Prisca,  les  Basilisse,  les  Anastasie  se 
laissassent  facilement  entraîner  par  la 
bénignité  de  sa  parole. 

Paul  s'adressait  surtout  à  la  science 
pour  la  confondre,  à  la  raison  pour  l'hu- 
milier. jN'avait-il  pas  déjà  converti  le 
proconsul  Scrgius  Paul  us  et  Denys  l'a- 
réopagite?  A  Rome,  il  commande,  il 
domine  avec  le  même  ascendant  qu'au- 
trefois j  quelques  uns  peuvent  bien  se 
boucher  les  oreilles,  mais  un  grand  nom- 
bre est  subjugué;  des  courtisans  même 

'  Voir  Actes  des  apôtres,  cap.  XXVIH. 


de  Néron,  de  s«s  parcns,  Flavius  Cle- 
mens  entre  autresetDomitille  son  épouse 
s'humilient  devant  la  puissance  de  Dieu 
qui  se  révèle  dans  chacun  des  enseigne- 
mens  de   son   ministre  '. —  Au   bout  de 
deux  années,  Paul  s'éloignedc  Rome  pour 
visiter  l'Italie  ,  puis  il  retourne  en  Asie, 
à  Ephése ,  en  Crète  ,  et  ne  revient  à  Rome 
que  vers  l'an  64.  Les  progrès  de  l'Evan- 
gile commençaient  alors  à  troubler  le 
sommeil    des  augures  :   Simon  le  magi- 
cien, cet  ennemi  acharné  des  Apôtres, 
avait  cherché  à  lutter  avec  eux  dans  la 
capitale  même  de  l'empire.  On  prétend 
que  voulant  simuler  une  résurrection , 
il  était  parvenu  à  faire  remuer  la   tête 
d'un  mort,  mais  que  saint  Pierre  ayant 
ordonné  d'isoler  le  lit  sur  lequel  gisait 
le  cadavre,  avait  bientôt  mis  à  néant  sa 
supercherie ,    et   rendu    le    mouvement 
lui-même  à  cette  masse  froide  et  inani- 
mée. Simon  se  flatta  alors  de  pouvoir  se 
soutenir  en  l'air  par  l'effet  de  ses  enchan- 
temens  :  il  s'éleva  en  effet  du  haut  du 
Capitole,  mais  Pierre  et  Paul  prièrent, 
et  Simon   tomba  rudement  à  terre. 

Ces  prodiges,  l'influence  chaque  jour 
croissante  de  la  nouvelle  loi,  l'éloquence 
séductrice  de  ceux  qui  en  développaient 
les  préceptes  avaient  mis  en  mouvement 
toutes  les  mauvaises  passions  qui  fermen- 
taient dans  le  vieux  levain  du  Paganisme; 
on  pressentait  une  persécution  ;  saint 
Pierre  le  disait  lui-même  :  —  «  Je  suis 
certain  qu'approche  rapidement  la  de- 
struction de  ma  demeure  ^.» — Aussi  est- 
ce  peut-être  alors  que  le  prince  des  Apô- 
tres songea  à  fuir  de  Rome.  Il  partit, 
raconte  une  tradition  sainte  ^,  suivit  la 
voie  Appienne,  mais  à  peine  était-il  ar- 
rivé au  lieu  où  s'élève  aujourd'hui  une 
petite  chapelle  ronde  »,  qu'il  rencontra 
Jésus  chargé  de  sa  croix.  —  Seigneur,  où 

'  C'est  bien  vers  cette  époque  que  se  conver- 
tit Flavius  Clcmeiis,  mais  il  n'est  pas  aussi 
certain  que  ce  soit  saint  Paul  qui  l'ait  converti. 
—  C'est  une  tradition. 

^  SanctiPctri  epistola  secunda.  Cap.  l,v.  11. 

•*  >oir  les  Rollandistes  au  21)  juin. 

^  Celte  petite  chapelle  porte  le  nom  de  Do^ 
mine  quo  vadis.  Elle  est  peu  éloignée  de  l'é- 
i;lise  Saint-Sébastien.  On  conserve  dans  cette 
dernière  éj,'lise  une  pierre  sur  laquelle  on  pré- 
tend que  J.-C.  imprima  ses  pieds,  lorsqu'il 
rencontra  l'apôtre. 


2oe 


L'UNIVERSITÉ 


allez-vous?  s'écria  Pierre.  —  Je  retourne 
au  Calvaire  me  faire  crucifier  de  nou- 
veau, répondit  le  Fils  de  l'homme  j  —  et 
saint  Pierre  confus ,  comme  chez  CaiphC; 
revint  partager  les  dangers  de  ses  frères. 
Peut-être  alors  se  rappela-t-il  les  paroles 
que  lui  avait  adressées  son  divin  maitre, 
peu  de  jours  avant  sa  passion  :  «  En  vé- 
rité, en  vérité,  je  te  le  dis,  lorsque  tu 
étais  jeune,  tu  allais  où  tu  voulais,  mais 
lorsque  tu  auras  vieilli,    tu   tendras  la 

main  et  un  autre te  conduira  où  tu 

ne  voudras  pas  aller  ^» 

C'est  vers  cette  époque  que  Rome  fut 
dévorée  par  un  affreux  incendie,  dont  la 
vue  si  pleine  d'angoisses  lit  étinceler  de 
joie  les  yeux  caves  de  JNéron  :  il  fut  pour 
lui  comme  la  révélation  d'une  nouvelle 
sorte  de  volupté  :  le  monstre  s'était  ha- 
bitué au  goût  du  sang  comme  une  bête 
carnassière ,  et  il  ne  lui  était  plus  possi- 
ble de  s'en  passer.  Il  advint  donc  que  les 
chrétiens  furent  arrêtés  comme  auteurs 
de  l'incendie,  et  l'empereur  se  fit  de  leur 
supplice  un  jeu  cruel  et  barbare.  On  em- 
menait les  malheureux  dans  les  jardins 
de  Néron,  lesquels  s'étendaient  du  Tibre 
à  la  place  actuelle  de  Saint-Pierre  -,  on 
les  entassait  dans  le  cirque  qui  compre- 
nait l'espace  occupé  aujourd'hui  par  l'é- 
glise du  Vatican 3  et  là,  tantôt  on  les 
couvrait  de  peaux  de  bêtes,  pour  les  faire 
déchirer  par  des  chiens ,  tantôt  on  les 
brûlait,  on  les  crucifiait ,  et  le  soir,  en- 
duits de  poix  enflammée ,  ils  devaient 
éclairer  les  plaisirs  du  prince  \ 

Peu  de  temps  après  ces  horribles  scè- 
nes, Pierre  et  Paul  furent  enchaînés  dans 
la  prison  Mamertine.  —  La  prison  Ma- 
mertine,  aujourd'hui  Sa?i  Pictro  in  car- 
cere^  avait  été  construite  par  AncusMar- 
tius  et  Tullus  Hostilius  au  milieu  de  la 
ville  y  au    dessus  du  Forum  •*'.  Elle  se 

'  Ev.  sec.  Joan.  Cap.  XXI,  v.  18. 

=  Et  pereuntibus  addita  ludibria,  in  fera- 
rum  tergis  contexti  laniatu  canum  inicriunt, 
aut  crucibus  affixi  aut  flamandi,  atque  ubi  de- 
fecisset  dies  in  usum  nocturni  luminis  iireren- 
tur.  JJortus  suos  in  spectaculo  Nero  obtulcrat 
et  circense  ludibrium  edebat ,  habitu  aurirja 
permixtus  plebi ,  vel  curriculo  insistons.  (  Ta- 
cite, Ann.  L.  XV.) 

^  Carcer  ad  terrorem  cxcrescentis  audaciœ , 
medid  urbe,  imminens  Eoro,  œdificatur.  (Tile- 
Live.) 


CATHOLIQUE. 

composait  de  nombreux  cachots  et  de 
souterrains  profonds  qui  seuls  existent 
encore  ;  il  y  avait  un  précipice  dans  ces 
souterrains  où  l'on  jetait  quelquefois 
les  criminels:  d'autres  fois,  ils  étaient 
étouffés  dans  la  prison,  et  leurs  cada- 
vres étaient  abandonnés  sur  l'escalier 
qui  conduisait  à  ces  sombres  cavernes  ; 
cet  escalier  s'appelait  les  Gémonies. 

Les  souffrances  qui  attendaient  les 
Apôtres  dans  cet  odieux  repaire  ne  pou- 
vaient pas  plus  diminuer  leur  foi  que  ra- 
lentir leur  zèle.  Pierre  prêchait  toujours, 
et  à  sa  voix,  les  geôliers  Processus  et 
Martinianus  et  quarante-sept  captifs  em- 
brassaient la  loi  du  Christ  ;  une  source 
jaillissante  s'élançait  de  terre  pour  ser- 
vir au  baptême  des  néophytes.  —  Paul , 
l'ardent  apôtre ,  soutenait  les  droits  de 
la  conscience  et  la  justice  de  Dieu  en 
face  de  Néron ,  ou  bien  il  épanchait  avec 
bonheur  ses  dernières  paroles  dans  le 
sein  de  Timothée,  son  enfant ,  son  dis- 
ciple. —  «  Dieu  ne  nous  a  pas  donné  l'es- 
prit de  crainte ,  mais  de  courage ,  lui 
disait-il....  ne  rougis  donc  point  de  ren- 
dre témoignage   à  notre    Dieu c'est 

pourquoi  je  souffre,  mais  je  ne  suis  pas 
confondu  parce  que  je  sais  en  qui  j'ai 
foi....  Je  t'adjure  au  nom  du  Seigneur  et 
de  Jésus-Christ  qui  doit  juger  les  vivans 
et  les  morts....  Prêche  la  parole  sainte, 
insiste  au  temps  propice  ou  même  avec 
imporlunité,  discute,  supplie,  reproche 
en  toute  patience  et  toute  vérité  de  doc- 
trine.... veille  avec  soin,  travaille  pour 
tous,  remplis  l'œuvre  d'un  évangéliste, 
accomplis  ton  ministère,  sois  sobre.... 
Pour  moi ,  j'ai  combattu  un  bon  combat, 
j'ai  consommé  ma  course ,  j'ai  gardé  ma 
foi  ^» 

Le  jour  approchait  où  le  saint  apôtre 
devait  recevoir  la  couronne  de  justice  qui 
lui  était  réservée.  Pierre  et  Paul  furent 
extraits  des  prisons  le  29  juin  66  :  ils  mar- 
chèrent ensemble  jusqu'à  ce  lieu,  sur  la 
route  d'Ostie.  où  s'élève  aujourd'hui  une 
petite  chapelle  sous  leur  invocation  ^  Là, 

'  Secunda  ad  Timoth.,  cap.  I  et  IV. 

''  Cette  chapelle  est  désignée  sous  le  nom  de 
SS.  Pictro  e  Paolo  qui  separati.  —  Si  celle 
Iradilion  est  exacte,  il  faut  en  conclure  que  les 
apôtres  avaient  cliangé  de  prison  ;  car  la  route 
d'Ostie  est  loin  de  la  direciiou  qu'où  eut  dû 


REVUE. 


7m 


au  dire  de  la  tradition,  les  gardes  les 
séparèrent  j  et  Pierre  fut  conduit  au  som- 
met du  Janicule  qui  était  le  quartier  des 
Juifs ,  ou  peut-être  aux  jardins  de  Néron, 
déjà  consacrés  par  le  sang  de  dix  mille 
martyrs  '.  Avant  d'arriver  au  lieu  de  son 
supplice,  il  détacha  de  sa  jambe  la  bande 
qui  couvrait  les  plaies  que  lui  avaient 
faites  les  chaînes,  et  la  jeta  à  l'endroit  oii 
depuis  a  été  érigée  la  petite  église  de  la 
Bande  (  délia  Fasciola  )  ^.  Or,  une  croix 
avait  été  préparée  pour  sa  mort  comme 
pour  celle  de  son  maître  ;  mais  le  disci- 
ple voulut  y  être  attaché  la  tête  en  bas  , 
par  respect  pour  celui  qui  avait  sanctifié 
cet  instrument  de  souffrances.  C'est  ainsi 
qu'il  mourut  louant  el  bénissant  Dieu, 
au  milieu  de  ses  bourreaux  et  des  saintes 
femmes  qui  étaient  venues  en  cachette 
s'édifier  à  son  martyre  et  chercher  à  dé- 
rober son  corps.  Deux  d'entre  elles,  Ba- 
silisse  et  Anastasie  furent  saisies  à  l'in- 
stant où  elles  recueillaient  le  sang  du 
saint  apôtre  et  eurent  la  tête  trancha 
aussitôt. 

Saint  Paul  avait  suivi  la  route  d'Ostie. 
Ayant  rencontré  une  dame  ,  nommée 
Plautille,  au  lieu  consacré  aujourd'hui 
par  l'église  de  San  Salvatore y  il  la  pria 
de  lui  donner  un  linge  pour  se  couvrir 
les  yeux,  lui  promettant  de  le  lui  rendre. 
Plautille  lui  donna  le  linge,  et  la  nuit 
suivante  le  saint  lui  apparut  et  le  lui 
restitua.  Ses  gardes  le  menaient  aux 
Eaux  Salviennes  ,  vallon  riant  et  frais  , 
à  trois  milles  de  Rome.  Là  il  fut  attaché 
à  une  colonne  de  marbre ,  et  décapité  : 
sa  tête ,  assure-t-on ,  bondit  trois  fois  sur 
la  terre ,  et  à  chacun  des  bonds  jaillit  une 
fontaine. 

Le  corps  de  saint  Pierre  fut  déposé  au 
Vatican,  lieu  que  devait  rendre  à  jamais 
célèbre  l'église  érigée  à  sa  mémoire  3  et 

suivre  pour  aller  du  Capîlole,   soit  aux  jardins 
de  Néron,  soit  au  Janicule. 

'  La  fête  de  ces  martyrs  se  célèbre  le  22  juin 
dans  l'Eglise  romaine.  Les  auteurs  qui  pensent 
que  saint  Pierre  a  été  crucifié  au  Janicule,  sont 
le  cardinal  Baronius,  Veguis,  Octave  Pancirole, 
Martinelli  et  Porzio.  Ceux  qui  pensent  qu'il  l'a 
clé  au  Vatican,  sont  Mallio,  riouieslore,  Bion- 
do,  Affarano,  Panvinio,  Anaslase-lc-Bibliolhé- 
calre,  etc. 

Cette  église  est  au  pied  du  mont  Cœhus, 
devaut  les  thermes  de  Garacalla. 


celui  de  saint  Paul  fut  enterré  par  Lu- 
cine ,  dame  romaine ,  dans  un  terrain  qui 
lui  appartenait ,  h  peu  de  distance  des 
Eaux  Salviennes  ,  et  sur  lequel  s'éleva  , 
au  quatrième  siècle,  la  basilique  placée 
sous  son  invocation. 

Aujourd'hui  des  temples  magnifiques 
ont  été  édihés  en  tous  les  lieux  sanctifiés 
par  la  présence  des  deux  martyrs.  Dès  le 
premier  siècle  ,  saint  Anaclet ,  troisième 
évêque  de  Rome,  creusa  un  oratoire  sou- 
terrain au  Vatican  ,  pour  y  recevoir  les 
reliques  de  saint  Pierre.  Au  quatrième , 
le  sommet  du  Janicule,  qui,  suivant 
quelques  opinions,  avait  été  le  théâtre 
du  crucifiement  de  l'apôtre,  se  couronna 
de  la  belle  église  de  Saint-Pierre-in-Mon.- 
torio.  Au  cinquième,  l'impératrice  Eu- 
doxie  fit  construire  l'admirable  basilique 
de  Saint- Pierre^s- Liens  ,  derrière  les 
thermes  de  Titus,  pour  y  conserver  et  y 
exposer  au  respect  des  fidèles  la  chaîne 
qui  avait  attaché  l'apôtre  à  Jérusalem,  et 
qui  fut  rompue  par  un  ange.  La  prison 
Mamertine  devint  à  son  tour  un  oratoire 
et  un  lieu  de  saint  pèlerinage.  La  table 
sur  laquelle  le  premier  vicaire  de  Jésus- 
Christ  avait  coutume  de  consacrer  le 
pain  et  le  vin  devint  un  autel  à  Saint- 
Jean-de-Latran  ,  sur  lequel  la  messe  ne 
put  être  célébrée  que  par  le  souverain 
pontife  ou  par  un  cardinal  muni  d'un 
bref  spécial  de  sa  sainteté.  Enfin  les 
Eaux  Salviennes  furent  consacrées  par 
une  chapelle  où  l'on  vénère  encore  la 
colonne  de  marbre  blanc  sur  laquelle 
Paul  fut  décapité,  et  les  trois  fontaines, 
muets  souvenirs  de  son  supplice.  Mais  ce 
n'était  pas  assez  de  ces  pieux  hommages 
de  la  foi  chrétienne  envers  les  glorieux 
prédicateurs  de  la  loi  du  Christ,  ce  n'é- 
tait pas  assez  de  ces  temples,  de  ces  ta- 
bleaux ,  de  ces  chefs-d'œuvre  des  arts 
chrétiens  de  la  civilisation  moderne  en- 
vers ceux  qui  implantèrent  au  sol  de 
Rome  le  germe  de  ces  arts  et  de  cette  ci- 
vilisation; ii  fallait  que  les  monumens  du 
paganisme  s'humiliassent  à  leur  tour  de- 
vant ceux  que  le  paganisme  avait  humi- 
liés ,  opprimés,  martyrisés;  il  fallait 
qu'ils  devinssent  comme  autant  de  mar- 
che-pieds pour  élever  plus  haut  le  sou- 
venir de  leur  triomphe  !  Aussi,  est-ce  une 
grande  chose  de  voir  aujourd'hui ,  à  la 
place  des  statues  décrépites  des  empç- 


208 


L'UMVEHSITÉ  CATHOLIQUE. 


reurs,  s'élever  nobles  et  pures  celles  du 
pêcheur  de  Tibériade  et  du  fabricant  de 
tentes  de  la  Cilicie  '  :  au  dessus  de  deux 
des  plus  beaux  ouvrages  de  Tart  antique^ 
les  colonnes  de  Trajan  et  d'Antonin!  ^ 

Les  successeurs  de  saint  Pierre  au  gou- 
vernement de  rÉglise  furent ,  dans  le 
premier  siècle,  saint  Lin.  saint  Anaclet 
et  saint  Clément.  Ce  dernier  avait  été 
compagnon  des  apôtres,  et  avait  prêché 
avec  eux  l'Évangile  ^  Or,  en  dépit  des 
persécutions,  le  nombre  des  disciples  se 
multipliait.  On  se  retirait  dans  quelque 
maison  solitaire  pour  prier  -,  là  ,  les  prê- 
tres ,  les  évêques ,  vêtus  comme  le  reste 
des  fidèles  ,  s'asseyaient  au  haut  bout  de 
la  table  ;  ils  lisaient  les  prophètes ,  consa- 
craient et  distribuaient  l'Eucharistie  ; 
puis  on  prenait  un  repas  en  commun , 
lequel  était  encore  sanctifié  par  la  prière. 
On  choisissait  surtout  pour  les  réunions 
pieuses  les  lieux  qu'avaient  habités  les 
martyrs.  Ainsi  la  maison  de  sainte  Prisca 
au  mont  Cœlius,  celle  de  sainte  Puden- 
tienne  au  pied  de  PEsquilin,  et  plus  tard 
celle  de  saint  Yalentin  ,  près  du  cirque 
de  Flaminius;  celle  de  saint  Clément,  au 
dessus  de  l'amphithéâtre  de  Yespasienj 
celle  de  sainte  Sabine ,  sur  PAventin  -, 
celle  de  saint  Pancrace ,  sur  la  voie  Au- 
rélienne ,  étaient  transformées  en  cha- 
pelles où  tout  ce  qui  avait  appartenu 
au  saint  était  religieusement  conservé , 
comme  rappelant  de  nobles  vertus  et  un 
grand  courage.  Lorsqu'on  pouvait  se 
rassembler  près  du  tombeau  des  martyrs, 
on  le  faisait  avec  bonheur.  J'ai  parlé  de 
l'oratoire  creusé  au  Vatican  par  saint 
Anaclet  ;  mais  il  fallait  un  profond  mys- 
tère, caria  surveillance  était  minutieuse 
dans  tous  les  lieux  de  supplice  pour  em- 
pêcher les  chrétiens  d'en  approcher. 
Alors  il  arrivait  que  de  saintes  femmes  se 
dévouaient  pour  enlever  les  reliques  des 
saints  et  les  cacher  dans  quelque  ca- 
verne, dans  quelque  puits  autour  duquel 
on  pût  prier.  Ainsi ,  dans  l'église  actuelle 
de  Sainte-Praxède  se  trouve  un  puits  où  la 

'  Les  Actes  des  apôtres  disent  en  parlant  de 
saint  Paul  et  d'Aquila,  erant  scunofactorice 
certis. 

'  Ces  statues  ont  été  placées  là  par  Sixte- 
Quint. 

^AdPhUipp.,  cap.  IV,  V.  2. 


sainte  patronne  amoncelait  les  ossemens 
des  martyrs  qu'elle  parvenait  à  arracher 
aux  bourreaux.  Cette  paisible  intrépidité 
de  la  femme  est  remarquable.  TS'ous  avons 
vu  sainte  Lucine  ensevelissant  saint  Paul . 
sainte  Basilisse  et  sainte  Anastasie  mises 
à  mort  pour  avoir  voulu  recueillir  le 
sang  de  saint  Pierre.  INe  sont-ce  pas  des 
femmes  qui  se  montrèrent  le  plus  atta- 
chées, le  plus  fidèles  à  Jésus-Christ  du- 
rant sa  passion  ,  qui  apportèrent  des  par- 
fums à  son  tombeau,  sans  craindre  lesgar- 
des.  lorsque  les  apôtres  semblaient  déjà 
l'oublier?  Avec  moins  d'élan  que  l'hom- 
me peut-être,  la  femme  se  laisse  moins 
rebuter  par  les  obstacles;  sa  force  d'âme 
n'est  peut-être  pas  si  brillante,  mais  elle 
n'en  est  que  plus  admirable,  parce  qu'elle 
est  plus  de  sang-froid.  La  femme  en- 
tend mieux  cette  voix  du  cœur  qui  parle 
toujours,  et  fait  accomplir  des  prodiges 
pour  ce  qu'on  aime.  Si  le  catholicisme 
était  un  inappréciable  bienfait  pour  tou- 
tes les  positions  sociales,  corrompues, 
avilies  par  le  paganisme,  il  l'était  surtout 
pour  la  femme;  il  répondait  enfin  à  ce 
besoin  d'affections  pures,  nobles,  éle- 
vées ,  généreuses .  qui  la  distingue,  et  que 
comprimait  violemment  le  paganisme 
avec  ses  dissolutions  hideuses,  et  cette 
servitude  domestique  dont  la  raideur 
prévenait  tout  abandon  dans  l'intimité 
et  toute  confiance  dans  les  épanchemens. 
Aussi  voyez  comme ,  aux  premières  pré- 
dications de  cette  loi  sainte,  elles  abju- 
rent tous  les  préjugés  de  l'éducation  , 
elles  renoncent  avec  joie  à  tous  les  avan- 
tages du  rang  et  de  la  fortune.  Sainte 
Prisca  était  iille  d'un  consul:  sainte  Do- 
mitille  était  de  la  famille  impériale .  et 
ses  enfans  avaient  dû  succéder  à  Domi- 
tien.  Visiter  les  prisonniers,  consoler  les 
malades  .  soigner  les  plaies  des  confes- 
seurs, recueillir  les  ossemens  des  mar- 
tyrs, telles  étaient  les  fonctions  de  ces 
anges  chez  qui  tout  était  devenu  amour 
et  sacrifice ,  du  moment  qu'elles  avaient 
trouvé  des  frères,  une  famille  ,  un  Dieu, 
pour  répondre  aux  batlemens  de  leur 
cœur. 

Lorsque  l'assemblée  chrétienne  pou- 
vait se  réunir  près  du  tombeau  de  quel- 
que saint,  c'était  sur  ce  tombeau  qu'on 
offrait  le  sacrifice  ,  et  cet  autel  alors 
s'appelait  la  Confession,  C'est  ainsi  que 


REVUE. 

les  tombeaux  placés  sur  les  anlels  des 
grandes  basiliques  romaines  ne  sont  en- 


20» 


core  nommés  que  la  Confession  de  saint 
Pierre,  la  Confession  de  saint  Laurent , 
la  Confession  de  saint  Sébastien,  etc.  Là, 
en  effet,  étaient  les  dépouilles  mortelles 
de  ceux  qui  avaient  co/i/e55c  Jésus-Christ 
par  leur  mort  comme  par  toutes  les  ac- 
tions de  leur  vie.  Dans  les  momensdeper- 
sécution,  on  priait  avec  une  ferveur  nou- 
velle, mais  sans  crainte,  car  on  se  souve- 
nait des  paroles  de  saint  Paul  :  Si  Dieu 
est  avec  nous ,  qui  est  contre  nous?  Si 
Deus  pro  nobis ^  quis  contra  nos? 

La  persécution  ,  après  avoir  été  si  vio- 
lente sous  Iséron,  cessa  d'être  publique 
et  ouverte  avec  son  règne.  On  sait  com- 
ment Néron,  gorgé  de  sang  et  de  dé- 
bauches, se  tua  misérablement  dans  la 
maison  d'un  de  ses  affrt[nchis ,  en  appre- 
nant la  révolte  de  ses  gardes.  Il  fut  en- 
terré près  de  la  voie  Flaminienne,  le  mal- 
heureux ,  en  attendant  que  ses  cendres 
fussent  jetées  au  vent  pour  faire  place  à 
une  église  de  cette  religion  qu'il  avait 
cru  pouvoir  étouffer,  et  qui  devait  gran- 
dir par  les  supplices.  C'est  cette  église 
de  Sainte-3Iarie-du-Peuple,  la  première 
que  l'on  aperçoit  en  entrant  à  Rome , 
avec  ses  peintures  de  Pinturicchio ,  ses 
bas-reliefs  de  Contucci ,  ses  marbres  ,  ses 
riches  cénotaphes  et  son  nom  si  doux , 
symbole  de  ce  règne  de  paix  et  de  jus- 
tice qui  prend  soin  des  plus  petits  ,  et  a 
détrôné  à  jamais  la  tyrannie  antique. 

Sous  Yespasien  et  sous  ïitus  s'accom- 
plissent les  anathèmes  des  prophètes  con- 
tre cette  nation  perfide  et  lourde  d'ini- 
quités %  qui  n'avait  pas  craint  de  faire 
retomber  sur  elle  le  sang  du  juste.  Jéru- 
salem est  emportée  d'assaut  j  le  temple 
est  détruit  sans  qu'il  y  reste  pierre  sur 
pierre,  et  les  Juifs,  traînes  à  la  suite  des 
cohortes  romaines,  doivent  bûtir  un  arc 
de  triomphe  à  leur  vainqueur  sur  la  voie 
sacrée  (l'arc  de  Titus),  et  élever  un  im- 
mense amphithéâtre  pour  le  martyre  des 
disciples  du  Christ  (le  Colysée).  11  fallait 
en  effet  un  monument  égal  à  la  lutte  •  il 
fallait  que  ce  monument ,  le  plus  gigan- 
tesque de  l'antiquité  païenne,  fût  un  éter- 
nel témoin  de  la  vérité  de  cette  foi ,  qui 

'  Gens  perfida,  Evang.  —  Populo  gravi  ini- 
quitate.  Isaïe. 
II. 


condamnait  les  Juifs  à  la  dispersion  et  à 
l'esclavage,  et  que  des  milliers  de  bètes 
féroces  ne  purent  éteindre  dans  le  sang 
dont  elles  firent  tant  de  fois  ruisseler  son 
arène  ! 

Dans  les  dernières  années  du  règne  de 
Domitien,  la  persécution  redevint  terri- 
ble et  ardente.  Flavius  Clemens,  cousin 
de  l'empereur  ,  subit  le  premier  la  co- 
lère du  despote:  Domitille,  son  épouse, 
cette  exilée  de  Rome,  et  ses  eunuques  , 
JNérée  et  Achillée,  après  avoir  enduré  de 
cruels  tourmens,  ne  tardent  pas  à  rece- 
voir, eux  aussi,  la  couronne  du  martyre. 
Leurs  corps  furent  ensevelis  par  le  dia- 
cre Césarée ,  et  dans  la  suite  une  église 
fut  construite,  sous  leur  invocation,  sur 
un  terrain  qui  avait  appartenu  à  sainte 
Lucine.  On  la  voit  encore  au  devant  des 
thermes  de  Caracalla.  Rebâtie  par  le  car- 
dinal Baronius  ,  en  1597  ,  elle  a  conservé 
du  moins  sa  forme  antique  et  sa  disposi- 
tion primitive,  qui  nous  reporte  encore 
aujourd'hui  aux  premiers  temps  du  chris- 
tianisme. 

Vers  cette  époque  (95) ,  saint  Jean  fut 
amené  à  Rome,  d'Éphèse ,  où  il  s'était  re- 
tiré avec  la  sainte  Vierge  depuis  la  dis- 
persion des  apôtres ,  et  d'où  il  gouver- 
nait les  églises  d'Asie.  On  se  rappelle 
que  saint  Jean  était  le  disciple  que 
Jésus  aimait  y  homme  d'une  tendresse 
vive  ,  d'une  onction  touchante  ,  qui  , 
dans  ses  vieilles  années  ,  ne  répétait  plus 
qu'un  seul  mot  ;  «  Mes  petits  enfans,  ai- 
mez-vous les  uns  les  autres!  «  et  dont 
l'Évangile  est  tout  entier  comme  une 
émanation  de  l'amour  divin.  Il  faisait 
donc  ombrage,  lui  aussi ,  ce  prêtre  si  peu 
offensif,  cet  homme  de  paix  qui  n'avait 
que  des  paroles  de  charité  et  de  béné- 
diction sur  les  lèvres^  il  faisait  ombrage 
à  la  politique  haineuse  et  craintive  de 
Domitien.  IN'ctait-ce  pas  un  crime  de 
prêcher  une  doctrine  qui  captivait  les 
populations,  el  dominait  le  pouvoir  des 
dieux  comme  celui  des  prccor.suls?  n'é- 
tait-ce pas  un  crime  d'attaquer  les  vices 
auxquels  l'empereur  se  plaisait  à  sacri- 
fier ?  Saint  Jean  fut  donc  condamné  i 
d'affreux  supplices.  On  le  mena  sur  le 
mont  Cœlius ,  près  de  la  roule  du  La- 
tium.  Là,  ses  cheveux  furent  coupés,  et 
on  le  plongea  dans  de  l'huile  bouillante  j 
mais  vainement  le  feu  était-il  attisé  par 

14 


210 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


les  bourreaux;  vainement  l'huile  bouil- 
lonnait-elle dans  la  chaudière,  Jean  de- 
meurait intact.  La  patience  des  bourreaux 
se  lassa  avant  la  patience  de  Dieu  5  le 
confesseur  sortit  sain  et  sauf  de  l'épreuve, 
et  il  fut  relégué  dans  l'île  de  Pathmos. 
Les  cheveux  du  saint  et  les  instrumens 
de  son  supplice  furent  soigneusement 
conservés  par  les  fidèles.  Dans  la  suite , 
une  chapelle  ,  sous  le  titre  de  San  Gio- 
vanni in  OleOj  fut  érigée  au  lieu  sanc- 
tifié p.ir  le  miracle  ,  et  ces  reliques  en 
devinrent  le  plus  précieux  trésor.  Cette 
chapelle  est  aujourd'hui  contiguë  à  Saint- 
Jean  in  Porta  latinâ ,  et  elle  a  été  re- 
construite au  dix-septième  siècle  avec 
une  magnificence  toute  italienne. 

Ainsi  finissait  le  siècle  qui  avait  com- 
mencé   avec    la    naissance    du    Fils   de 
l'Homme   dans  la  crèche  de  Bethléem. 
Que   d'événemens ,    quelles  révolutions 
dans   cette    période  !    Les   païens   n'en 
voyaient  rien  encore  ;  ils  Juraient  tou- 
jours par  Hercule  ,  battaient  des  mains 
aux  combats  de  gladiateurs ,  s'abandon- 
naient ù  de  hideux  plaisirs  en  l'honneur 
de  la  déesse  Flore ,  et  s'imaginaient  que 
les  disciples  de  la  Croix  n'étaient  qu'une 
poignée  de    fanatiques  dont  on   aurait 
toujours  aisément  raison  en  les  faisant 
passer  par  les  verges  comme  des  escla- 
ves. Mais  les  chrétiens  étaient  déjà  par- 
tout. Invisibles  comme  l'âme  ,  ils  com- 
mençaient à  se  répandre,  comme  elle, 
dans  toutes  les  parties  du  corps  social 
et  à  en  modifier  l'action.  Chaque  excès, 
chaque  violence  nouvelle  du  paganisme 
épuisait  le    monde    vieilli  j   c'était    un 
corps  'étiolé    avant   l'Age  ,   heureux    au 
moins  qu'un  sang  nouveau  vînt  lout-à- 
coup  réchauffer  ses  veines,  et  lui  rendre 
sa  vigueur  qu'il  avait  usée,  sa  jeunesse 
qu'il  avait  flétrie. 

Eugène  de  la  Gournerie, 


FLAVIEN, 
OU  DE  ROME  AU  DÉSERT. 


DEUXIEME    ARTICLE  '. 

Pour  compléter  l'esquisse  de  la  société 
païenne  à  l'époque  décrite  par  l'auteur 
de  Flavien,  au  troisième  siècle  de  notre 
ère  ,  il  nous  reste  à  jeter  un  coup  d'œil 
sur  les  doctrines  philosophiques  qui  par- 
tageaient les  esprits  cultivés.  Depuis 
long-temps  déjà  ,  près  de  trois  siècles 
avant  la  venue  du  Christ,  le  platonisme 
et  le  péripatétisme  avaient  été  remplacés 
sur  la  scène  de  la  philosophie  grecque  par 
le  stoïcisme  et  répicuréisme,  qui  pas- 
sèrent en  Italie  et  y  prévalurent  jusqu'au 
triomphe  définitjf  de  la  sagesse  révélée. 
Le  stoïcisme  et  l'épicuréisme.  peu  enclins 
aux  spéculations  métaphysiques  dans  les- 
quelles leurs  devanciers  avaient  labo- 
rieusement promené  l'esprit  humain  , 
s'occupaient  plus  spécialement  de  for- 
muler les  règles  de  la  vie  pratique ,  les 
préceptes  de  l'hygiène  morale. 

Suivant  Epicure  ,  le  monde  ,  composé 
d'atomes  qui  possèdent  en  eux-mêmes  le 
mouvement  et  les  lois  de  leurs  combi- 
naisons, s'explique  sans  moteur  premier 
et  sans  Providence  conservatrice.  Il  ne 
s'occupe  des  dieux  que  pour  les  reléguer 
dans  une  oisive  et  béate  indifférence,  et 
quant  aux  rapports  que  tous  les  peuples 
ont  cru  néanmoins  exister  entre  l'homme 
et  les  êtres  surnaturels  ,  il  les  attribue  à 
l'intervention  de  je  ne  sais  quels  équi- 
voques fantômes  ,  ni  purs  esprits ,  ni 
matière ,  par  lesquels  Fâme  serait  im- 
pressionnée à  peu  près  comme  nous  le 
sommes  dans  le  rêve.  Pour  rendre  raison 
des  fonctions  psychologiques  dont  la  déli- 
catesse veut  une  autre  cause  que  la  sen- 
sation vulgaire ,  il  met  en  jeu  un  prin- 
cipe subtil ,  analogue  peut-être  aux  es- 
prits  animaux  du  dix-septième  siècle  ou 
au  fluide  nerveux  du  dix-huitième ,  mais 
qui  périt  lui-même  et  se  dissout  quand 
cesse  la  combinaison  atomistique  qui 
constitue  lavie.Tout  se  réduisant  donc  en 
réalité  à  l'existence  terrestre  et  à  la  sensa- 
tion plus  oumoins  fine,  la  volupté  devient 
le  but  suprême  de  l'homme.  Seulement, 

'  Voir  la  liTraison  de  mai ,  t.  i ,  p.  401. 


REVUE. 

Èpicure  la  fait  consister  dans  la  quiétude 
de  l'âme  etdes  organes  :1e  sage  sera  celui 
qui,  au  lieu  de  se  livrer  inconsidéré- 
ment aux  ardentes  provocations  de  la 
passion  ,  h  la  fièvre  des  sens,  à  l'ivresse 
de  la  prospérité  ,  si  souvent  suivies  d'a- 
mers retours,  s'enveloppera  dans  sa  mo- 
dération comme  dans  un  manteau,  afin 
d'amortir  les  coups  du  sort  et  d'éviter 
l'aiguillon  de  la  douleur,  que  recèle  tout 
plaisir  excessif,  que  stimule  toute  émo- 
tion violente.  Cette  doctrine  n'est  au 
fond  que  le  code  savant  de  Tégoisme. 
Les  âmes  énergiques  des  Romains  la  pous- 
sèrent à  ses  extrêmes  conséquences  ;  déjà 
Cicéron  se  plaignait  de  la  contagion  que 
répandaient  dans  la  cité  les  discours  et 
les  exemples  des  troupes  d'épicuriens; 
qu'eût-il  dit  s'il  avait  été  témoin  des  igno- 
minies de  l'époque  impériale? 

Le  stoïcisme  ne  fut,  à  proprement  par- 
ler, qu'une  factice  exaltation  de  la  vo- 
lonté humaine  ;  il  érigeait  en  loi,  mais 
en  loi  dépourvue  de  sanction,  les  résis- 


211 


tances  d'un  mâle  orgueil  aux  séductions 
ou  aux  atteintes  hostiles  du  monde  exté- 
rieur.  Proclamant  que  la  raison  est  le 
fond  de  Thumanilé,   de  la   nature,   de 
Dieu  môme,  les  stoïciens  s'obstinaient  à 
ne  point  avouer  d'autre  mal  que  la  non 
conformité  de  nos  actions  à  cette  raison. 
La  douleur  et  le  plaisir  ne  lui  étant  in- 
trinsèquement ni  conformes ,   ni  con- 
traires, ils  leur  refusaient  toute  réalité. 
L'homme   qui  vivait  conformément  à  la 
raison,  ils  le  disaient  pourvu  de  tout  ce 
qui  constitue  le  bonheur,  libre,  riche, 
beau  ,  fùt-il .  comme  Epictète  ,  esclave, 
indigent,  infirme.  Le  stoïcisme  ne  niait 
pas  Dieu,  il  s'en  passait,  fièrement  ap- 
puyé sur  la  conscience  de  sa  force.  Toute 
ruine  néanmoins  ne  le  trouva  pas  iné- 
branlable. Caton,  cherchant  un  asile  dans 
la  paix  du  tombeau,  démentait  la  con- 
stance surhumaine  prêtée  par  le  poêle  à 
son  sage  idéal,  et  son  exemple  fut  repro- 
duit,  comme  on  sait,  par  plus  d'un  il- 
lustre imitateur.  Lorsqu'en  effet  l'homme 
désespérait  de  faire  triompher  la  cause 
de  la  justice  parmi  ses  semblables,  et  que 
lui-même  se  sentait  troublé  dans  le  sanc- 
tuaire de  sa  raison  par  le  dcchaîneuient 
et  la  mêlée  orageuse  des  passions  qui 
bouleversaient  la   société,   le  stoïcisme 
ne  lui  interdisait  pas  de  mettre  la  tombe 


entre  lui  et  un  monde  corrompu  ,  de 
protester  une  dernière  fois  par   sa  re- 
traite contre  le  règne  des  méchans  et 
l'excès   des    iniquités    contemporaines. 
Bien  plus ,  si  les  infirmités  de  la  vieil- 
lesse ,  une  infortune  extrême ,  des  dou- 
leurs qui  arrachaient  un  cri  d'angoisse  à 
la  nature  ,   avertissaient  le  stoïcien  que 
la   dignité  de  son  âme  était  en  péril, 
la  mort  s'offrait  encore  à  lui  comme  un 
moyen  licite  de  mettre  fin  à  la  lutte  et 
de   se  retirer  avec  les  honneurs  de  la 
guerre.  Le   philosophe  Démonax  avait 
vécu  d'une   manière  irréprochable,  au 
point  que  le  satirique  Lucien  s'inclina 
devant  sa  vertu  ;  il  avait  coutume  de  se 
servir  seul ,  ne  voulant  ni  se  souiller  par 
le  contact  d'esclaves ,  ni  rien  devoir  à 
l'obligeance  volontaire  d'hommes  qu'il 
méprisait  et  fuyait.  Quand  ses  membres 
lui  refusèrent  tout  service,  et  que  la  vieil- 
lesse, trahissant  sa  volonté  ,  menaça  son 
indépendance  morale ,  il  se  laissa  mourir 
de  faim.   C'est  bien  le  cas  de  dire  avec 
Montaigne  :  «  Cela  mène  à  quoy  en  géné- 
ral la  philosophie  consent,  cette  der- 
nière  recette   qu'elle    adonne   à  toutes 
sortes  de  nécessités,   qui  est  de  mettre 
fin  à  la  vie  que  nous  ne  pouvons  sup- 
porter. Qu'est-ce  autre  chose  qu'une  con- 
fession de  son  impuissance ,  et  un  ren- 
voi non  seulement  à  l'ignorance  pour  y 
estre  à  couvert ,  mais  la  stupidité  même, 
au  non  sentir,  au  non  estre.  «  (Essais, 
/.  2,  c.  12.) 

Dans  l'isolement  austère  et  inconsolé 
auquel  le  stoïcisme  réduisait  l'homme, 
les  vérités  les  plus  essentielles  échap- 
paient à  son  intelligence  assombrie.  Sé- 
nèque  ne  voyait  dans  la  croyance  à  l'im- 
mortalité de  l'âme,  qu'un  beau  songe 
dont  il  assurait  s'être  éveillé  depuis  long- 
temps. La  notion  d'une  Providence  juste, 
intelligente  ,  flexible  aux  prières  de 
l'homme  et  laissant  une  part  légitime 
à  son  activité  dans  le  cours  des  événe- 
mens ,  fut  obscurcie  par  un  fatalisme 
dont  on  retrouve  la  teinte  jusque  chez 
le  sage  3Iarc-Aurèle.  Verus  lui  ayant  dé- 
noncé les  projets  ambitieux  d'Avidius 
Cassiijs.  Marc-Aurèle  lui  répondit  :  w  J'ai 
reçu  votre  lettre  pleine  de  déliance  ,  au 
delà  de  ce  qui  convient  au  rang  que  nous 
occupons  et  à  un  gouvernement  tel  que 
le  nôtre.  Si  les  dieux  destinent  à  l'empire 


212 


L'UINIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


celui  contre  lequel  vous  m'exhortez  à 
me  tenir  en  garde ,  nous  ne  pouvons  pas 
nous  en  défaire  ,  quand  nous  le  vou- 
drions ;  car  vous  savez  le  mot  de  notre 
aïeul  Adrien  :  Pei^sonne  n'a  tué  son  suc- 
cesseur. Si  au  contraire  Avidius  Cassius 
combat  l'ordre  des  destins ,  lui-même 
trouvera  sa  perte ,  sans  qu'on  inculpe 
notre  clémence.  «  Le  comte  de  Maislre  a 
admiré  les  deux  maximes  des  stoïciens  ; 
ahstine  et  contine  ;  M.  Cousin  observe 
avec  justesse  qu'elles  paralysaient  chez 
l'homme  du  paganisme  toute  activité , 
toute  expansion  ,  ne  lui  laissant  qu'une 
raideur  passive  et  inféconde  :  il  leur 
manquait  le  tempérament  divin  de  l'hu- 
milité et  de  la  charité.  Le  titre  le  plus 
méritoire  du  stoïcisme  est  d'avoir  dé- 
fendu la  jurisprudence  romaine  ,  patri- 
moine commun  des  nations,  contre  la 
pernicieuse  influence  et  la  mollesse  dé- 
létère des  doctrines  épicuriennes.  Du 
reste  ,  il  fut  essentiellement  solitaire  ,  et 
les  quelques  hommes  distingués  qu'il 
produisit  ,  les  quelques  actes  de  vertu 
outrée  qu'il  inspira,  n'exercèrent  aucune 
action  morale  sur  les  masses. 

La  philosophie  grecque  s'était  rencon- 
trée avec  des  idées  provenant  d'autres 
sources ,  dans  la  docte  et  riche  cité  d'A- 
lexandrie ,  où  nous  avons  laissé  Flavien 
qui  venait  y  demander  à  la  sagesse 
païenne  son  dernier  mot.  Lien  commer- 
cial et  intellectuel  de  l'Orient  et  de  l'Oc- 
cident ,  Alexandrie  voyait  affluer  leurs 
vaisseaux  dans  son  port ,  leurs  doctrines 
dans  ses  écoles.  Platon,  Pythagore,  Aris- 
tote  ,  Zenon  ;  les  enseignemens  cosmo- 
«'oniques  des  prêtres  de  Memphis  et  de 
Thèbes  ;  Moïse  et  les  prophètes,  révélés 
par  la  traduction  des  Septante ,  popu- 
larisés par  la  fréquentation  des  Juifs  qui 
occupaient  tout  un  quartier  de  la  ville  ; 
la  parole  chrétienne  que  saint  Marc  l'E- 
vangéliste  avait  apportée  sur  ces  rivages, 
et  qui ,  à  Pépoque  qui  nous  occupe ,  re- 
tentissait par  la  bouche  d'Origène  ;  tous 
ces  élémens  disparates  ,  amalgamés  par 
les  Alexandrins ,  formèrent  une  liabel 
philosophique  au  sein  de  laquelle  Pé- 
rudition  moderne  a  essayé  de  faire 
pénétrer  des  clartés  qui  peut-être  ne 
satisfont  nos  habitudes  méthodiques 
qu'au  détiiment  de  la  vérité.  Les  déno- 
miualions  appliquées  aux  philosophes 


d'Alexandrie ,  que  l'on  a  appelés  tan- 
tôt néo-platoniciens  y  tantôt  néo-pytha- 
goriciens y  d'autrefois  simplement  éclec- 
tiques alexandrins  ^  sont  vagues  et 
confuses  comme  le  chaos  qu'elles  dé- 
signent. Le  résultat  le  plus  clair  et 
le  plus  saillant  de  ce  dernier  tra- 
vail de  l'esprit  humain  ,  fut  un  double 
mouvement  qui  aboutissait  à  confesser 
l'impuissance  du  rationalisme.  D'une 
partie  scepticisme,  qui  avait  surgi  sous 
Arcésilas  du  sein  même  de  l'académie, 
fut  reconstitué  à  Alexandrie  par  une 
secte  de  physiciens  et  de  médecins  em- 
piriques,  qui  concluaient  à  la  suspen- 
sion de  tout  jugement,  à  Xataraxie. 
D'un  autre  côté  ,  un  idéalisme  mystique 
essaya  de  s'élancer  par  la  force  de  l'in- 
tuition à  la  source  même  de  la  vérité  et 
de  la  lumière  ,  et  de  développer  chez 
l'homme,  en  spiritualisant  sa  nature, 
des  facultés  nouvelles ,  une  sorte  de 
seconde  vue  qui  le  mît  en  relation  avec 
le  monde  supérieur.  Cette  tendance  au 
supernaturalisme,  personnifiée  avec  éclat 
chez  Plotin ,  est  le  trait  caractéristique 
des  alexandrins.  Afin  d'atténuer  les  liens 
qui  retiennent  l'âme  captive  dans  la  ré- 
gion des  corps  et  allourdissent  son  vol, 
Plotin ,  à  Pimitation  de  Pythagore ,  in- 
terdisait à  ses  disciples  la  chair  des  ani- 
maux ;  il  pratiquait  l'abstinence  et  la 
continence.  Comme  les  stoïciens,  il  niait 
la  réalité  du  plaisir  et  de  la  douleur,  et 
n'avait  que  des  mépris  pour  les  mortels 
aveugles  qui  pleurent  leur  fortune  rui- 
née ou  la  perte  d'un  ami.  Au  milieu 
d'une  foule  désolée  qui  se  lamentait  sur 
les  désastres  d'un  incendie  .  Flavien 
entendit  les  déclamations  du  philo- 
sophe : 

«  Quel  dommage  réel  avez-vous  res- 
senti de  loutos  ces  pertes?  En  quoi  votre 
essence  en  est-elle  moins  pure,  moins 
céleste,  moins  calme,  si  elle  le  veut?  Et 
les  génies  bienfaisans  qui  nous  visitent 
demandent-ils  des  lits  somptueux  et  des 
Ianiî)ris  d'ivoire,  eux  qui  ne  cherchent 
sur  cette  terre  que  notre  Aine  qui  n'en 
est  pas? 

«  Vos  proches,  vos  amis  .  qui  ont  été 
délivrés  dans  celte  nuit  dernière,  et  qui 
maintenant,  réunis  au  grand  Etre,  rem- 
plissent les  espaces  qui  vous  environ- 
nent.  animent  l'air  que  vous  respirez  . 


sont  incorporés  de  nouveau  à  cette  na- 
ture, à  cette  âme  universelle  d'où  ils 
étaient  émanés  :les  plaindriez-vous  d'a- 
voir perdu  des  palais,  eux  qui  mainte- 
nant prennent  eu  pitié  tous  les  vôtres  j 
de  n'avoir  plus  de  familles,  eux  qui  sont 
rentrés  dans  la  grande  famille  humaine 
qui  peuple  tous  les  soleils  j  de  ne  plus 
respirer  votre  air  et  vos  parfums,  eux 
qui  nagent  dans  une  atmosphère  plus 
douce  ,  et  respirent  déjà  peut-être  ,  dans 
un  séjour  plus  haut,  toutes  les  émana- 
tions des  cieux? 

«  C'est  vous  qu'il  faut  plaindre,  vous 
qui  n'appartenez  qu'à  la  terre ,  et  qui 
n'avez  pas  assez  épuré  le  fond  de  vos 
âmes ,  pour  qu'un  de  ces  génies  qui  vo- 
lent dans  l'espace  ne  dédaigne  pas  d'y 
apparaître.  Une  seule  de  ces  révélations 
intimes  que  favorisent  ou  l'obscurité  si- 
lencieuse des  nuits  ,  ou  une  solitude 
éclatante  de  lumière ,  vous  en  appren- 
drait sur  tout  cela  plus  que  tous  mes  dis- 
cours, etc.,  etc.  » 

Sans  nous  arrêter  à  faire  remarquer 
l'affinité  dangereuse  qu'offrent  avec  le 
panthéisme  mystique  de  l'Inde ,  ce  grand 
Être  duquel  tout  émane,  auquel  tout 
retourne,  ces  épurations  successives  des 
âmes  qui  finissent  par  s'abîmer  dans 
l'harmonie  de  l'âme  universelle ,  signa- 
lons un  écueil  contre  lequel  allait  se 
perdre  un  idéalisme  que  ne  contenait 
aucune  autorité  régulatrice  ,  et  qui 
était  le  coup  de  désespoir  de  la  rai- 
son. Il  dégénérait  fatalement  en  rêveries 
folles  et  en  amour  déréglé  du  merveil 
leux.  Aussi  trouvons-nous  chez  les  écri- 
vains de  cette  école  Vextase  décrite  avec 
tous  les  détails  d'une  observation  minu- 
tieuse. Porphyre,  disciple  de  Plotin, 
affirme  que  son  maître  a  été  une  fois  ho- 
noré de  la  vue  de  Dieu.  Quand  l'école 
décline  ,  quand  on  arrive  à  Jamblique  , 
on  la  voit  s'adonner  aux  folies  de  la  di- 
vination ,  à  une  théurgie  extravagante. 
L'idée  d'une  influence  exercée  par  les 
astres  sur  les  destinées  de  l'homme  y 
reproduit  le  fatalisme,  et  la  liberté,  qui 
avait  renié  si  énergiquement  l'empire 
des  sens,  subit  sous  une  autre  forme  la 
tyrannie  de  la  matière. 

L'impuissance  de  la  philosophie  alexan- 
drine  à  sortir  du  cercle  scholastique  et  à 


se  constiluer  socialement ,   fait  éclater 


REVUE.  213 

l'inanité  de  ses  conceptions  et  la  rabaisse 
au  niveau  de  toutes  les  œuvres  purement 
humaines.  Pour  réorganiserle  paganisme 
en  y  faisant  pénétrer  ses  principes  ,  elle 
eut  à  sa  disposition  le  génie,  le  zèle  ,  le 
pouvoir  ,  l'autorité  d'un  grand  nom  , 
tout  cela  dans  Julien.  «  Julien,  dit 
M.  Cousin,  ce  n'est  autre  chose  qu'un 
écolier  d'Alexandrie  devenu  empereur  j 
c'est  l'école  d'Alexandrie  sur  le  trône.  » 
Que  fit  elle? 

Ses  derniers  jours  reçurent  quelque 
lustre  des  écrits  de  Probus;  elle-même 
sembla  dire  adieu  au  monde  dans  les 
hymnes  mystiques  et  si  profondément 
mélancoliques  que  nous  a  laissés  cet  écri- 
vain. Ce  qui  lui  restait  de  sectateurs, 
contraints  parla  persécution  de  chercher 
un  asile  à  la  cour  de  Cosroés,  revinrent 
ensuite  s'éteindre  sans  bruit  dans  les  dé- 
serts d'Egypte,  où  priaient  et  chantaient, 
autour  de  la  croix,  d'autres  solitaires  ra- 
dieux de  foi  et  d'espérance. 

Dans  cette  exposition  sommaire,  nous 
n'avons  indiqué  que  les  noms  et  les  choses 
graves.  Que  serait-ce  si  nous  scrutions 
la  vie  privée  de  tous  ces  diseurs  de  sen- 
tences, sirudemenlflagellésparLucien,  et 
dont  Fimmense  majorité  donnait  par  ses 
actes  un  perpétuel  et  scandaleux  démenti 
à  ses  paroles  ;  si  nous  écoutions  Dio- 
gène-Laërce,  révélant  avec  une  naïveté 
malicieuse  les  secrets  honteux  de  ses  con- 
frères ?  A  Rome  ,  un  philosophe  était 
devenu  chose  amusante  comme  un  bate- 
leur, comme  le  /b?^  qui  égayait  les  convives 
des  princes  durant  le  moyen  âge.  Tout 
riche  devait  avoir  le  sien,  et  il  était  coté 
sur  le  budget  de  ses  menus  plaisirs  à  une 
immense  distance  au  dessous  du  cuisi- 
nier, immédiatement  après  la  courti- 
sane :  h  un  cuisinier  dix  mines,  à  un 
flatteur  cinq  talens,  un  talent  à  une  cour- 
tisane ,  à  un  philosophe  trois  oboles. 
(  Cratès  in  Diogéne-Lnérce.  Lib.  vi.  )  La 
face  railleuse  et  déboutée  du  cynique  , 
celte  caricature  populaire  de  la  philoso- 
phie ancienne,  s'adaptait  parfaitement  au 
tableau.  Passons  sur  ces  misères. 

En  résultat  dernier,  les  efforts  de  l'es- 
prit humain  avaient  abouti  à  l'abjection 
des  doctrines  é])icuriennes  ,  à  la  stricte 
et  inféconde  individualité  du  stoïcisme 
ou  aux  rêves  des  mystiques  alexandrins. 
Certes,  le  sentiment  d'une  faiblesse  cou- 


214 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


statée  par  tant  de  siècles  d'épreuves ,  de- 
vait disposera  accueillir  la  religion  révé- 
lée les  hommes  de  désir ^  chez  lesquels  le 
doute  n'était  que  l'humble  aveu  d'une 
indigence  qui  aspirait  après  la  parole  de 
vie.  Est-ce  à  dire  pour  cela  que  les  éton- 
nans  progrès  du  Christianisme  trouvent 
une  explication  suffisante  dans  le  scepti- 
cisme qui  régnait  à  l'époque  de  son  éta- 
blissement ?  Est-ce  à  dire  que  les  intel- 
ligences étaient  livrées  d'avance  à  la 
doctrine  nouvelle  ,  de  même  qu'un  con- 
quérant n'a  qu'à  dresser  son  étendard  en 
face  d'une  ville  démantelée  et  affamée 
pour  s'en  faire  ouvrir  les  portes  ?  Asser- 
tion familière  à  ces  hommes  qui  saluent 
dans  l'avènement  du  Christianisme  un 
grand  progrès  social,  et  se  mettent  volon- 
tiers à  genoux  devant  la  religion  de  Jésus- 
Christ,  mais  à  condition  que  Vhumanité 
remplacera  Dieu  ,  et  que  les  grâces  et 
les  œuvres  merveilleuses  de  la  Providence 
deviendront  le  résultat  nécessaire  des  lois 
qui  régissent  l'esprit  humain ,  la  consé- 
quence purement  naturelle  de  ses  besoins 
et  de  ses  facultés. 

C'est  une  singulière  façon  de  raisonner, 
ce  nous  semble  ,  que  de  prétendre  infir- 
mer le   prodige  de  l'établissement   du 
Christianisme,  par  cela  même  que  toute 
autre  doctrine  mourait  à  la  peine  en  es- 
sayant ce  qu'il  réalisa  ,  la  conquête  d'es- 
prits incrédules  et  de  cœurs  corrompus. 
Que  si  la  religion  de  Tempire  croulait , 
quoique  éta}  ée  par  tant  de  souvenirs  , 
d'intérêts  et  par  une  autorité  formidable  • 
si  les  religions  nouvelles  et  les  systèmes 
des  philosophes  qui  pullulaient  à  Rome 
essayaient  envain  de  s'y  implanter  soli- 
dement ;   où  le  Christianisme  puisa-t-il 
donc  cette  vertu  privilégiée  de  fleurir 
dans  le  vide  et  de  jeter  si  promptement 
des  racines  vivaces  et  profondes  dans  un 
sol   dénué  de  consistance  ?  Par  quelle 
étrange  interversion  du  cours  ordinaire 
desévénemens^la  doctrinequi  combattait 
le  plus  directement  les  penchans ,    les 
habitudes,    les  traditions  de  la  société  ; 
qui  avait  contre  elle  toutes  ces  choses,  et 
pour  elle,  à  son  origine,  rien  qu'un  sym- 
bole ignominieux  et  d'obscurs  sectateurs, 
se  fit-ello,  seule,  acccplcr  de  ce  monde 
hostile?  Et  que  parle-t-on  des  lois  naturel- 
les de  rhumanité,  quand  tout  se  passe  en 
sens  inverse  des  probabilités  humaines? 


Ne  nous  faisons  point  non  plus  illusion 
sur  la  foi  des  anciens  républicains  de  la 
Grèce   et  de  Rome  ,    sur  ces  antiques 
croyances  dont  la  chute  laissait,  dit-on, 
place  libre  et  facile  victoire  aux  nova- 
teurs.  D'abord  ,   quant  aux  philosophes 
qui  n'ont  jamais  rien  fondé,  qui  ne  fon- 
deront jamais  rien  ,   minorité  superbe  , 
qui  marche   en  dehors  et  au  dessus  du 
peuple  ,  et  se  fait  gloire  de  sa  solitude, 
nous  avons  remarqué  déjà  que  le  scepti- 
cisme s'était  développé,  dans  le  cercle 
restreint  où  elle  s'agilait  ,  dès  les  plus 
beaux  jours  du  rationalisme  grec ,  dès 
l'origine  de  l'académie.  La  morgue  du 
dogmatisme  philosophique  était  moindre 
assurément  chez  Socrate  que  chez  les 
sophistes   de   l'empire.    Les    stoïciens  , 
au  fur  et  à  mesure  que  les   institutions 
et  les  mœurs  s'en  allaient  en  ruine  au- 
tour d'eux ,  se  concentraient  avec  une 
fermeté  plus  obstinée   dans  l'étroit  et 
sombre  asile  de  leur  doctrine.  Le  plus 
grand  philosophe  de  l'antiquité,  Platon, 
avait  confessé  que  la  vérité  ne  se  dévoi- 
lerait pleinement  aux  hommes,   que  s 
un  envoyé  divin  daignait  lui-même  les 
instruire.  Il  est  regrettable  que  ces  doutes 
modestes  et  si  bienséans  au  génie  n'aienti 
point  amolli  l'airain  du  stoïcisme  chez 
les  Marc-Aurèle  et  les  Antonin.  Veiwoyé 
divin  les  aurait  comptés  parmi  ses  disci- 
ples ,  à  côté  des  Athénagore  et  des  Clé- 
ment d'Alexandrie ,   au  lieu  de  les  ren- 
contrer dans  les  rangs  de  ses  adversaires. 
S'agit-il  de  la  religion  ,  de  la  foi  popu- 
laire ?  Accoutumés  que  nous  sommes  à 
trouver  dans  les  dogmes  chrétiens  la  so- 
lution de  tous  les  grands  problèmes  qui 
concernent  les  destinées  supérieures  de 
l'homme  et  ses  rapports  avec  Dieu  ;  dans 
le  sacerdoce  chrétien  ,  le  ministère  de  la 
prédication  uni  aux  fonctions  du  culte  , 
nous  commettrions  une  grave  erreur  en 
attribuant   un   caractère   analogue   aux 
rites  et  aux  prêtres  du  paganisme.   La 
religion  de  la  Grèce  et  de  Rome  ne  fut 
guère  autre  chose  qu'une  formule  sacrée 
de  l'histoire  ,  du  droit .  du  génie  de  cha- 
que nation.   Elle  glorifiait  les  origines 
nationales  par  l'intervention  des  dieux 
et  l'apothéose  des  héros:  consacrait,  par 
la  présence  de  statues-dieux,  la  cité,  le 
foyer  domestique,  les  limites  des  héri- 
tages ;  les  terrains  funéraires;  prêtait  ses 


REVUE. 


215 


symboles  à  tous  les  actes  solennels  de 
l'état  et  de  la  famille  ,•  s'identifiait,  en  un 
mot,  avec  les  institutions  politiques,  les 
droits  privés  ,  tous  les  besoins  et  toutes 
les  pratiques  de  la  vie  sociale:  mais  ses 
prescriptions  n'étaient  «uère  relatives 
qu'à  cet  ordre  borné  d'intérêts.  Les  quel- 
ques débris  de  vérités  primitives  qu'elle 
recelait  ,  disparaissaient  sous  le  voile 
épais  de  l'allégorie  et  sous  un  amas  de 
grossières  erreurs.  Si  elle  parlait  de  la 
vie  future,  c'était  encore  pour  y  trans 
porter  une  image  de  l'organisation  civile; 
reléguantsurles  rives  ténébreuses  du  Styx 
les  esclaves,  les  enfans,  cette  multitude 
d'êtres  faibles  et  méprisés ,  dont  la  so- 
ciété antique  ne  tenait  aucun  compte  -, 
et  n'ouvrant  les  Champs  Elysées  qu'aux 
héros  et  aux  personnages  insignes.  Le 
prêtre  païen  demeurait  complètement 
étranger  à  l'enseignement  de  la  morale: 
mais  l'exemple  des  dieux  parlait  assez 
haut,  et  leurs  leçons  étaient  telles  que 
la  piété  consistait  à  les  oublier.  La  reli- 
gion ,  dans  les  plus  beaux  temps  des  ré- 
publiques grecque  et  romaine,  fut  donc 
beaucoup  plutôt  un  devoir  et  une  habi- 
tude du  citoyen  qu'une  croyance  et  une 
règle  de  l'homme.  Lorsque  l'aréopage 
condamna  à  l'exil  cet  Athénien  qui ,  ayant 
vu  la  statue  de  Minerve  sortir  de  Patelier 
du  sculpteur  pour  prendre  place  dans  le 
temple,  s'obstinait  à  ne  pas  confondre 
la  déesse  avec  le  bloc  de  marbre  façonné 
par  son  voisin,  apparemment  les  juges 
savaient  aussi  bien  que  le  coupable  à  quoi 
s'en  tenir  sur  cette  identité  fictive ,  sur 
cette  divinité  légale  ;  mais  ils  avaient  foi 
au  génie  d'Athènes,  qui  s'admirait  elle- 
même  dans  ses  grands  hommes  et  ses 
dieux,  en  sa  fortune,  que  les  traditions 
populaires  plaçaient  sous  l'égide  de  Mi- 
nerve ,  en  sa  gloire  que  rehaussaient  les 
pompes  du  culte ,  et  ils  ne  voulaient  pas 
qu'on  infirmât  les  coutumes  des  ancêtres 
par  un  examen  téméraire.  Or  ,  celte  foi 
civique.,  par  laquelle  le  paganisme  avait 
eu  vigueur,  ne  lui  manqua  point  à  Rome 
dans  ses  luttes  contre  la  religion  chré- 
tienne. 

Rome  ,  en  propngeant  ses  conquêtes  , 
avait,  il  est  vrai ,  multiplié  ses  dieux  ;  et 
assurément  un  quirite  de  ce  patriciat 
primitif,  qui  avait  possédé  autrefois  le 


était  attaché  celui  des  droits  civils  ,  au- 
rait eu  peine  à  reconnaître  sa  patrie  dans 
la  ville  des  Césars  ,  encombrée  d'affran- 
chis ,  de  barbares  et  de  divinités  étran- 
gères. INIais  les  grands  dieux  de  la  cité 
continuaient  néanmoins  de  recevoir  tous 
les  honneurs  du  culte  officiel.  Les  anti- 
ques oracles,  qui  établissaient  une  sorte 
de  solidarité  entre  leurs  autels  et  les 
destinées  de  la  ville  éternelle,  les  recom- 
mandaient vivement  à  la  vanité  natio- 
nale. Si  les  Romains  avaient  accueilli 
dans  leurs  murs  les  dieux  des  nations 
vaincues,  c'est  qu'ils  voyaient  en  eux  au- 
tant de  trophées  de  leur  puissance  .  au- 
tant de  vassaux  qui  rendaient  hommage 
à  Jupiter  Capitolin  et  confirmaient  la 
suprématie  de  son  peuple.  Seul .  le  Dieu 
des  Chrétiens  fut  exclu  du  bénéfice  de  la 
tolérance  commune,  et  neparlicipa point 
au  droit  de  bourgeoisie.  Rome  comprit 
en  effet  que  cet  liumble  Dieu  ,  dont  les 
adorateurs  mouraient  sur  les  chaises  ar- 
dentes ou  sous  la  dent  des  lions  plutôt 
que  de  brûler  un  grain  d'encens  devant 
les  idoles ,  ne  se  contenterait  pas  d'un 
rôle  secondaire  et  d'adorations  parta- 
gées. Elle  comprit  que,  si  tous  les  prêtres 
et  tous  les  bourreaux  de  Tempire  ne  se 
liguaient  contre  lui,  c'en  était  fait  des 
anciens  temples  ;  des  autels  de  la  Fortune 
et  de  la  Victoire ,  au  pied  desquels  le 
sénat  recevait  les  hommages  des  nations 
tributaires  ;  des  rites  consacrés  par  la 
mémoire  des  aïeux  et  dernier  élai  d'une 
nationalité  qui  ne  pouvait  consentir  h 
abdiquer  ses  illusions  superbes.  Cela  ex- 
plique l'acharnementqu'elle  déploya  con- 
tre la  sédition  chrétienne.  L'instinct  de 
la  multitude  repoussait  une  religion  qui 
analhématisait  ses  passions  et  ses  plai- 
sirs ,  et  se  présentait  i'i  son  ignorance 
sous  les  couleurs  odieuses  et  méprisée.*; 
du  judaïsme.  Chez  les  hommes  d'un  rang 
plus  élevé  ,  l'orgueil  romain  ,  un  pa- 
triotisme aveugle  se  soulevaient  contre 
leGaliléenmortdu  supplice  des  esclaves. 
On  sait  que  les  empereurs  philosophes 
n'épargnèrent  pas  ses  disciples;  on  sait 
aussi  quels  ménagemens  Constantin  et 
les  premiers  empereurs  chrétiens  furent 
contraints  de  giider  envers  le  sénat  de 
Ronîc.  dont  la  majeure  partie  se  cram- 
ponnait encore  avec  obstination  aux  sym- 


monopole  des  choses  sacrées,    auquel  |  boles  vcncrOs  de  l'aucicu  cullc.  Ainsi, 


216 


L'UWIVEUSITÉ  CATHOLIQUE. 


celte  mollesse  des  opinions,  ces  fluctua- 
tions des  consciences  que  l'on  présente 
comme  facilement  malléables  et  presque 
bienveillantes  aux  enseignemens  du  Chri- 
stianisme ,   se   changeaient  contre   lui  , 
contre  lui  seul,  en  opposition  violente. 
Paire  honneur  de  ses  succès  au  scepti- 
cisme ,  c'est  oublier  volontairement  Ju- 
lien, Libanius  ,   Symmaque  et  nombre 
d'autres  personnages  renommés  qui  dé- 
fendirent le  paganisme  à  outrance;  c'est 
rayer  de  l'histoire  ces  longues  persécu- 
tions qui  protestèrent  avec  une  si  cruelle 
énergie  contre  les  envahissemens  de  la 
religion  nouvelle.  D'ailleurs,  l'universa- 
lité de  ses  progrès  exclut  toute  cause 
purement  locale  ;   elle  eut  prise  sur  la 
nature  vierge  et  abrupte  des  Barbares , 
aussi  bien  que  sur  la  civilisation  savante, 
efféminée  et  sceptique.  Les  Celtes,  cette 
race  dure  et  aux  croyances  fortement 
trempées,  se  laissèrent  pénétrer  par  elle, 
presque  sans  effusion  de  sang,  et  les  pre- 
miers monastèreschrétiensdans  l'Armori- 
que  furent  d'anciens  collèges  de  Druides. 
Au  sein  même  du  paganisme  philosophi- 
que, l'Eglise  fit  de  brillantes  conquêtes 
dans  cette  fraction  de  l'école  d'Alexan- 
drie ,   qui  dogmatisait  avec  tant  de  har- 
diesse, et  qui  portait  jusque  dans  ses  il- 
lusions le  cachet  de  la  grandeur  et  de  la 
bonne  foi  ;  elle  y  recruta  saint  Panthène. 
Alhénagore,  saint  Clément  d'Alexandrie. 
Tatien,  etc.  A  l'époque  où  Flavien  visita  la 
ville,  on  voyait  se  presser  autour  d'Ori- 
gène  une  foule  d'auditeurs  que  la  vertu  de 
sa  parole  gagnait  à  Jésus-Christ  ou  conlir- 
mait  dans  la  foi  chrétienne.  Parmi  eux  se 
distinguaient  un  jeune  homme  né  païen, 
et  que  la  chrétienté  invoque  aujourd'hui 
sous  le  nom  de  Grégoire-le-Thaumaturge. 
etAmbroise  qui  illustra  plus  tard  le  siège 
de  Milan.    «Admirez,   dit  M.  Guiraud, 
comment  les  saintes   doctrines  vinrent 
jusqu'à  Augustin  qui  devait  les  répandre 
avec  une  si  merveilleuse  profusion.  Lui. 
les  tenait  d'Ambroise  ;  Ambroise,  d'Ori- 
gène  ',  Origène,  de  Clément  Alexandrin  ; 
Clément  ,  de  Panthenus.  etc.  Quelle  ad- 
mirable succession  d'hommes  dignes  d'un 
tel  dépôt  !  »  Ces  savans  docteurs  .   qui 
avaient  professé  ou  étudié  à  fond  la  sa- 
gesse païenne,  s'en  servaient  pour  attirer 
à   eux   les   iiUelligencos   d'élite  ,    et  les 
exhausser  peu  à  peu  vers  les  dogmes  et 


les  mystères  de  la  religion  révélée.  Loin 
de  croire  qu'il  fût  opportun  de  détruire 
radicalement  toute  croyance  antérieure, 
et  de  faire  au  préalable  le  vide  dans  les 
esprits,  pour  que  la  semence  nouvelle  y 
prît  racine  ,  ils  y  cherchaient  soigneuse- 
ment tous  les  débris  de  vérités  .   afin  de 
les  vivifier  par  les  rayons  de  la  lumière 
divine  ,  de  les  dégager  d'un  alliage  d'er- 
reurs ,   de  les  convertir  peu  à  peu  à  une 
foi  plus  haute  ,  plus  ferme  et  plus  pure. 
Saint  Justin  .   père  et  martyr,  a  été  jus- 
qu'à dire  que  les  philosophes  n'auraient 
presque  à  changer  que  de  nom  pour  de- 
venir disciples   du  Christ  :  ce  qui  doit 
s'entendre  de  ceux  qui ,  imbus  des  idées 
de  Platon,  se  trouvaient  en  outre  initiés 
par  Philon  aux  doctrines  hébraïques,  et 
préparés  par  conséquent  au  christianisme 
qui  épure  l'antiquité  profane  et  complète 
l'antiquité  sacrée.   Si  l'on  peut  toutefois 
reprendre  dans  ces  paroles  l'innocente 
exagération  que  le  comte  de  Maistre  ap- 
pelle le  jnensonge des  honnêtes  gens,  elles 
sont  une  manifestation  nouvelle  dn  désir 
qu'éprouvaient  les  docteurs  chrétiens  de 
saisir  Thomme  par  ce  qu'il  avait  conservé 
de  croyances  légitimes  et  vivaces.  Une 
expérience  qui  se  renouvelle  chaque  jour 
autour  de  nous ,  leur  avait  appris  que  le 
scepticisme  vulgaire,  fils  de  l'orgueil  et 
de  la  volupté,   paralyse  tous  les  efforts 
de  la  foi  et  de  la  charité  évangélique  , 
bien  loin  d'en  aider  le  triomphe. 

Ce  fut  entre  les  mains  d'Origène  que  Fla- 
vien déposa  le  fardeau  de  ses  erreurs  et  de 
ses  fautes  passées.  La  parole  d'Origène 
acheva  ce  qu'avaient  commencé  l'expé- 
rience des  douleurs  de  la  vie,  contre 
lesquelles  le  paganisme  n'avait  que  la 
négation  menteuse  des  stoïciens;  l'ex- 
périence plus  amère  encore  de  ses 
joies,  qui  avaient  arraché  h  un  empereur, 
au  milieu  des  délices  de  Caprée  ,  un  cri 
de  si  profonde  angoisse':  l'exemple,  l'in- 
effable charité .  le  courage  surhumain 
des  disciples  du  Christ;  INéodémie,  type 
ravissant  de  grâce  et  de  candeur,  qui 
représente  parfaitement  dans  l'ouvrage 
de  I\l.  (iuiraud  l'intlucnce  et  la  dignité 
morale  dont  le  christianisme  investissait 
la  femme:  par  dessus  tout  enfin,  l'auto- 
rité des  miracles,  ces  magnifiques  lettres 

•  Tijéro  ,  dans  sa  fameuse  lellre  ao  séoal. 


REVUE. 


217 


de  créance  que  Dieu  donnait  à  ses  envoyés 
et  sans  lesquels  le  triomphe  de  la  folie 
de  la  croix  serait  lui-même  ,  comme 
on  l'a  dit  souvent ,  le  plus  inexplicable 
des  prodiges.  Lorsque  le  martyre  de 
Wéodémie  a  rompu  le  dernier  lien  qui 
attachait  Flavien  au  monde  ,  et  que 
la  doctrine  régénératrice  a  pris  pos- 
session de  son  cœur,  il  n'hésite  plus, 
c'est  au  ciel  qu'il  marche.  «  Allez,  lui 
dit  Origène,  et  dites  à  Antoine  que  je 
vous  envoie  à  lui  afin  qu'il  vous  bénisse 
et  vous  enseigne  la  pénitence  et  le  pa- 
radis. » 

Qu'on  nous  permette  une  dernière  ci- 
tation. 

(c  La  Thébaïde  !....  Comme  ce  nom  re- 
tentit dans  l'âme  chrétienne  !  que  de 
hautes  leçons  il  fait  passer  sous  les  yeux! 
que  de  saints  exemples  il  retrace! 

K  C'est  un  merveilleux  spectacle  à  con- 
templer, de  notre  époque  même,  que 
cette  lutte  terrible,  continue  ,  commen- 
cée au  désert  contre  la  chair  toute  puis- 
sante, lutte  plus  pénible  peut-être  que 
celle  des  amphithéâtres,  et  qui  partage 
avec  elle  la  gloire  d'un  triomphe  si  mi- 
raculeusement ,  si  irrévocablement  ob- 
tenu. 

«  C'est  la  Thébaïde  qui  a  expié  Car- 
thage,  Antioche,  Rome,  Parthénope  et 
Alexandrie.  C'est  au  désert  que  le  chris- 
tianisme, religion  de  pénitence  et  de  mi- 
séricorde, s'est  définitivement  constitué, 
formulé  j  c'est  là  qu'avait  commencé 
Jean  le  Précurseur ,  là  que  le  Christ  avait 
envisagé  le  Calvaire,  là  enfin  que  le 
monde  romain,  qui  n'était  que  chair  et 
mensonge,  alla  se  transformer  en  esprit 
et  en  vérité. 

«  Il  restait  au  désert  quelque  chose  de 
l'Eden  primitif:  l'homme  pénitent  y  re- 
nouvelait presque  l'homme  d'avant  le 
péché ,  et  si  Dieu  ne  venait  pas  y  con- 
verser avec  lui ,  ses  anges  du  moins  y 
descendirent  sans  crainte  de  souillure, 
et  le  solitaire  les  retrouvait  près  de  lui  à 
toutes  les  défaillances  de  l'ûme,  à  tous 
les  appels  qu'il  élevait  vers  les  cieux. 

«Que  les  hommes  de  nos  jours  n'aient 
doue  que  des  rires  ou  des  mépris  pour 
ces  hommes  primitifs  de  Scété,  de  INis- 
trie  ou  de  la  Ihébaïde  !  à  eux  permis; 
mais  qu'ils  ne  s'applaudissent  pas  alors 
et  ne  s'enorgueillissent  pas  devant  nous 


de  ce  qu'ils  appellent  le  progrès  so- 
cial !  car  ce  progrès  tout  chrétien  ,  si  on 
veut  l'appeler  de  son  vrai  nom  ,  ce  sont 
les  austérités  de  l'Egypte  qui  l'ont  se- 
condé, qui  lui  ont  donné  toute  sa  force, 
qui  lui  ont  valu  ses  merveilleux  résultats. 
C'est  la  chair,  c'est  la  matière  domptée 
au  désert  qui  a  ouvert  les  voies  à  l'in- 
telligence ;  là  seulement ,  on  peut  le  dire, 
a  commencé  avec  quelque  ])uissance  le 
mouvement  spirilualiste  qui  a  soulevé 
la  société  moderne,  et  qui  l'emporte 
encore  en  ce  moment  vers  un  ave- 
nir de  gloire  et  de  liberté.  La  liberté! 
la  plus  belle  prérogative  de  l'homme, 
celle  qui  lui  permet  de  se  faire  une  place 
à  sa  guise  dans  toute  l'échelle  des  êtres  , 
depuis  le  démon  jusqu'à  l'ange.  La  li- 
berté! qui,  lorsque  l'homme  en  aura 
chrétiennement  conçu  tous  les  privilèges, 
le  servira  si  efficacement  pour  remonter 
à  Dieu. 

«  Ce  sont  les  leçons ,  ce  sont  les  exem- 
ples du  désert,  qui ,  pénétrant  dans  les 
villes  et  les  bourgades  ,  sous  les  colonnes 
des  palais  et  jusqu'au  fond  des  gynécées, 
y  parlaient  avec  autorité  à  la  chair  en 
révolte,  et  la  contraignaient  du  moins  à 
rougir  de  ses  emportemens,  si  ce  n'était 
de  se  soumettre  à  leurs  exigences  :  aussi 
voyez  comme  ,  durant  tout  le  quatrième 
siècle  ,  ce  monde  romain,  que  les  récits 
merveilleux  de  ces  saintes  vies  étonnent, 
vient  successivement  traverser  le  désert 
pour  s'y  dépouiller  en  passant  de  la  sa- 
leté qui  le  couvre,  et,  après  s'être  épuré 
dans  cette  atmosphère  de  pénitence  , 
s'avancer  d'un  pas  plus  ferme  sur  le  che- 
min de  la  croix.  » 

L'ouvrage  de  M.  Guiraud  offre  quel- 
ques rapports  avec  les  Martyrs ,  par 
l'époque  même  qu'il  retrace ,  laquelle 
n'est  guère  antérieure  que  d'un  demi- 
siècle  à  celle  qu'avait  choisie  M.  de  Cha- 
teaubriand :  par  le  mélange  du  drame  et 
de  la  doctrine  ;  par  la  similitude  des 
élémens  qui  se  disputaient  l'empire  du 
monde  ,  et  dont  la  lutte  est  le  pivot  sur 
lequel  roulent  les  deux  actions.  Toute- 
fois ,  outre  le  soin  que  l'auteur  de  Fla- 
K'icn  a  pris  d'éviter  des  rapprochemens 
que  lui-même  se  plaît  à  reconnaître 
dangereux  ,  des  différences  profondes 
font  de  son  livre  une  œuvre  à  part.  Le 
but  spécial  des  Martyra  était  de  relia- 


21S 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


biliter  la  poésie  du  christianisme.  De 
là  cette  magnificence  de  la  forme .  cet 
emploi  des  ressorts  épiques,  ces  har- 
diesses d'imagination  qui  ne  se  conten- 
tent pas  du  merveilleux  que  fournissait 
l'histoire  .  mais  entr  ouvrent  les  cieux 
eux-mêmes ,  et  sondent  les  abîmes  de 
l'enfer ,  comme  avaient  fait  Dante  et 
Milton;  de  là  aussi  cette  teinte  homé- 
rique que  prête  au  paganisme  usé  et  dé- 
crépit la  plume  de  M.  de  Chateaubriand, 
plus  généreuse  peut-être  que  vraie.  Le 
triomphe  du  christianisme  par  la  satis- 
faction donnée  aux  besoins  du  cœur  et 
à  ceux  de  l'intelligence  ,  telle  est  la  pen- 
sée dominante  de  Flavien ,  pensée  plus 
modeste  à  la  fois  et  plus  philosophique  , 
et  que  M.  Guiraud  a  mise  en  action  avec 
un  rare  bonheur.  Il  excelle  surtout  dans 
l'analyse  de  ces  transformations  qui  se 
font  peu  à  peu  au  fond  d'une  âme  bal- 
lottée entre  le  doute  et  la  vérité,  entre 
ses  réminiscences  et  ses  pressentimens, 
entre  le  souvenir  de  joies  coupables  qui 
la  troublent  et  les  attraits  austères  de  la 
vertu  qui  la  sollicite.  Flavien  est  riche 
de  science,  fécond  en  aperçus  d'une 
haute  portée  ,  remarquable  comme  ceu- 
vre  d'art  :  un  des  principaux  person- 
nages, le  gladiateur ,  est  une  création 
vraiment  admirable  et  qui  suffirait  seule 
pour  imprimer  au  livre  un  cachet  d'éner- 
gique originalité. 

r.  L. 


^•c»- 


OEUVRES  D'EDOUARD  TURQUETY, 


BBLLB    EDITION, 


Grand  in-8o,  sur  papier  vélin  saline  '. 


a En  outre  de  la  grandeur  ou  de  la 

a  perfection  de  son  œuvre ,  le  poète  a 
«  son  principe  naturel ,  son  caractère; 
«  et,  selon  qu'il  remue  la  lie  que  l'on  a 
«  dans  le  cœur,  ou  qu'il  la  précipite  pour 

'  Poésie  Catholique ,  1  vol.,  7  fr.  SU.  —  Amour  et 
Foif  2""  édil.,  augmentée  de  quatre  pièces  nouvelles, 
1  vol.,  7  fr.  liO.  —  Sous  presse  :  Esquisses,  2*^  édit., 
augmentée,  1  vol.  Ce  livre,  premier  ouvrage  de 
Ttuteur,  fut  publié  en  1823,  et  ne  se  trouve  plus  de- 
poil  loDg-temps.  Les  trois  yoluiue»  réuuis  foriucnl  la 


«  n'amener  au  soleil  que  des  eaux  pures 
«  et  transparentes  ;  selon  que  par  lui  la 
«  corruption  fermente,  l'envie  moqueuse 
K  insulte  ,    la    haine   vibre   et   détruit  , 
ce  l'égoïsme  resserre  et  stérilise,  ou  bien 
«  qu'il  inspire   l'amour   qui   vivifie  .   le 
«  dévouement  qui   sauve  ,   la  force   qui 
ce  porte  le  fardeau  des  épreuves,  l'esprit 
ce  dégagé  qui  s'élève  vers  sa  source  ,    la 
ce  charité  qui  déborde  de  toutes  parts  ; 
c<  selon  sa  tendance  et  sa  mission ,   il  a 
et  bien  mérité  ou  démérité  de  l'huma- 
ce  nité.  «  Tous  ceux  qui  ont  lu  les  poésies 
de   M.    Turquety  ,   savent  auquel  de  ces 
deux  feuillets  appartient  son  nom  ;  c'est 
parce  qu'elles    sont   profondément   em- 
preintes d'un  caractère  chrétien:   c'est 
parceque  leur  ie/irfa/ice est  non  seulement 
spiritualiste    et   vaguement    religieuse  , 
mais  encore  et  surtout  positivement  ca- 
tholique .  qu'elles  ont  pu  grandir  et  se 
faire  jour  dans  ce  siècle  si  peu  préoccupé 
de  poésie,   et  que  tant  de  cœurs  les  ont 
accueillies  tout  d'abord  avec  reconnais- 
sance et  avec  amour ,  car  ce  le  caractère, 
ce  bien  plus  encore  que  le  talent,  éveille 
ce  les  sympathies  »  ajoute  celui   de  nos 
amis  auquel  nous  avons  emprunté  nos 
premières  paroles  :  ce  C'est  par  le  carac- 
ce  tère  qu'on  attire,  qu'on  amène  .  qu'on 
ce  pénètre  .  qu'on  assimile.  Le  poète  sur- 
ce  tout  !  plus  puissant  sur  la  société  qu'on 
ce  ne  croit .  quand  on  regarde  la  rigueur 
«  logique   des   idées    gravement    assises 
te  sur  les  faits  comme  la  sève  unique  de 
«  l'esprit  humain.  Dans  une  sphère  supé- 
te  rieure  .  les  hommes  de  doctrine  et  les 
ce  hommes  de  poésie  réagissent  les  uns 
«  sur  les  autres  plus  qu'ils  ne  peuvent  le 
te  voir  ou  qu'ils  ne  veulent  l'avouer.  Au 
te  dessous  d'eux  ,    on    obéit  autant  aux 
te  allures  imprimées  à  l'âme  qu'aux  idées 
ce  introduites  de  gré  ou  de   force  dans 
ce  l'intelligence  :  davantage  .   peut-être  ! 
te  Celui    qui    atteint    le    cœur    est  à   la 
ce  source  vive  des  actions!  Et  comme  il 
ce  n'y  a  qu'un  homme  dans  chaque  hom- 
<  me,  on  ne  saurait  dire  quelle  maîtresse 
ce  influence  ont  les  inspirations  sur  les 
ce  efforts  rationnels  de  l'esprit,  leur  di- 
ce  reclion  et  leur  résultat. 

cûllcclion  complète  des  poésies  de  M.  Turquety. 
r.hez  Debècourl ,  rue  des  Saints  Pères,  n"  Cl),  el  à 
Rennes ,  chez  Molliex ,  Ul)raire-éditeur, 


«  Plus  on  y  songe  et  plus  on  trouve 
«  que  les  gens /îo^i^/^  sont  plaisansdans 
«  leur  dédain  pour  le  poète  !  Ne  sau- 
«  raient-ils  comprendre  que  les  raison- 
«1  nemens  les  plus  irréfragables ,  le  ba- 
«  gage  scientifique  le  plus  riche,  n'auront 
«  point  sur  l'humanité  l'action  positive 
u  d'un  chant  de  vingt  vers  ,  écrit  dans  le 
«  cœur  et  dans  la  mémoire  d'un  million 
«  d'hommes  par  la  main  du  génie.  Axiome 
«  bienvenu,  dont  leurs  sentimens  relè- 
«  vent ,  dont  leur  vie  se  colore  ,  dont 
«  l'impression  encourage  ou  décourage 
«  lesvolontés,  qui  échappe  auqui vive  in- 
«  quiet  et  vaniteux  du  jugement  !  Comme 
tt  ce  n'est  pas  l'orgueil  de  l'esprit  qui 
(f  s'impose  à  l'orgueil  de  l'esprit,  il  est 
«  reçu  sans  l'aigre  défiance.  L'âme  s'é- 
«  chauffe  au  contactde l'âme  :  l'antiquité 
«  le  savait  ,  et  disait  avec  un  respect 
«  plein  de  signification  et  de  profondeur: 
«  mens  divinior.  » 

Mais,  si  telle  est  la  puissance  de  la 
poésie  ,  ne  devons-nous  pas  quelque  re- 
connaissance à  ceux  qui,  comme  M.  Tur- 
quety ,  usent  de  cette  puissance  pour  le 
bien;  et  qui,  au  lieu  de  consacrer  leur 
talent,  ainsi  que  la  foule  des  poètes,  à 
la  peinture  et  au  développement  des  pas- 
sions mauvaises,  ne  font  jamais  entendre 
que  des  cantiques  de  louange  et  d'action 
de  grâces,  des  chants  de  foi  et  de  pur 
amour? 

Les  Esquisses  ,  premier  ouvrage  de 
l'auteur,  parurent  en  1829,  et  elles  por- 
tent l'empreinte  de  cette  époque.  On  y 
trouve  des  pièces  dédiées  à  ls\.  Nodier, 
à  M.  Hugo ,  à  M.  de  Vigny,  à  M.  Emile 
Deschamps,  etc.,  et  l'on  y  reconnaît  la 
trace  de  tous  ces  rois  aujourd'hui  déchus 
de  la  littérature  d'alors.  Toutefois,  et 
pour  un  esprit  attentif,  M.  Turquety  s'en 
séparait  déjà.  Quant  à  la  forme  .  il  n'a- 
dopta jamais  le  vers  brisé  et  disloqué  de 
l'école  romantique  ;  quantau  fond,  on  ne 
rencontre  jamais  dans  les  pièces  qui 
composent  ce  volume  un  mot  qui  puisse 
effaroucher  l'oreille  chaste,  et  quoique 
le  poète  ne  parût  aspirer  qu'à  redire 

Les  doux  réTes  de  l'âme ,  et  les  bois  et  les  fleurs, 

bon  nombre  d'entre  elles  sont  saintement 
sérieuses  et  vraiment  chrétiennes.  Nous 
pourrions  citer,  par  exemple,  la  Men- 
diante^ l' Absence j  Exaltation,  Un  Ange j 


REVUE.  ^* 

Mon  Ame.  Tantôt  c'est  l'amour  filial  qui 
inspire  le  poète, 

JVîlais  à  mon  foyer,  je  revoyais  ma  mère  , 

Et ,  pour  remercier  Dieu  qui  me  protégea  , 

Mon  père  au  pied  du  Christ  s'agenouilltil  déjà  ; 

Puis  il  me  demandait,  penchA  pour  mieuxm'enlendre, 

Si  ce  grand  Paris  laisse  un  souvenir  bien  tendre  ; 

Si  mon  cœur,  ébloui  par  son  faste  royal, 

Se  tournait  quelquefois  vers  Tasile  natal  ; 

Et  dans  le  vaste  bruit  quelle  était  ma  pinséo 

En  voyant  cette  foule  autour  de  moi  pressée; 

Et  surtout  si  j'avais  ,  dans  mon  orgueil  breton  , 

Contemplé  le  grand  cygne ,  émule  de  Milloo. 

Et  moi ,  le  cœur  joyeux  de  leur  présence  aimée , 

Je  prolongeais  encor  la  veille  accoutumée  j 

Ma  voix  était  plus  lente  , 


Et  j'avais  oublié 
Qu'il  était  foin  ,  bien  loin ,  ce  moment  envié  ; 
Que  ce  bruyant  Paris  ,  dont  je  rêvais  l'absence  , 
M'environnait  encor  de  son  murmure  immense  ; 
Et  qu'un  bonheur  si  doux  ne  m'était  pas  permis  ; 
El  que  j'étais  là  ,  seul ,  sans  mère  et  sans  amis. 

Tantôt  dans  sa  douleur  il  s'écrie  ; 

Dépouillée  ici-bas  de  sa  grandeur  première , 
Mon  àme  qui  s'agite  et  cherche  la  lumière  , 
Mon  àme  souffre  et  pleure ,  orpheline  du  Ciel. 

Puis  se  tournant  vers  Dieu  : 

Seigneur,  je  crois  en  vous,  Seigneur,  Dieu  de  mes 

pères, 
Voyez  ce  cœur  brisé,  faites  mes  jours  prospères  ; 

Seigneur,  je  crois  en  votre  amour  : 
Courbé,  mais  sans  remords,  je  pleure  et  vous  réclame, 
Car  l'ennui  qui  déchire  a  posé  sur  mon  àme 

Ses  grandes  ailes  de  vautour. 

S'adressant  enfin  à  son  âme  : 

Regarde  autour  de  toi  :  tout  ce  qui  t'environne  , 
Ces  grands  bois  dont  l'hiver  a  noirci  la  couronne  , 
Ces  collines ,  cette  onde  où  l'aquilon  bruit. 
Voilà  les  lieux  aimés  qui  l'inspiraient  naguère, 
Et  c'est  là  que  ton  luth  ,  dans  un  repos  vulgaire  , 

S'endort  immobile  et  sans  bruit. 
Viens  sous  l'arbre  attristé  qui  frémit  et  s'incline. 
Viens  chercher  les  rayons  .u  soleil  qui  décline , 
Et ,  quand  leur  douce  fuite  à  les  yeux  va  s'offrir, 
Des  flammes  du  couchant  si  l'onde  caressée 

N«  réveille  pas  ta  pensée  , 
Prends  ton  vol ,  ô  mon  àme ,  il  est  temps  de  mourir. 

Adieu  ,  lumière  fugitive , 

Vallons  dont  l'aspect  n'est  plus  doux  : 

Adieu  ,  mon  àme  inatlenlive 

Ne  chantera  plus  devant  vous. 

Ma  lyre  ,  désormais  glacée  , 

Dormira  comme  ma  pensée 

Sous  le  voile  obscur  de  la  mort  ; 

Je  chercherai  mou  lit  de  pierre. 


220 


Et  j'y  fermerai  ma  paupière 
Comme  un  voyageur  dans  le  porl. 

Bois  déserts ,  je  vous  abandonne , 
Je  rentre  dans  le  vaste  bruit  : 
Déjà  la  cité  m'environne 
De  son  murmure  et  de  sa  nuit. 
En  côtoyant  chaque  demeure , 
Hélas  I  je  m'arrête  et  je  pleure  : 
Dans  ces  demeures  que  je  vois 
Il  n'est  pas  d'âme  qui  comprenne 
Et  puisse  consoler  la  mienne  , 
Pas  de  voix  qui  cherche  ma  voix. 

Mais  quels  bruits!...  Dans  l'église  où  la  fête  com- 
mence 
J'entends  la  rumeur  sainte  et  l'hymne  de  clémence 

Que  le  cœur  ne  peut  oublier  ; 
Et  j'entre  ,  et  dans  la  nef  où  le  chant  sacré  passe , 
A  l'endroit  le  plus  sombre  en  tremblant  je  me  place... 

0  mon  âme,  je  veux  prier.' 

Oh!  murmure  long-temps  sous  la  voûte  profonde, 
Orgue  mystérieux  dont  la  voix  tremble  et  gronde; 

Orgue  immense  aux  sourdes  rumeurs, 
Murmure  ;  que  ta  voix  tonnante  et  sépulcrale 
Parcoure  lentement  la  vieille  cathédrale, 

Et  descende  au  fond  de  nos  cœurs! 

Que  les  mille  clartés  de  l'église  enflammée, 
Que  l'encens  qui  voltige  ,  odorante  fumée, 

Accompagnent  tes  saints  concerts. 
Orgue ,  moteur  de  l'àme ,  inspirateur  sublime , 
Roule  de  voûte  en  voûte  et  d'abîme  en  abîme, 

Comme  la  voix  des  grandes  mers. 

Oh  !  toujours  prisonnière  et  toujours  élancée 
Vers  ce  monde  idéal  qu'invoque  sa  pensée, 

L'ûme  ici  plane  sur  les  temps; 
Et,  quand  l'orgue  a  gémi,  de  sa  plainte  divine 
Mon  regard  s'épouvante  et  ma  tète  s'incline , 

Je  sens  que  Dieu  passe  et  j'attends. 

Du  nom  de  Jéhovah  l'étendue  est  remplie  : 
Ce  grand  nom  roule  et  meurt  avec  mélancolie 

Comme  un  mystère  inachevé. 
Silence ,  fils  de  l'homme  !  ici-bas  qui  peut  dire 
Et  l'étrange  bonheur  que  la  prière  inspire  , 

Et  tout  ce  que  Tàme  a  rêvé?... 

Voici  que  sur  l'autel,  voici  que  sur  nos  tètes 
A  descendu  d'en  haut  le  souffle  des  prophètes, 

Et  l'orgue  répond  à  leur  voix  ; 
Et  je  frémis  au  fond  de  mon  cœur  solitaire , 
Car  les  hymnes  du  ciel  et  les  chants  de  la  terre 

Viennent  m'accabler  à  la  fois... 

Maïs  souvent  du  milieu  de  la  prière  immense 
S'élève  tout-à-coup  la  voix  de  Tespérance 

Qui  répète  :  Gloire  au  Seigneur! 
Gloire  à  lui!...  sa  puissance  égale  sa  justice; 
Mais  il  fait  plus,  »a  main  forte  et  dominatrice 

Abat  les  orages  du  cœur. 

Celle  dernière  pièce  ,  inlituléc  le  Rc- 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


tour^  est  comme  l'anneau  qui  rattache 
les  Esquisses  au  second  ouvrage  de  M, 
Turquety,  à  celui  qui  lui  a  fait  un  nom , 
qui  lui  a  donné  un  rang  parmi  nos  pre- 
miers poètes ,  et  oii  l'on  admire  éclos  et 
fleuris  tous  les  germes  de  grandeur  et  de 
beauté  devinés  par  les  yeux  amis  dans 
le  livre  écrit ,  quand  il  pouvait  encore 
dire  : 

De  ma  vingtième  année 
La  jeune  fleur  pourtant  s'est  à  peine  fanée. 

Au  milieu  du  cortège  de  douleurs  et 
d'angoisses,  de  désespoirs  et  de  tortures, 
de  doutes  et  de  blasphèmes  dont  s'envi- 
ronnait la  littérature  de  ce  temps.  Amour 
et  Foi  fut  accueilli  comme  une  consola- 
tion ;  amis  et  ennemis  lui  rendirent  jus- 
tice, (f  Après  les  Méditations  et  les  Harmo- 
«  nies  j  disait  la  Réunie  Européenne ,  rien 
t<  n'a  paru  dans  notre  langue  d'aussi  no- 
ce blement  pensé,  d'aussi  purement  écrit, 
«  d'aussi  harmonieusement  chanté  que 
«  cet  ouvrage  ,  qui  réunit  à  la  fois  grâce. 
«  fraîcheur ,  harmonie,  et  porte  le  germe 
«  d'un  grand  avenir  ».  «  Entre  tous  les 
«  jeunes  poètes  qu'a  produits  la  noble 
«  école  religieuse  de  M.  de  Lamartine, 
«  ajoutait  M.  Charles  IN'odier.  je  n'en  coa- 
cc  nais  point  qui  l'emporte  sur  M.  ïur- 
cc  quety  ,  par  l'élévation  de  la  pensée  et 
(c  par  la  magnificence  de  l'expression. 
«  C'est  le  digne  Elisée  du  prophète,  et 
«  on  reconnaît  la  double  inspiration  de 
«  son  maître  à  la  grandeur  des  senti- 
tt  mens  comme  à  Ki  constante  élégance 
«  de  la  parole.  Ce  qui  le  distingue  sur- 
«  tout ,  et  pour  s'exprimer  comme  on  le 
«  fait  aujourd'hui ,  ce  qui  le  spécialise 
«  entre  tous  ses  émules,  c'est  que  sa  poé- 
«  sie  est  animée  par  une  foi  pure  et  une 
«  conviction  profonde  :  ce  n'est  plus 
«  l'élan  indéfini  d'un  spiritualisme  ad- 
«  miratif  qui  honore  Dieu  dans  ses  œu- 
«  vres,  mais  sans  savoir  précisément  à 
«  quel  Dieu  inconnu  il  doit  rapporter 
«  seshommagesjc'ost  l'hymne  exhalé  aux 
«  autels  du  christianisme,  et  tel  qu'il  a 
ce  été  recueilli  par  Klopslock  dans  les 
«c  concerts  mêmes  dos  anges.  iSos  muses 
(c  modernes  sont  déistes,  et  c'est  un  im- 
c(  mense  progrès  après  un  long  siècle  de 
ce  scepticisme  absurde  qui  annoncjait  la 

'  Revue  Européenne,  n"  d'octobre  IB5Ô,  p.  SiJii. 


REVUE. 


221 


«  fin  des  temps.  Celle  de  M.  Turquety 
«  est  catholique ,  et  ses  chants  peuvent 
«  se  marier  aux  concerts  des  vierges  et 
«  des  pr<îtres  ;  or  c'est  là  une  réelle  et 
«  incontestable  originalité.  Il  nous  sera- 
ce  ble  qu'une  haute  destinée  est  réservée 
(c  au  jeune  talent  qui  a  marqué  ainsi  son 
u  point  de  départ  et  est  allé  prendre  la 
«  lyre  aux  murailles  du  sanctuaire » 

Une  seconde  édition ,  une  contrefa- 
çon belge ,  etc.  ,  vinrent  confirmer  ces 
éloges. 

Les  titres  seuls  des  pièces  contenues 
dans  Amour  et  Foi  {Credo  ,  Destruction 
des  Croix j  le  Catholicisme j  l'Eglise, 
Consummatum  est  y  Aux  catholiques  , 
Rosa  mysticà)  ^  prouvent  combien  était 
juste  cette  remarque  du  critique  :  «  La 
muse  de  M.  Turquety  est  catholique ,  et 
ses  chants  peuvent  se  marier  aux  concerts 
des  vierges  et  des prclres.  »  Ici  il  jette  au 
monde  sa  profession  de  foi. 

Je  crois.  —  Le  siècle  en  vain  ,  dans  sa  pénible  roule  , 
Livre  son  vaisseau  frêle  à  rocéan  du  doute 

Et  sillonne  d'obscurs  détroits  : 
Je  me  lève  ;  j'échappe  au  courant  qui  remporte  : 
Et  le  regard  aux  cieux  ,  d'une  voix  libre  et  forte, 

Je  le  dirai  tout  haut  :  Je  crois. 

0  Christ!  je  crois  toujours.  —  Le  siècle  à  l'agonie 
M'entoure  vainement  de  sa  lueur  ternie 

Qu'il  proclame  un  soleil  plus  beau  ! 
Je  crois  toujours.  —  Viens  donc  au  sein  de  la  tem- 
pête. 
Viens  affermir  mon  pas ,  jusqu'à  ce  qu'il  s'arrête 

Et  trébuche  au  seuil  du  tombeau. 

Là  il  fait  honte  au  siècle  desesdéborde- 
mens,  il  lui  reproche  ses  erreurs-  il  le  mon- 
tre aveugle  se  dressant  sur  des  ruines,  tan- 
dis qu'au  milieu  des  décombres  qu'il 
amoncelé,  l'Eglise  continue  sa  marche 
à  travers  les  siècles  ;  une  et  indivisible, 
malgré  la  succession  des  temps  et  les 
changemcns  qui  se  font  autour  d'elle  • 
pure ,  malgré  la  corruption  et  la  dégé- 
nération des  hommes  ;  ferme  dans  la 
tempête  ,  inexpugnable  aux  attaques  et 
aux  persécutions: 

Vaisseau  majestueux ,  nef  solide  et  profonde, 
0  toi  dont  rétendard  s'élève  sur  le  monde 

Malgré  la  bruiue  et  Pouragau  ! 
0  loi  qui ,  déployant  ta  voile  toujours  prèle  , 
Supportes,  sans  lléchir,  Tassant  de  la  teiupèle 

Et  la  houle  de  TOcéan!... 

Que  redouteraiâ-lu?  io  Cbrisl  est  ton  pilote  ; 


Le  Christ  abat  ces  flots  sans  frein  : 
Aussi  rien  n'aura  fait  vieillir  tes  destinées! 
La  vague  des  temps  passe  ,  et  ses  deux  mille  années 

N'ont  pu  rouiller  tes  flancs  d'airain. 

Ailleurs  il  peint  des  couleurs  les  plus 
vives  la  foule  ignorante  et  trompée  de  ces 
hommes  qui  n'ont  d'autre  courage  que 
celui  de  résister  à  Dieu  et  d'insulter  à  sa 
gloire,  d'autre  désir  que  celui  des  choses 
dont  les  vers  et  le  tombeau  font  leur 
proie: 

Caliban,  c'est  le  siècle  enivré  de  blasphème  , 
Dont  le  rire  stupide  atteint  la  vertu  même, 
Qui  se  vautre  au  soleil  sans  pensée  et  sans  vœu  : 
C'est  le  siècle  à  genoux  vers  (juelque  idole  infâme , 
Le  siècle  accoutumant  ce  qui  lui  reste  d'âme 
A  renier  son  Dieu; 

C'est  le  vice  hideux  dans  sa  vérité  crue 
Qui  court  tremper  sa  lèvre  à  l'égoût  de  la  rue, 
Qui  marche  renversant  tout  ce  qu'on  éleva  ; 
C'est  l'homme  dégradé ,  que  sa  bassesse  accable , 
L'esprit  devenu  chair,  l'emblème  misérable 
D'un  monde  qui  s'en  va 

Puis  le  poète  s'abandonne  à  une  douce 
et  pieuse  tristesse  ;  les  maux  de  ses  frères 
désolent  son  cœur,  il  voudrait  se  dé- 
vouer et  appeler  sur  lui,  s'il  était  pos- 
sible, toutes  ces  souffrances  .  toutes  ces 
douleurs  ;  il  voudrait  arracher  le  monde 
à  la  fatale  destinée  qu'il  s'est  faite,  et 
s'il  est  impuissant  à  cette  œuvre,  s'il  ne 
peut  sauver  le  monde  ,  il  voudrait  du 
moins  sauver  une  âme  : 

Une  àme  !  que  j'arrache  une  âme 
A  ces  ténèbres  de  la  mort  ! 

Mais  ce  n'est  pas  seulement  vers  l'in- 
crédule et  l'impie ,  ces  pauvres  du  monde 
moral,  ces  indi^ens  qui  ont  dissipé  tous 
leurs  trésors  de  vérité  et  de  vertu,  que 
son  ardente  charité  l'entraîne.  Ecoutez 
avec  quel  accent  doux  et  pénétrant  il 
demande  au  riche  son  aumône  pour  le 
pauvre  : 

Oh  !  vous  ne  savez  pas  ce  qu'on  souffre  à  toute  heure 
Sous  ces  toits  iudigens,  frêle  et  triste  demeure. 
Où  l'aquilon  pénètre  ,  et  que  rien  ne  défend. 
Non ,  vous  ne  savez  pas  ce  que  souffre  une  mère , 
Qui ,  glacée  elle-même  au  fond  do  sa  chaumière  , 
Ne  peut  réchuuiïor  son  enfant  1 

Non,  vous  n'avez  pas  \u  ces  fanlOuies liyides 
Sous  vos  balcons  dorés  tendre  des  mains  avilies  : 
Le  bruit  des  inslrumens  vous  dérobe  à  moitié 
Ce  cri  que  j'enleodais  au  pied  de  vos  murailles , 


222 

Ce  cri  de  désespoir  qui  Ta  jusqu'aux  entrailles.... 
Oh!  pitié!  donnez  par  pitié! 

Pitié  pour  le  vieillard  dont  la  tête  sMncline  ! 
Pitié  pour  l'humble  enfant!  pitié  pour  Torpheline 
Qu'un  peu  d'or  ou  de  pain  sauve  du  déshonneur! 
Ils  sont  là  :  leur  voix  triste  essaie  une  prière. 
Dites  :  resterez-vous  aussi  froid  que  la  pierre 
Où  s'agenouille  la  douleur? 

Je  le  demande  au  nom  de  tout  ce  qui  vous  aime , 
Je  le  demande  au  nom  de  votre  bonheur  même  , 
Par  les  plus  doux  penchans  et  par  les  plus   saints 

nœuds; 
Et  si  ces  mots  sacrés  n'ont  pu  toucher  votre  âme  , 
S'il  faut  un  nom  plus  grand ,  chrétiens  ,  je  le  réclame , 
Au  nom  du  Christ ,  pauvre  comme  eux. 

.  .  .  Donnez  :  ce  plaisir  pur,  ineffable,  céleste  , 
Est  le  plus  beau  de  tous,  le  seul  dont  il  nous  reste 
Un  charme  consolant  que  rien  ne  doit  flétrir; 
L'âme  trouve  en  lui  seul  la  paix  et  l'espérance. 
Donnez  :  il  est  si  doux  de  rêver  en  silence 
Aux  larmes  qu'on  a  pu  tarir  ! 

Donnez  :  et  quand  viendra  cette  heure  où  la  pensée 
Sous  le  vent  de  la  mort  languit  tout  oppressée , 
Le  frisson  de  vos  cœurs  sera  moins  douloureux  ; 
Et  quand  vous  paraîtrez  devant  le  juge  austère  , 
Vous  direz  :  J'ai  connu  la  pitié  sur  la  terre , 
Je  puis  la  demander  aux  cieux  ! 

Nous  l'avons  dit,  c'est  une  tristesse 
sainte  et  chrétienne  qui  domine  dans 
Amour  et  Foi;  cependant  on  y  trouve 
trop  souvent  encore  ce  laisser-aller,  ces 
découragemens  excessifs,  cette  lassitude 
de  la  vie  ,  ce  dédain  ,  cet  oubli  de  tout 
ce  qu'elle  peut  avoir  de  bon  ,  maladie 
contagieuse  que  tant  d'écrivains  de  ce 
siècle  ont  à  se  reprocher  d'avoir  com- 
muniquée à  leurs  lecteurs  ;  puis  il  y  est 
trop  question  aussi  de  l'amour  chaste  et 
malheureux  du  poète  pour  sayeime  fian- 
cée, 

(Laissez-moi  !  —  Je  n'ai  plus  ma  jeune  fiancée , 
Et  rien  n'arrachera  celle  pierre  glacée 
Qui  pèse  sur  mon  cœur) , 

de  cet  amour  qui  semble  avoir  été  la  pen- 
sée de  toute  sa  vie,  la  souffrance  habi- 
tuelle de  son  âme ,  de  cet  amour  qu'il 
chante  si  harmonieusement.  Qu'il  nous 
soit  permis  de  répéter  à  ce  sujet  ce 
que  nous  disions,  en  décembre  1833, 
dans  les  Annales  de  philosophie  chré- 
tienne :  «  Je  voulais  demander  ii  IM.  Tur- 
«(  quety  s'il  n'eût  pas  mieux  valu  lais- 
«  scr  dans  l'ombre  et  cacher  soigneu- 
«  sèment  à  tous  les  yeux  celle  flamme 
«  ardente,  ce  pauvre  amour?  Je  vou- 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


«  lais  lui  dire  que  peut-être  il  lui  fait 
perdre  quelque  chose  de  sa  pureté ,  de 
son  innocence,  en  l'exposant  ainsi  à 
tous  les  regards  ;  qu'il  risque  d'être 
méconnu,  outragé,  souillé:  qu'il  est 
des  hommes  dont  l'esprit  grossier, 
charnel  et  terrestre  ,  est  capable  de 
ne  jamais  comprendre  comment  deux 
(f  âmes  saintes  peuvent  s'aimer  sous  les 
yeux  du  Christ  ;  qu'enfin  il  est  peut- 
être  inutile  d'offrir  au  monde  le 
tableau  de  sa  passion  ,  si  pleine 
qu'elle  soit  de  chasteté  et  d'inno- 
cence ;  que  c'est  peut-être  dange- 
reux ;  qu'il  est  des  âmes  si  tournées 
vers  le  ciel,  si  liées  à  Dieu ,  qu'elles 
«  ne  comprennent  pas  ces  attachemens 
«  de  la  terre  ,  dont  le  nom  seul  les 
«  trouble  et  les  fait  rougir ,  et  qu'on  ne 
«  saurait  avoir  pour  elles  trop  d'atten- 
«  tion  et  de  respect  ;  Isaac  et  Rebecca 
(c  cachaient  leurs  jeux  innocens  et  les  té- 
«  moignages  mutuels  de  leurs  pudiques 
«  tendresses^.  Mais  qui  aurait  le  cou- 
ce  rage  de  parler  ainsi  au  pauvre  poète 
«  qui  chante  avec  tant  d'abandon  ce  quMl 
«  a  dans  le  cœur  ?  « 

Cet  amour  qui  remplit  les  Esquisses 
et  qui  occupe  une  si  grande  place  dans 
Amour  et  Foi_,  n'apparaît  même  pas  dans 
le  dernier  ouvrage  de  M.  Turquety ,  et 
on  n'y  rencontre  pas  non  plus  cette  mé- 
lancolie sombre  et  inconsolée  que  nous 
lui  reprochions  toul-à-l'heure  ;  en  un 
mot  ce  livre  est,  dans  toutes  ses  par- 
ties ,  en  harmonie  avec  son  titre. 

Les  premiers  nés  nuisent  à  leurs  frères, 
on  se  passionne  pour  le  livre  qui  nous  a 
révélé  un  talent  nouvean ,  et  l'on  ne  veut 
plus  admirer  que  lui  3  c'est  ainsi  que  les 
Premières  méditations  ont  long-temps 
fait  tort  aux  Secondes  méditations  et 
aux  Harmonies  ,  et  qu'aujourd'hui  beau- 
coup de  personnes  mettent  Amour  et  Foi 
au  dessus  de  Poésie  catholique.  INous  ne 
saurions  partager  cet  avis  .  et  d'abord  ce 
qui  précède  suffit,  croyons-nous,  pour 
faire  voir  que  le  nouveau  recueil  se  dis- 
t inique  de  l'autre  par  l'unité  et  la  force 
des  idées  qui  en  sont  le  fonds;  et  quant 
à  la  forme  .  s'il  a  quelque  chose  de  plus 
mâle  cl  de  plus  sévère,  s'il  a  beaucoup 

'  Bossuet ,  Maximes  et  Réflexiont  sur  la  Comédii, 
t.  XII,  p.  516. 


REVUE. 


223 


moins  de  ces  grâces  faciles  qui,  dans 
Amour  et  Foij  tenaient  souvent  à  la  na- 
ture du  sujet ,  et  qui  plaisent  tant  à  cer- 
taines âmes ,  il  n'est  assurément  ni  moins 
riche  de  poésie ,  ni  moins  fécond  en  vé- 
ritables beautés. 

Dans  les  Esquisses ,  et  tout  en  s'en 
distinguant  par  quelque  chose  de  plus 
doux,  M.  Turquety  avait  ressenti  l'in- 
fluence de  MM.  iS'odier,  de  Vis^y?  Victor 
llugo.  clc;  dans  Jmour  et  Foi,  et  tout  en 
s'en  dislinguantparquelquechose  de  plus 
fort ,  il  n'avait  pu  se  soustraire  à  celle  de 
M.  de  Lamartine,  si  bien  que  tous  les 
critiques  et  nous-mêmes,  à  cette  époque, 
l'en  avons  proclamé  disciple.  Dans  Poésie 
catholique  ,  il  est  lui-m<ime .  et  personne 
n'a  été  tenté  de  chercher  de  quel  père 
sa  nouvelle  muse  est  issue. 

Ce  qui  a  nui  peut-être  à  ce  recueil  de 
poésies  auprès  de  certains  esprits,  et  ce 
qui,  il  faut  l'avouer,  nous  semble  un  de 
ses  mérites,  c'est  qu'au  lieu  de  s'assu- 
jétir  comme  l'ont  fait  jusqu'ici  la  plu- 
part de  nos  poètes  lyriques  à  un  rhy  thme 
constant ,  et  d'enchaîner  sa  pensée  dans 
chaque    pièce   à  une   mesure   toujours 
identique,  l'auteur  la  varie  et  la  change 
au  gré  de  cette  pensée  même  j  en  un  mot, 
c'est  qu'il  l'exprime  en  vers  libres,   au 
lieu  de  le  faire  en  strophes  régulières.  Au 
premier  coup    d'œil  il  semble   que   le 
poète  ,  en  brisant  ainsi  ses  entraves ,  doit 
perdre  de  sa  force  et  de  sa  puissance  ,• 
mais  c'est  tout  le  contraire  ,  un  peu  de 
réflexion  et  surtout  la  lecture  du  livre 
qui  nous  occupe  le  prouvent  surabon- 
damment ,  comme  le  montre  fort  bien 
un  critique  distingué  ,  bon  juge  en  cette 
matière.  «Nous  devons,  dit-il ,  féliciter 
«  M.  Turquety  d'approprier  aussi  libre- 
«  ment  qu'il  le  fait  le  rhylhme  et  la  me- 
cc  sure  aux  besoins  incessamment  varia- 
«  bles  et  capricieux  de  la  pensée,  que 
«  l'expression  ne  saurait  atteindre  dans 
«  ses  modifications  imprévues,  ses  fuites 
V  soudaines,   ses  ironiques  retours,  ses 
if  innombrables  métaphores,  si  elle  ne 
«  s'étudiait  à  se  modeler  exactement  sur 
«  elle,  à  se  plier  à  ses  fantaisies,  la  sui- 
te vaut  pas  à  pas,  sans  la  perdre  de  vue 
«  un  seul  instant,  l'importunant  de  l'as- 
«  siduité  de  sa  présence,  prévoyant  jus- 
ce  qu'aux  transformations  qu'elle  médite 
«  pour  s'y  prêter,  pour  les  subir  avec 


a  une  égale  célérité,  et  lui  faire  perdre 
«  l'espérance  d'échapper  à  la  faveur  de 
M  ses  subtils  déguisemens  ,  à  cette  habile 
«  et  infatigable  poursuite  '.» 

Appuyons  ce  jugement  de  quelques 
citations;  voici  comment  le  poète  nous 
peint  le  déluge: 

L'Océan  pousse  un  cri , 
Se  dresse  ,  et  comme  un  roi  qui  court  à  ses  conquéles , 
Il  marche  en  secouant  ses  vagues  toutes  prêtes. 


Les  vagues  et  les  pluies 
Se  heurtent  dans  son  sein  ,  gonflé  de  toutes  parts  ; 
Il  fouille  et  fait  jaillir  les  ossemens  épars 

Des  cités  enfouies. 

Les  peuples  de  la  terre  éperdus,  vagabonds, 

Se  cramponnent  envain  sur  la  croupe  des  monts  ; 

L'Océan  qui  s'élève, 

L'Océan  les  enlève , 

Les  brise  en  quelques  bonds. 

Les  voilà  balayés ,  broyés  par  la  tempête  : 

Un  homme,  un  homme  seul  redresse  encor  la  tête, 

Raidit  encor  les  bras ,  luUe  et  parvient  au  faîte 

Dun  pic  large  et  puissant  ; 

Mais  Tonde  en  rugissant 

Le  suit  de  crête  en  crête  : 

Elle  arrive ,  elle  atteint  jusque  sur  la  hauteur 

Celte  chair  froide  et  pâle  : 
Il  tombe  ;  un  dernier  Ilot  étouffe  un  dernier  râle , 

Et  l'humanité  meurt. 


L'Océan  va  toujours  d'un  pas  terrible  et  sur; 

Il  monte  au  sein  de  Téiher  pur, 
Comme  si  les  grands  cieu\  étaient  son  lit  futur  : 
On  n'entend  plus  la  voix  de  la  terre  qui  souffre  , 
On  n'entend  que  le  bruit  de  ce  flot  qui  s'engouffre 

Dans  le  céleste  azur. 

Où  va-t-il.^  où  va-t-il?  Son  cri  rauque  et  sauvage 

Emeut  le  firmament  ; 
Le  soleil  effrayé  remonte  brusquement 

De  nuage  en  nuage. 
Il  s'éloigne  ,  il  retourne  aux  confins  de  rélher, 
Comme  un  guerrier  Taincu  que  l'on  force  à  la  fuite 
Il  se  hâte ,  il  a  peur  d'entraîner  ù  sa  suite 

La  gigantesque  mer. 

Ailleurs  l'auteur,  retraçant  la  course 
homicide  de  la  mort,  lui  prête  ces  pa- 
roles ; 

Voici  l'heure  où  mon  bras  peut  enserrer  sa  proie , 
L'homme  vient  de  cacher  son  œil  à  peine  clos, 
Et  la  puissante  nuit  laisse  pendre  avec  joie 
5a  chevelure  sur  les  flols. 

,'  Vnnir$  religieux,  du  9  juin  1836. 


224 


L'UMYEhSlTÉ  CATHOLIQUE. 


A  Toeuvre  I  aucun  bruit  ne  s'élance  , 

Le  sol  est  semé  de  silence , 

On  dirait  que  le  monde  attend  ; 

Le  sommeil  a  pris  dans  ses  Toiles 

La  terre  comme  les  étoiles. 

A  rœuvre  1  il  faut  saisir  l'instant. 

Le  jour,  quand  je  fais  choir  une  tête  courbée. 
Ce  n'est  pas  franchement,  c'est  à  la  dérobée , 
Car  Phomme  que  j'atteins  n'est  presque  jamais  seul  : 
Mais  la  nuit,  oh  1  la  nuit,  je  frappe  en  souveraine , 
Pas  de  regard  jaloux  qui  m'offusque  et  me  gène , 
Quand  j'étends  sur  un  front  les  plis  de  mon  linceul. 


Me  voilà,  vous  que  j'effraie , 
Vous  qui  tremblez  tour-à-tour 
Au  murmure  de  l'orfraie  , 
Au  cri  du  vent  dans  la  tour, 
Vous  qui  vivez  dans  la  crainte , 
Vous  qui  subissez  sans  plainte 
L'épouvante  de  ma  loi , 
Regardez ,  ô  mes  esclaves, 
Ce  front  morne ,  ces  yeux  caves. 
Regardez  ,  est-ce  enfin  moi  ? 

Me  voilà  ,  vous  qui  dans  l'ombre 
Semblez  rugir  de  bonheur, 
Vils  amans  de  la  nuit  sombre 
Où  l'on  se  vautre  à  plein  cœur. 
Me  voilà,  tourbe  imprudente; 
Et  loi,  créature  ardents, 
Qu'un  siècle  effréné  souilla  , 
'foi  qu'a  rongé  jusqu'à  Tàme 
Je  ne  sais  quel  ver.  infâme  , 
Adultère  ,  me  voilà  ! 


Tu  m'appartiens,  terre  orgueilleuse , 
Je  suis  ta  reine ,  il  faut  m'obéir,  tu  le  dois  : 

Eh  1  qui  contesterait  mes  droits  ? 
N'ai-je  pas  une  main  toujours  victorieuse  ^ 
Dites ,  quand  ploya-t-elle  ?...  hors  une  seule  fois. 

C'était  un  homme  étrange  et  plus  grand  que  la  foule... 


Son  cadavre  à  la  fin  se  trouvait  sur  ma  voie , 
Je  m'élançai ,  je  pris  ce  corps  ,  et  dans  ma  joie  , 

J'accoujpagnai  le  fossoyeur. 
Ce  n'est  pas  tout-,  craignant  qu'on  n'enlevât  sa  cendre. 

Je  demeurai  pour  la  défendre. 
J'étais  là  radieuse  ,  et  pesant  d'un  bras  lourd 
Sur  le  oercueil  muet ,  quand  ,  le  troisième  jour, 
A  je  ne  sais  quel  signe  imposant  et  suprême  , 
La  pierre  du  tombeau  se  leva  d'elle-même  ; 
Je  voulus  l'arrêter,  mais  je  tombai  d'effroi , 
Car  je  sentis  dans  l'ombre  un  bras  plus  fort  que  moi... 

Je  fus  vaincue ,  oh ,  oui  !  mais  l'heure  en  est  pas^^ce» 


Je  D*en  suis  que  plus  Terme  à  présent  sur  le  sol  \ 
Et  ma  cavale  hérissée 
Ke  craint  plus  qu'on  bride  son  vol. 

Étoiles  qui  flottez  là  haut  dans  cette  voûte. 

Etoiles  dont  je  hais  l'invariable  essor, 

Vous  qui  semblez  aussi  détourner  vos  yeux  d'or, 

Vous  qui  me  méprisez  sans  doute  , 
Étoiles,  prenez  garde  !  oh  !  j'apprendraila  route 
De  la  sphère  infinie  où  vous  régnez  encor. 

Oh!  quand  pourrai- je,  sur  leur  trace, 
Me  jeter  hardiment  par  des  sentiers  pareils? 
Quand  pourrai-je  à  la  fin  poser  mon  doigt  de  glace 
Sur  le  dernier  rayon  du  dernier  des  soleils! 

Certes  ,  c'est  là  peindre  en  grand  maî- 
tre, c'est  s'inspirer  dignement  des  magni- 
ficences bibliques.  Quelques  critiques 
frappés  de  ces  sublimes  tableaux  ont  mé- 
connu un  autre  côté  du  talent  de  M.  Tur- 
quety  :  Fange  de  la  justice  et  des  vengean- 
ces divines  ne  Tinspire  pas  toujours,  sa 
muse  dit  encore  les  saintes  consolations, 
les  effusions  aimantes  .  les  douces  priè- 
res qui  rafraîchissent  l'Ame.  Elle  a  sou- 
vent des  soupirs  au  cœur,  des  larmes 
dans  la  voix.  TSons  devons  même  avouer 
que  nous  nous  sentons  pour  ces  pieuses 
et  tendres  inspirations  une  sorte  de  pré- 
dilection, et  que  dans  ce  livre  bien  aimé 
nous  cherchons  moins  souvent  .  par 
exemple,  la  Chute  de  Satan  j,  V Athée ,  le 
Moine  de  TJ  ittemherg  ,  Judas  ,  etc..  que 
le  Psaume,  Amour,  une  Pensée ,  Sancta 
Maria,  la  Fosse  aux  lions,  V Etoile  ,  et 
surlovit  Priez  pour  nous  ,  Regret  ,  Der- 
nière larme, et  Effusion  que  nous  ne  pou- 
vons nous  défendre  de  citer  tout  entière  : 

Heureuse ,  oh  !  bien  heureuse  entre  toutes  ses  sœarS) 

Est  l'àme  solitaire ,. 
L'âme  qui ,  méprisant  le  monde  el  ses  splendeur» , 
>'e  voit  qu'avec  dédain  la  coupe  des  erreurs 

Où  s'enivre  la  terre  ; 
L'âme  qui  toute  à  Dieu  rêve  un  autre  séjour 
Que  ce  globe  imprégné  d'amertume  el  de  vase , 

Et  s'endort  dans  l'extase 

D'un  indicible  amour  I 

Heureuse  l'âme  pure ,  heureuse  l'àme  douce  , 

Étrangère  ici-bas. 
Qu'un  siècle  dégradé  méconnaît  et  repousse. 

Et  qui  ne  s'en  plaint  pas; 
Qui  demande  à  souffrir,  pourvu  que  Dieu  la  voie  ; 

Qui  refuse  la  joie 

Dont  la  source  est  ailleurs  ; 
Et  les  yeux  vers  le  ciel ,  suivant  son  humble  ronif , 

Y  sème  goutte  à  goutte 

L'offrande  de  ses  pleurs! 


REVUE. 

Ces  pleurs ,  Dien  les  reçoit ,  ces  pleurs ,  Dieu  les  as- 
pire : 
Dieu  n^est-il  pas  soleil? 

Au  fond  de  cet  espace  éclalanl  et  vermeil 
Où  résonne  sans  fin  une  éternelle  lyre  , 
Chaque  larme  attirée  au  seuil  du  firmament , 
Se  durcit ,  se  colore  ,  et  devient  diamant. 
Le  créateur  de  tout  les  encliàsse  lui-même 
Sur  nn  trône  de  jaspe  inefTable  en  beauté; 
C'est  le  trône  futur  de  cette  ûme  qu'il  aime  , 
El  ces  pleurs  réunis  comme  un  joyau  suprême  , 

Forment  le  diadème 

De  son  éternité. 


22.J 


Oh!  vous  ne  savez  pas,  vous  tous  qui  dans  Tarène 

Avez  sali  vos  cœurs  , 
Non,  vous  ne  savez  pas,  plèbe  orgueilleuse  et  vaine, 

La  puissance  des  pleurs  : 
Non,  vous  ne  savez  pas,  à  travers  vos  orages. 
Ce  qu^un  souffle  inspiré  peut  briser  de  nuages  ; 
Non ,  vous  ne  savez  pas  qu'à  Tombre  du  saint  lieu 

Sa  force  est  infinie, 
Et  qu'un  cri  de  douleur  monte  plus  vite  à  Dieu 

Que  rélan  du  génie. 

La  douleur,  la  douleur,  voilà  le  grand  secret; 

C'est  l'échelon  sublime , 
Le  seul  qui  mène  aux  cieux  du  fond  de  cet  abîme 

Où  rhomme  se  perdrait. 

Fuis  donc,  ô  tourbe  obscure! 
Fuyez,  fuyez ,  vous  tous  si  fiers  d'un  corps  si  vain, 
Vous  qui  sacrifiez  Pintérieur  divin 

A  Tenveloppe  impure , 
Vous  qui,  ne  vous  réglant  que  sur  le  vil  désir 

De  la  matière  infâme  , 
L'idolâtrez  sans  honte  et  marchez  à  plaisir 

Les  deux  pieds  sur  votre  âme. 

Heureuse ,  oh  !  plus  heureuse  entre  toutes  ses  sœurs. 

Est  Pâme  solitaire , 
L'âme  qui ,  méprisant  le  monde  et  ses  splendeurs  , 
Ne  voit  qu'avec  dédain  la  coupe  des  erreurs 

Où  s'enivre  la  terre  ; 
L'âme  qui ,  toute  à  Dieu  ,  rêve  un  autre  séjour 
Que  ce  globe  imprégné  d'amerlume  et  de  vase. 

Et  s'endort  dans  Textase 

D'un  indicible  amour! 

On  a  dit  à  M.  Turquely  que  ces  sortes 
de  poésies  étaient  inutiles,  parce  que,  a- 
t-on  ajouté,  lésâmes  tristes  et  souffrantes 
trouvaient  aux  pieds  des  autels  d'autres 
consolations  qui  ont  à  la  fois  plus  de 
douceur  et  de  vertu.  Ce  reproche  prouve 
une  grande  ignorance  du  cœur  humain  ; 
sans  doute  la  poésie  ne  suffit  pas,  mais 
elle  aide  à  consoler  Thonime;  il  nous 
faut  des  chants  pour  nos  douleurs  comme 
pour  nos  joies,  et  celui  qui  ne  peut  chan- 
ter, qui  ne  peut  faire  vibrer  au  dehors 
les  cordes  d'où  s'échappent  les  mélodies 
du  cœur ,  aime  du  moins  à  se  laisser  at- 
II. 


tendrir  aux  chants  d'un  frère ,  à  pleurer 
de  ce  qui  fait  couler  ses  larmes  ,  à  se  sen- 
tir joyeux  de  ce  qui  fait  sa  joie.  La  voix 
du  poète  lui  est  douce  ;  il  le  voit  au  pied 
de  la  croix  ,  et  leurs  âmes  s'unissent  dans 
l'amour:  dans  l'amour  descendu  du  ciel 
sur  la  vallée  des  larmes  ;  soleil  voilé  qui 
attire  et  unit  déjà,  en  son  sein  immense, 
les  parfums  des  fleurs  dont  il  n'a  pas  en- 
core rapproché  les  liges. 

Le  livre  de  M.  Turquety  a  été  exposé 
à  des  critiques  plus  amères,  nous  n'en  di- 
rons rien  ,  sinon  qu'il  n'y  a  rien  à  dire 
d'hommes  assez  courageux  pour  faire  uft 
crime,  aujourd'hui,  au  jeune  poète, 
non  pas  précisément  de  se  proclamer  ca- 
tholique, mais  surtout  de  l'êtreen  réalité, 
de  cœur  et  d'action.  Qu'il  seconsole  donc 
de  leurs  attaques,  car  pendant  que  ces 
voix  haineuses  le  poursuivaient,  il  abor- 
dait à  une  terre  dont  tous  les  échos  répè- 
tent ses  chants  :  des  frères  l'ont  entendu 
qui  n'oublieront  jamais  le  son  de  sa  lyre. 

La  poésie  est  ce  qu'il  y  a  de  plus  pur, 
de  plus  suave  dans  la  parole  humaine  , 
elle  doit  donc  être  philosophique  et  ca- 
tholique :  car  qu'est-ce  que  la  philoso- 
phie ,  sinon  l'amour  de  la  sagesse  ,•  qu'est- 
ce  que  la  religion  ,  sinon  la  sagesse  mê- 
me ;  et  que  chantera  la  parole  de  l'hom- 
me, si  elle  ne  chante  pas  la  sagesse  et  l'a- 
mour. L'amour  est  conçu  par  le  cœur , 
c'est  le  cœur  qui  aime,  qui  s'attache  par 
l'amour  à  la  vérité  et  à  la  beauté  ;  pour- 
quoi  voudrait-on  que  le  catholique  ,  dans 
le  sein  duquel  l'amourest  élevé  à  sa  plus 
haute  puissance  .  parce  que  c'est  la  véri- 
té ,  c'est  la  beauté  suprême  qui  l'inspire  ^ 
pourquoi  voudra il-on  que  ,  semblable 
au  sourd-muet ,  il  fût  sans  oreilles  pour 
entendre  lesharmonies  du  ciel,  sans  voix 
pour  redire  les  émotions  de  son  ûme  ?  Il 
y  a  toujours,  il  y  aura  toujours  de  la 
poésie  catholique,  et  les  auteurs  impies 
ont  eux  mêmes  puisé  à  cette  source  di- 
vine leurs  plus  belles  inspirations. 

La  poésie  est  un  langage  qui  n'est  pas 
connu  de  tous;  beaucoup  sont  par  rapport 
à  elle  comme  les  enfans  qui  ne  savcut  jms 
encoie  la  manière  de  produire  leurs  pen- 
sées au  dehors.  Bien  des  âmes  souffrent 
et  pleurent  de  toutes  ces  choses  ineffa- 
bles, intimes ,  qui  demeurent  au  cœur 
parce  qu'il  ne  sait  pas  sa  langue.  La  poésie 
est  cette  langue  du  cœur,  et  le  poète  la 

15 


^  V 


226 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


parle,  et  voilà  pourquoi  ses  chants  trou- 
vent tant  d'échos  ;  voilà  pourquoi  aussi 
les  chants  de  M.  Turquety,  non  seulement 
l'ont  fait  aimer  de  ses  frères ,  de  ceux 
ciont  il  redit  si  bien  la  foi  et  l'amour, 
mais  encore  ont  eu  la  puissance  de  ré- 
veiller les  âmes  engourdies  dans  l'incré- 
dulité ou  dans  l'indifférence  ;  il  a  voulu 
chanter  pour  les  enfans  de  Dieu  ,  pour 
les  vivans  comme  parle  l'Écriture  ,  et 
voilà  que  les  morts  eux-mêmes  se  lèvent 
et  veulent  l'entendre. 

M.  Turquety  s'est  surtout  inspiré  des 
livres  saints  ;  il  le  déclare  dans  sa  pré- 
face, et  d'ailleurs  ses  vers  en  témoi- 
gnent assez  haut  :  il  a  aussi  puisé  quelque- 
fois dans  les  écrits  admirables  que  nous 
ont  laissés  les  serviteurs  de  Dieu.  C'est 
ainsi  que  l'une  de  ses  plus  belles  odes, 
sainte  Thérèse ,  est  imitée  de  la  célèbre 
glose  de  cette  aimable  et  grande  sainte. 
Stows  espérons  que  notre  poète  s'abreu- 
vera désormais  encore  plus  souvent  à  ces 
sources  inconnues.  Les  catholiques  ne 
savent  pas  toutes  leurs  richesses.  ]Nos 
pères  nous  ont  légué  d'innombrables  tré- 
sors de  science  et  de  poésie ,  qui  de- 
meurent ensevelis  et  ignorés  ,  attendant 
qu'une  main  pieuse  et  reconnaissante 
vienne  les  tirer  de  terre,  frotter  leur 
rouille  et  les  faire  luire  de  nouveau  au 
soleil  de  la  gloire.  Mieux  qu'un  autre  , 
M.  Turquety  peut  creuser  dans  le  passé  et 
en  extraire  avec  abondance  cet  or  enfoui  : 
il  a  redit  quelque  chose  des  chants  de 
sainte  Thérèse  ;  qu'il  nous  redise  aussi 
ceux  de  son  ami  saint  Jean-de-la-Croix . 
^u  bien  encore  ceux  du  séraphin  d'As- 
sises ^ 

Et  puisque  nous  avons  prononcé  ces 
noms  glorieux  ,  nous  voulons  avant  de 
terminer  cet  article  offrir  à  nos  lec- 
teurs une  de  ces  fleurs  de  poésie  aimées 
de  nos  pères  et  délaissées  par  nous,  que 
ces  héros  de  l'Eglise,  en  quittant  la  terre, 
laissaient  à  leurs  frères  pour  les  conso- 
ler. Nous  choisissons  parmi  les  ineffables 
cantiques  de  saint  Jean-de-la-Croix  les 
deux  qui  suivent.  Notre  seul  but  est  de  faire 

«  M.  Gœrres  a  consacré  dans  le  catalogue  de  Spire, 
tn  1826,  un  travail  étendu  aux  poésies  de  saint 
François  d'Assises  ;  IraTail  dont  la  ^tvixit  Européenne 
donnait  traduction  dans  ses  lirraisons  de  septembre 
et  de  no\«iiU)re  l^ôô,  u  yii ,  p.  <h»  «l  ^2î>. 


naître  au  cœur  de  ceux  qui  nous  liront , 
et  qui  ne  les  connaissent  pas  encore,  le 
désir  d'étudier  eux-mêmes  dans  le  texte 
espagnol  tous  ceux  qui  nous  sont  restés; 
car  nous  sentons  à  merveille  combien 
notre  traduction  les  défigure,  et  tout  ce 
qu'elle  leur  ravit  de  douce  harmonie  et 
de  grâce  divine. 

L'amour  divin. 

A  la  poursuite  d'un  trait  d'amour, 
Et  plein  d'espérance , 
Je  Tolais  si  haut,  si  haut. 
Que  je  l'atteignis  à  la  course. 

Pour  l'atteindre , 
Ce  trait  diyin, 
Il  fallut  Toler  si  long-temps 
Que  je  ne  me  Toyais  plus  moi-même, 
Et  avec  cela  en  cette  eïtrémilé, 

Dans  mon  vol  le  souffle  me  manqua; 

Mais  l'amour  fut  si  fort 
Que  je  latleignis  à  la  course. 

A  mesure  qu'il  s'eleyait  dans  les  deux 
Mes  yeux  étaient  éblouis. 

Et  mes  plus  grands  efforts 
Avaient  lieu  dans  la  nuit  ; 
Mais  c'était  le  trait  d'amour! 
D'un  bond  aveugle  et  insaisissable 
J'allai  si  haut ,  si  haut , 
Que  je  l'atteignis  à  la  course. 

Plus  je  m'approchais 

De  ce  trait  sublime , 

Plus  ,  vil  et  esclave , 
Et  méprisable  je  me  trouvais, 
Et  je  dis  :  qui  pourra  le  joindre. 
Mais  je  m'abaissai  si  bien 
Que  je  l'atteignis  à  la  course. 

D'une  manière  étrange 
Je  franchis  d'un  vol  l'espace  de  raille  vols  ! 
C'est  que  l'espérance  qui  vient  du  ciel 
Atteint  tout  ce  qu'elle  poursuit  : 
Je  n'eus  d'espoir  qu'en  ce  trait  d'amour, 
Et  cet  espoir  ne  fut  pas  trompé 
Puisque  j'allai  si  haut,  si  hani. 
Que  je  l'atteignis  à  la  course. 

L'âme  se  réjouit  de  connaître  Dieu  par 
ia  foi. 

Oh  !  que  je  connais  bien  la  source  où  la  manne  couie. 
Quoiqu'il  soit  nuit. 

Cette  source  éternelle  qui  demeure  caché*. 
Oh  !  que  je  sais  bien  le  lieu  où  elle  est  située. 
Quoiqu'il  soit  nuit. 

Je  sais  qu'il  ne  peut  eiister  rien  d'aussi  beau 
El  que  les  deux  et  la  terre  boivent  d«  ms  oaox , 
Quoiqu'il  goU  nuit. 


REVUE. 


227 


Je  sais  qu'on  ne  peut  lui  trouver  de  fonds 
Et  que  personne  ne  l'a  encore  atteint , 
Quoiqu^il  soit  nuit. 

Sa  clarté  n'est  jamais  obscurcie 
El  je  sais  que  toute  lumière  est  Tenue  d'elle , 
Quoiqu'il  soit  nuit. 

Je  sais  que  les  courans  de  ses  eaux  ont  tant  d'abon- 
dance 
Qu'ils  arrosent  les  enfers ,  les  cieux  et  les  nations , 
Quoiqu'il  soit  nuit. 

Le  courant  qui  sort  de  celle  source  , 
Je  sais  qu'il  est  fort  et  tout-puissant, 
Quoiqu'il  soit  nuit. 

Le  courant  qui  procède  de  tous  deux  , 
Je  sais  qu'aucun  d'eux  ne  le  précède , 
Quoiqu'il  soit  nuit. 

Celte  source  éternelle  demeure  cachée 
Dans  ce  pain  vivant^  pour  nous  donner  la  vie , 
Quoiqu'il  soit  nuit. 

Là  elle  demeure  appelant  les  créatures , 
El  elles  s'enivrent  de  cette  eau  malgré  les  ténèbres , 
Car  il  est  nuit. 

Celle  source  vivante  objet  de  mes  désirs , 
Sous  ce  pain  de  vie  je  lu  vois^ 
Quoiqu'il  soit  nuit. 

D.  DE  M. 


EXAMEN  CRITIQUE  ET  HISTORIQUE 

DO 

DICTIONNAIRE 

D[E   L'ACADÉMIE   FRANÇAISE. 

(G'^  édition.) 

PRÉFACE  DE   M.   TILLEMAIN. 


Deuxième  article  '. 

La  question  de  la  forme  dii  Diction- 
naire de  l'Académie  et  les  attaques  dont 
la  sixième  édition  a  été  l'objet,  nous  ont 
naturellement  conduit  à  rexamen  de 
cette  dernière.  Comme  celle-ci  n'est  que 
l'accessoire  et  l'occasion  de  nos  recher- 
ches ,  nous  n'insisterons  pas  sur  les  ques- 
tions qui  lui  sont  particulières  ,  ni  sur 
les  reproches  légitimes  qu'on  a  pu  lui 
adresser  j  notre  but  est  d'apprécier  avant 


■  Voir,  pour  le  premier  article ,  la  7^ 
p<60. 


livraison 


tout  l'ensemble  de  l'ouvrage  et  son  in- 
fluence générale  sans  nous  arrêter  à  sa 
réforme  actuelle,  qui  réclamera  bientôt 
de  nouvelles  améliorations.  JNous  en  si- 
gnalerons toutefois  quelques  unes,  celles 
que  la  dernière  édition  laisse  le  plus  à 
désirer.    Pourquoi ,    d'abord .    n'a-t-elle 
donné  plus  de  science  dans  la  délinition 
des  mots?  Combien  parmi    les   siennes 
sont  incomplètes  ou  fautives?  Rien  sans 
doute  n'est  plus  difiicile  que  l'art  de  dé- 
finir et  de  décrire;  il  est  même  souvent 
impossible  de  rendre   plus  clair  et  plus 
sensible  ce  qui  l'est  déjà  par  lui-même,  les 
idées  simples  et  évidentes  par  leur  nature, 
mais  la  délinition  n'en  est  pas  moins  le 
principe  vital  d'un  dictionnaire.  Fii  défi- 
nit io  per  genus  et  différent iam.  Les  res- 
semblances et  les  différences  sont  les  deux 
grands  inslrumens  qu'elle  met  en  œuvre, 
et  il  est  toujours  permis  de  s'en  servir. 
]Nous  pourrions  demander  encore  à  la 
sixième  édition  comment,  dans  le  choix 
un  peu  désordonné  des  locutions  qu'elle 
propose  pour  exemples ,  elle  a  compris 
le  passage  du  style  propre  au  style  fi- 
guréj  et  pourquoi  les  idiolismes  de  notre 
langue,  qui  en  forment  la  richesse  la  plus 
précieuse ,  s'y  trouvent  confondus  pêle- 
mêle  avec  les  phrases  les  plus  usuelles? 
Quant  aux  règles  grammaticales,  elles 
jouent  un  si  petit  rôle  dans  le  diction- 
naire ,  qu'on  les  en  supposerait  systéma- 
tiquement exclues.  Chacune  d'elles  pour- 
tant aurait  du  se  retrouver ,  comm«  une 
théorie  nécessaire  à  l'intelligence  de  la 
pratique,   dans  les  articles  du  Diction- 
naire  correspondans   à   ses  principales 
applications,  de  telle  sorte  que  ces  no* 
lions  grammaticales  posant  sous  les  yeux 
des  lecteurs  la  loi  qui  régit  les  rapports 
des  mots,  auraient  coordonné  dans  leur 
pensée  des  locutions  que  le  hasard  des  leN* 
très  initiales  dispose  confusément  dans' 
l'ordre  alphabétique.  11  en  serait  résulté 
pour  le  vocabulaire  un  ensemble  beau- 
coup plus  méthodique  des  richesses  de 
notre  idiome ,  et  surtout  des  recherches 
plus  fructueuses  sans  cesser  d'être  moins 
promptes  ni  moins   faciles;   l'ouvrage, 
malgré   la  confusion    des   mots,    serait 
alors  devenu  dans  les  mains  de  ceux  qui 
étudient  et  veulent  reconstruire  l'édilice 
de  la  langue  franc^aise,  non  connue  on  l'a 
dit,  ce  qu'un  las  de  matériaux  e^t  à  unç 


228 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


maison,  mais  bien  ce  que  des  marbres  ou 
des  ossemens  ,  numérotés  d'après  leur 
position  respective,  sont  au  système  du 
corps  humain,  ou  d'un  temple  qu'on  peut 
restituer  à  volonté. 

Tel  est,  ce  nous  semble  .  le  plan  véri- 
table d'un  dictionnaire  alphabétique  , 
dont  le  but  est  de  propager  l'étude  de 
notre  idiome  en  maintenant  son  unité. 
Instructif  et  h  la  portée  de  tous,  voilà 
ses  conditions  essentielles  :  il  lui  faut  de 
la  science  avec  mesure .  mais  le  trop  peu 
lui  serait  encore  plus  nuisible  que  le  sa- 
voir approfondi  des  dictionnaires  par 
racines,  car  tandis  que  ceux-ci  repous- 
seraient la  multitude  des  intelligences 
pour  être  exclusivement  la  propriété  des 
forts  et  de  quelques  uns,  l'aut:e  devien- 
drait un  champ  stérile  pour  tous. 

Envoilà  bien  assez  pour  prouver  que  no- 
tre intention  n'était  pas  de  mettre  la  sixié- 
meétlitionà  l'abri  de  toute  critique.  Quant 
aux  mauvaises  chicanes  ,  rien  ne  serait 
plus  facile  que  de  lui  en  adresser  ^  mais 
nous  laissons  à  d'autres  ce  travail  moins 
sérieux.  Ce  qu'il  importe,  en  ce  moment, 
c'est  de  ne  pas  oublier  que  le  dictionnaire 
en  question  a  toujours  eu  chez  les  étran- 

•  C'est  ainsi  qu'elle  nous  a  paru  admettre  ou 
exclure  certains  mots  techniques  ,  sans  qu'on 
en  sache  toujours  la  raison.  Elle  explique  très 
bien ,  par  exemple  ,  ce  terme  des  caut  et  fo- 
rêts, bois  de  grume,  mais  pourquoi  ne  rien 
dire  du  bois  de  fonteneau  {id.  terme  des  eaux  et 
forêt?)?  L'Académie  ne  peut  ignorer  que  lors  de 
la  première  édition  de  son  ouvrage,  au  milieu 
de  ses  débals  avec  Turelière ,  une  vive  discus- 
sion, sa  is  résultat,  s'était élevé.^  sur  les  nuances 
caractéristiques  de  ces  deux  synonymes.  A  quel- 
que temps  de  là  Furetière,  qui  ne  manqua  jamais 
d'ennemis,  fit  une  expérience  qui  aurait  dû 
résoudre  les  difficultés  de  synon}mie.  On  sait 
qu  il  fut  accosté  dans  un  coin  des  rues  de  Paris 
par  de  nobles  personnages  armés  de  bâtons, 
et  qui ,  pour  me  servir  de  revpressiiui  de  La 
Jontahie  ,  frappèrent  surson  dos 

Comme  sur  une  euclume. 
Était-ce  bois  de  {ïrume 
Ou  bois  de  Fonleucau  ? 

Demanda  le  malicieux  bonhomme  à  son  ami 
Furelière .  Ce  dernier  garda  le  silence  el  1  e  secret 
d'une  distinction  trop  subtile  sans  doute,  puis- 
que nous  rallendunt  encore  de»  travaux  de  l'A- 
cadcioie. 


gers  l'autorité  d'un  code  de  lois,  qu'il  y 
résout  toutes  les  difficultés  de  notre 
langue  .  termine  toutes  les  disputes,  et 
que  .  grâce  à  lui .  l'unité  de  notre  idiome 
se  maintient  à  Saint-Pétersbourg  comme 
à  Paris.  Aujourd'hui  donc  que  la  sixième 
édition  de  cet  ouvrage  national  nous  est 
donnée,  si  nous  ne  voulons  être  justes 
envers  TAcadémie .  soyons-le  du  moins 
envers  nous-mêmes  ;  ne  rabaissons  pas  en 
France  l'ouvrage  qui  est  un  grand  bien 
au  dehors,  où  l'on  esta  certains  égards 
mieux  à  même  de  l'apprécier  que  nous , 
et  consolons- nous  de  ses  imperfections 
en  songeant  qu'il  va  faciliter  encore  l'é- 
tude de  nos  mots  et  de  nos  idées  chez 
tous  les  peuples  jaloux  de  prendre  part  à 
noire  civilisation. 

Mais  ce  que  l'amour-propre  du  lecteur 
français  lui  accordera  plus  difhcile- 
ment  ,  c'est  la  prétention  d'être  aussi 
fait  pour  son  instruction  particulière. 
Aussi  la  critique  a-t-elle  aiguisé  toutes 
ses  armes  à  l'apparition  de  la  nouvelle 
édition.  Plusieurs  traits  sans  doute  ont 
porté  juste  ,  et  nous  ne  reviendrons  pas 
sur  les  reproches  légitimes  qu'on  peut 
lui  faire  ;  mais  d'un  autre  côté,  certaines 
récriminations  dirigées  bien  plus  contre 
l'Académie  que  contre  son  ouvrage,  nous 
ont  paru  aussi  ridicules  que  surannées, 
et  nous  ont  involontairement  rappelé  la 
vieille  opposition  des  parlemens  contre 
l'œuvre  de  Richelieu.  On  sait  leur  re- 
fus d'enregistrer  les  lettres  patentes  de 
Louis  XIII.  qui  devaient  inaugurer  la 
nouvelle  association  littéraire  parmi  les 
institutions  nationales  :  les  esprits  aveu- 
gles s'obstinaient  à  ne  voir  en  elle  qu'un 
instrument  du  despotisme  du  Cardinal; 
on  allait  jusqu'à  se  figurer  que  sa  cri- 
tique passerait  bientôt  des  orateurs  et 
des  poètes  aux  hommes  de  lois  .  et  que 
sons  prétexte  de  réformer  la  langue  elle 
viendrait  infailliblement  empiéter  sur 
les  grimoires  du  palais.  I)éj;'i  même  des 
procureurs  formaient  to'.ites  protesta- 
tions et  oppositions  de  fait  et  de  droit, 
lorsque  le  ministre  menaçant  de  se  pas- 
ser de  la  formôiilé  de  l'enregistrement  . 
écrivit  au  premier  président ,  pour  «  lui 
assurer  que  les  académiciens  avaient  un 
dessein  tout  autre  que  celui  qu'on  leur 
supposait.  » 

Si  l'on  songeait  à  cette  vieille  opposi- 


lion  ridicule  et  malveillante,  provinciale 
et  parlementaire  .  on  serait  moins  sur- 
pris de  voir  l'Académie  française  en  hutte 
aux  attaques  de  ceux  qui  n'ont  jamais 
voulu  comprendre  sa  mission  ni  la  pen- 
sée de  son  fondateur,  et  l'on  se  hâterait  de 
rendre  enfin  justice  au  principe  de  cette 
institution  littéraire  essentiellement  na- 
tionale ,  et  jusqu'ici  sans  rivale  en  Eu- 
rope. Quant  à  la  sixième  édition  de  son 
œuvre  favorite  ,  hien  qu'elle  laisse  beau- 
coup à  désirer  ,  on  ne  lui  refusera  pas 
dans  notre  disette  de  bons  dictionnaires 
un  certain  mérite  d'à-propos  et  de  néces- 
sité ,  et  on  lui  reconnaîtra  sans  peine 
quelque  supériorité  sur  tous  les  ouvra- 
ges de  même  genre  que  nous  possé- 
dons ;  je  n'en  sache  guère  qu'un  seul 
qu'on  eût  pu  lui  opposer  pour  la  mé- 
thode de  composition ,  c'est  celui  que 
promettait  à  la  fin  du  dernier  siècle  le 
lauréat  de  l'Académie  de  Berlin ,  dont 
nous  avons  déjà  parlé,  Rivarol.  l'appré- 
ciateur le  plus  fin  et  le  plus  délicat  de 
son  époque  ,  l'écrivain  le  plus  capable  de 
nous  donner  un  bon  recueil  des  formes 
du  langage;  mais  il  mourut  laissant  in- 
accomplie son  œuvre,  qui  n'était  d'ail- 
leurs qu'une  améiiorcition  de  celle  de 
l'Académie  ;  et  nous  n'avons  de  son  pro- 
jet qu'une  préface,  avant-goût  d'un  ex- 
cellent travail  qu'elle  fera  toujours  re- 
gretter, titre  réel  pour  son  auteur,  et 
qui  rendra  témoignage  de  sa  rare  habi- 
leté à  manier  notre  idiome. 

L'Académie  aussi  nous  a  donné  sa 
préface,  et  celle-ci  n'a  pas  été  non  plus 
la  formule  oiseuse  et  polie  d'en  venir  au 
fait  avec  le  lecteur,  mais  bien  une  pré- 
paration naturelle  et  indispensable,  quoi- 
que dificile.  de  l'initier  à  des  travaux 
séiieux  dont  il  fallait  lui  inspirer  l'in- 
telligence et  le  goût  ;  rapprochement 
tardif  sans  doute  vers  un  public  plus  in- 
souciant que  rebelle,  dont  on  est  sûr 
d'obtenir  la  bienveillance,  poui-vu  qu'on 
réveille  son  attention.  IMais  du  moins  heu- 
reuse occasion  de  ressaisir  celte  ancienne 
influence  dont  il  est  temps  que  l'Académie 
se  montre  enfin  jalou;;e.  et  que,  pour 
l'honneur  des  lettres  et  de  la  France,  nous 
voudrions  lui  voir  conquérir  par  une 
noble  initiative.  Dans  l'attente  d'un  rôle 
plus  actif  qu'elle  semble  nous  promettre 
et  de  jour  en  jour  nous  assurer  davan- 


REVTJE.  229 

tage  '.  il  est  heureux  du  moins  qu'elle  ait 
choisi  pour  initiateur  de  son  œuvre  l'écri- 
vain qui  sait  le  mieuxennoblir  une  pensée 
et  la  rendre  accessible  à  tous ,  son  secré- 
taire perpétuel.  M.  \  illemain.  l'émule  de 
Rivarol,  pour  sa  hnesse  de  critique  et  sa 
facilité  d'esprit  ,  comme  son  maître  par 
l'incomparable  supériorité  que  donnent 
de  nos  jours  le  savoir  et  le  génie  de  l'his- 
torien. L'interprète  de  l'Académie  n'a 
point  exagéré  le  mérite  de  la  sixième 
édition  ,  et  il  ne  serait  certainement  pas 
éloigné  de  passer  condamnation  sur  plu- 
sieurs critiques,  car  il  ne  faut  pas  croire 
que  dans  sa  préface  M.  V illemain  ait  pu 


'  Depuis  la  publication  du  Dictionnaire  ,  cha- 
que séance  publique  de  l'Académie  nous  a  ré- 
vélé quelque  symptôme  de  progrès  nouveau.  La 
dernière  séance  surtout  (  11  août),  nous  a  con- 
firmé dans  nos  espérances.  On  se  rappelle  les 
récits  louclians  de  M.  Nodier  sur  les  actes  qui 
ont  mérité  le  prix  de  vertu ,  et  le  discours  de 
M.  Villemain  rendant  compte  de  l'ouvrage  déjà 
célèbre  De  la  démocratie  aux  Etats-Unis  , 
par  M.  de  Tocqueville.  En  accordant  le  grand 
prix  Montyon  à  son  auteur,  l'Académie  semblait 
couronner  Montesquieu  au  xix*"  siècle.  En  même 
temps  elle  proposait  l'éloge  du  chancelier 
Gerson. 

(I  L'Académie ,  a  dit  M.  Villemain,  ne  craint 
pas  de  revenir  encore  à  cette  forme  des  Eloges, 
dont  le  talent  a  parfois  abusé,  mais  à  laquelle 
il  est  facile  de  rendre  un  caractère  historique 
et  vrai.  Elle  a  choisi  un  nom  plutôt  respecté  que 
célèbre  ,  celui  de  Gerson  ,  chancelier  de  l'Uni- 
versité de  Paris,  personnage  qui  eut  grande 
autorité  sur  son  siècle  et  qui  n'est  pas  indigne  d'ê- 
tre étudié  par  le  nôtre.  Placé  dans  une  époque 
décisive  pour  l'esprit  humain  ,  entre  la  fin  du 
moyen  âge  et  l'essor  de  la  renaissance,  philo- 
so!ihe  succédant  au\  scholastiques,  réformateur 
orlhodoxe  de  l'Eglise,  lui  refusant  le  droit  du 
glaive  et  lui  conseillant  la  science  et  la  verlu  , 
intrépide  contradicteur  des  puissances  injustes 
et  des  préjugés  funestes ,  se  servant  de  l'opinion 
du  temps,  c'est-à-dire  de  l'opinion  religieuse  , 
pour  flétrir  devant  le  peuple  et  dans  les  conciles 
la  doctrine ,  tour-à-lour  inipe  ou  l^malique,  de 
l'assa-sinat  politi(iue  ;  tantôt  ambassadeur  du 
roi  de  France .  tantôt  p;îuvre  pèlerin  cachant 
la  fin  de  sa  vie  dans  une  école  de  faubourg,  où 
il  instruit  les  enfans  du  peuple  et  leur  répète  en 
mourant  :  Priez  pour  l'àme  du  pauvre  Gerson. 
Voilà  l'homme  dont  une  biographie  éloquente 
et  caractérisée  retrouverait  les  vertus,  le  génie, 
l'influence,  et  ferait  partout  respecter  le  nom.» 


230 


L'UKIVEUSITÉ  CATHOLIQUE. 


abdiquer  entièrement  le  rôle  qui  lui  ap- 
partient plus  qu'à  tout  autre,  celui  de 
juger  sainement  et  d'apprécier  à  sa  va- 
leur une  œuvré  littéraire  ,  un  travail  sur 
notre  langue  ,  quel  que  soit  son  auteur. 
Aussi  devine-t-on  toute  sa  pensée  au  soin 
qu'il  met  à  défendre  le  nouveau  diction- 
naire ,  à  prévoir  et  à  résoudre  certaines 
objections-  on  sent  les  embarras  inté- 
rieurs de  sa  position  et  les  ménagemens 
dus  à  un  ouvrage  qu'il  est  personnelle- 
ment chargé  d'offrir  au  public  ,  et  qui 
semble  mis  un  peu  sous  la  protection  de 
son  talent.  Il  en  fait  du  moins  les  hon- 
neurs avec  cet  art  des  ressources  qui 
lui  est  si  familier ,  comme  il  sait  les  faire 
toutes  les  fois  qu'il  s'agit  de  représenter 
dignement  l'Académie  et  lorsqu'il  faut 
donner  à  ses  séances  publiques,  cetaspect 
solennel  qui  n'exclut  jamais  le  charme  du 
laisser-aller,  et  comporte  avec  une  égale 
mesure  l'ordre  et  la  liberté  d'esprit,  des 
saillies  piquantes  et  des  convenances 
parfailes.  Si  donc  vous  cherchez  dans  la 
préface  les  secrets  de  la  sixième  édition, 
son  histoire  et  en  quelque  sorte  son  por- 
trait ,  n'oubliez  point  que  l'artiste  habile 
qui  l'a  dessiné  possède  au  plus  haut  de- 
gré l'art  de  donner  du  relief  à  tous  les 
avantages  du  modèle ,  et  celui  d'en  dissi- 
muler les  défauts  sans  rien  ôter  à  la  res- 
semblance. C'est  en  ce  sens  que  vous  y 
trouverez  l'exposition  fidèledes principes 
du  nouveau  dictionnaire  et  des  difficultés 
de  sa  composition.  Celte  introduction 
vous  permettra  d'étudier  l'ensemble  et 
les  détails  de  l'ouvrage,  et  vous  pourrez  y 
suivre  pas  à  pas  toutes  les  questions  qu'il 
soulève.  Si  M.  Yillemain  ne  s'est  pas 
livré  à  leur  discussion  approfondie,  s'il 
ne  leur  a  point  arraché  leur  dernière  ré- 
ponse ,  il  n'a  pas  laissé  du  moins  de  les 
aborder  de  front ,  de  les  attaquer  fran- 
chement, et  de  s'en  rendre  maître  pour 
les  présenter  sous  leur  véritable  jour^ 
décrire  leur  circonférence ,  fixer  leurs 
véritables  limites  3  il  pose  alors  ces  ques- 
tions avec  tant  d'aisance,  de  précision  cl 
de  clarté,  qu'on  les  croirait  volontiers 
définilivemcnt  résolues.  11  en  sort  en  effet 
une  lumière  intérieure  si  vive  et  si  natu- 
relle, avec  une  intelligence  si  facile  des 
choses,  que  le  lecteur,  séduit  à  son  insu 
par  l'attrait  de  la  réflexion,  croit  trouver 
lui-même  l'évidence  qui  vient  à  sa  ren- 


contre ,  et  par  une  illusion  flatteuse  poBr 
celui  qui  la  produit,  est  presque  tenté  de 
s'attribuer  les  solutions  de  l'auteur  et  le 
mérite  de  ses  découvertes.  De  là  l'intérêt 
de  cette  préface  croissant  avec  l'instruc- 
tion qu'on  en  retire,  et  le  charme  indé- 
finissable qui  nous  attache  à  une  lecture 
aussi  profitable  à  la  pensée  que  sédui- 
sante à  l'imagination  et  au  goiit. 

Toutefois  ,  dans  cette  œuvre  prélimi- 
naire, l'écrivain  se  reconnaîtra  plus  vo- 
lontiers que  le  savant  ;  celui-ci  était  en- 
travé par  les  conditions  même  de  l'ou- 
vrage qui  n'était  pas  le  sien ,  et  qu'il  ne 
pouvait  faire  meilleur  qu'il  n'était  •  mais 
l'autre  était  libre  et  maître  de  lui-même 
comme  de  ses  inspirations  ,•  car  en  ma- 
tière d'art  et  de  goût ,  les  sentimens  les 
plus  délicats  dominent  tous  les  autres,  les 
entraînent  à  leur  suite  vers  le  culte  du 
beau ,  les  attachent  par  une  chaîne  d'or 
à  l'autel  de  l'imagination.  Dans  ce  do- 
maine où  la  commune  sympathie  réunit 
ce  qu'ailleurs  la  science  divise,  une  na- 
ture privilégiée  peut  régner  sans  con- 
trôle et  rien  n'arrête  son  essor,  si  ce 
n'est  la  crainte  d'une  mission  honorable 
et  périlleuse. 

M.  Yillemain  a  su  la  remplir  avec  au- 
tant de  bonheur  que  de  dignité.  La  vue 
du  danger  et  l'habitude  du  succès,  que 
fallait-il  de  plus  pour  aiguiser  la  verve 
d'un  écrivain  éminemment  impression- 
nable ,  toujours  actif  et  maître  de  lui- 
même,  produisant  tout  ce  qu'il  veut  et  rien 
que  ce  qu'il  faut .  saisissant  ses  pensées  au 
sortir  de  la  fournaise  et  les  jetant  brû- 
lantes dans  leur  moule,  où  il  sait  arrê- 
ter toutes  leurs  formes  avec  une  élégante 
netteté. 

La  préface  du  dictionnaire  ,  écrite 
d'inspiration  ,  a  reçu  de  Tart  l'empreinte 
la  plus  heureuse.  Dieu  nous  garde  donc 
d'essayer  l'analyse  de  ces  pages  bril- 
lantes, dont  la  lecture  réveille  si  vive- 
ment le  sentiment  du  beau  !  Si  je  cher- 
chais un  terme  de  comparaison ,  ce  ne 
serait  certes  pas  une  statue  grecque , 
mais  une  beauté  vivante  et  en  mouve- 
ment.  mais  une  création  aussi  pure  et 
belle  de  corps  que  d'esprit  :  telle  m'a 
paru  l'œuvre  de  M.  Yillemain  par  l'élé- 
gance et  la  souplesse  du  style ,  la  distri- 
bution et  l'harmonie  des  pensées,  la  jus- 
tesse et  la  vivacité  des  images.  Ajoutez-y 


REVUE. 


231 


un  choix  sans  prétention  de  détails  bio- 
graphiques où  la  nature  est  toujours 
prise  sur  le  fait,  quelques  anecdotes  pi- 
quantes qui  viennent  se  jouer  comme  les 
étoiles  du  discours  à  travers  les  appré- 
ciations du  critique  et  les  considérations 
du  philologue ,  et  tous  aurez  une  idée 
de  ce  remarquable  travail.  Je  ne  sache 
pas  de  préface  qui  m'eut  expliqué  plus 
agréablement  les  pourquoi  et  les  com^ 
ment  d'un  ouvrage,  qui  en  eût  mieux 
dénoué  les  difficultés  et  l'eût  mis  à  la 
portée  d'un  plus  grand  nombre  de  lec- 
teurs instruits. 

Nous  y  reviendrons  dans  un  prochain 
et  dernier  article,  où  nous  essaierons  de 
mettre  le  dictionnaire  en  rapport  avec  la 
propagation  intérieure  et  extérieure  de 
notre  langue  ,  atec  son  unité  et  son  uni- 
versalité moderne. 

(La  iuite  au  prochain  nnméro.) 

Ràiiiond  Thomàssy. 


LA  VIE  ET  LE  PONTinCAT 
DE  GRÉGOIRE  YII, 

l>oblié  par  sir  R.  Gresley,  baronnet.  —  Londres, 
1832.  1  vol.  in-S". 


DEUXIEME  ET  DERNIER  ARTICLE   '. 

L'union  intime  et  nécessaire  de  l'E- 
glise et  de  l'Etat ,  qui ,  suivant  l'observa- 
tion d'Ëichorn,  formait  la  base  de  tout 
le  système  féodal  en  Europe  ,  et  qui ,  dé- 
générant en  ces  temps  mauvais ,  aurait 
abouti  à  mettre  l'Eglise  dans  l'esclavage  et 
sous  la  dépendance  de  la  puissance  tem- 
porelle ;  celte  union,  disons-nous,  avait 
donné  naissance  à  deux  grands  abus  dont 
le  développement  tendait  à  détruire  et 
]a  religion  et  la  société  ;  le  mariage  ,  ou , 
pour  mieux  dire,  le  concubinage  des 
clercs  ,  et  la  simonie  ^  ou  trafic  des  bé- 
nélices  ecclésiastiques.  Ces  deux  abus 
avaient  lini  par  lier  tellement  les  inté- 
rêts des  membres  du  clergé  à  ceux  des 
laïques ,    que  les  premiers  se   voyaient 

'  Voir  la  IlTraison  <le  féTrier^  1. 1,  p.  2;}0. 


entièrement  dépouillés  de  leur  puissance 
bienfaisante  ,  et  que  les  deux  ordres  se 
trouvant  mêlés  de  manière  a  ce  que  tous 
leurs  rapports,  tous  leurs  devoirs  fussent 
confondus ,  l'autorité  ecclésiastique  était 
tout-à-fait  subordonnée  à  Tautorité  ci- 
vile. Un  prêtre  chargé  de  famille  devait 
penser  aux  moyens  de  la  soutenir  :  il  n'en 
trouvait  pas  de  meilleur  que  celui  d'ache- 
ter un  bénéfice,  comme  c'était  déjà  la 
coutume  :  ces  deux  désordres  s'appuyant 
l'un  l'autre,  auraient  fini  par  entraîner 
la  ruine  totale  de  la  liberté  ecclésias- 
tique, et  l'anéantissement  de  la  véritable 
religion. 

Yoici  donc  la  grande  pensée  d'Hilde- 
braiid  :  il  résolut  de  délivrer  l'Eglise  de 
la  servitude  temporelle  :  et  puisque  l'au- 
teur que  je  réfute  prétend  que  tel  ne  fut 
pas  le  dessein  de  ce  pontife  ,  mais  qu'il 
n'avait  d'autre  but  que  la  domination 
universelle,  je  citerai  pour  le  confondre 
les  paroles  d'un  écrivain  moderne,  que 
je  me  propose  de  rappeler  souvent  à  l'at- 
tention de  mes  lecteurs.  Yoigt,  professeur 
à  Halle  en  Saxe,  auquel  nous  devonssur  ce 
pape  une  biographie  savante,  entièrement 
puisée  à  des  sources  originales,  et  publiée 
en  1815.  Quelques  corrections  suffiraient 
pour  rendre  cet  écrit  tout-à-fait  digne 
d'être  traduit  dans  les  autres  langues  de 
l'Europe  -,  écoutons  comment  son  auteur 
s'exprime ,  quoique  protestant ,  sur  le 
sujet  qui  nous  occupe  : 

K  II  est  impossible  de  porter  sur  Gré- 
goire VII  un  jugement  qui ,  paraissant  à 
chacun  parfait  en  soi,  obtienne  l'appro- 
bation de  tous.  Le  grand  ,  Tunique  but 
de  ce  pape ,  l'objet  de  toutes  ses  pen- 
sées, de  tous  ses  efforts,  de  tout  ce  qu'il 
y  avait  de  désir  en  son  cœur,  fut  la 
liberté  de  l'Eglise^  ce  désir,  dont  l'u- 
nivers sent  encore  les  effets,  l'a  seul 
inspiré  ;  miroir  ardent  où  viennent  se 
concentrer ,  comme  autant  de  rayons 
lumineux,  chacune  de  ses  actions,  cha- 
cune de  ses  paroles ,  en  lui  se  résume 
la  vie  entière  du  pontife:  il  lui  con- 
sacra tous  ses  jours,  c'est  son  Ame, 
l'âme  de  tout  ce  qu'il  a  fait.  De  même 
que  la  puissance  politique  de  l'état  s'ef- 
force de  former  un  tout  en  soi  et  pour 
soi,  de  même  il  voulut  exalter  la  puis- 
sance de  l'Eglise,  de  sorte  qu'elle  pût 
jouir  désormais  d'une  liberté  parfaite, 


232 


L'DMVERSITÈ  CATHOLIQUE. 


et  s'élever  au  dessus  de  tout  autre  pou- 
voir ».  »  Telles  sont  les  paroles  de  cet 
écrivain. 

Mais  il  faut  que  le  plus  célèbre  et  le 
plus  accrédité  des  historiens  protestans 
de  l'Allemagne  moderne  .  il  faut  que 
Henri  Luden ,  surnommé  le  Père  de  l'his- 
toire allemande  ,  vienne  mettre  dans 
tout  leur  jour  et  la  fatale  influence  pour 
la  liberté  de  l'Église  des  désordres  signa- 
lés plus  haut,  et  la  nécessité  d'y  porter 
remède  à  tout  prix ,  et  la  conduite  hé- 
roïque de  Grégoire  ,  et  les  motifs  purs, 
sublimes  ,  qui  animaient  son  cœur.  ISous 
trouvons  ce  qui  suit  au  huitième  volume 
de  son  Histoire  du  peuple  allemand , 
publiée  en  1833  : 

«  Le  cœur  et  la  raison  le  portaient  à 
maintenir  de  tout  son  pouvoir  la  loi  du 
célibat  ecclésiastique*  le  cœur,  car  il 
croyait  fermement  que,  selon  la  volonté 
de  Dieu,  l'Eglise  de  Jésus-Christ  devait 
être  libre  et  dominer  le  monde  :  la  rai- 
son, car  il  était  convaincu  que  l'Église 
ne  pouvait  être  libre  et  dominer  le  monde 
tant  que  ses  serviteurs,  c'est-à-dire  les 
prêtres,  demeureraient  par  les  liens  du 
mariage  attachés  aux  intérêts  du  monde , 
et  sous  la  dépendance  des  grands  de  la 
terre.  Cette  loi ,  il  la  croyait  juste ,  et  il 
la  regardait  comme  nécessaire  3  s'inquié- 
tant  peu  du  présent,  et  tenant  ses  regards 
fixés  sur  l'avenir,  il  ne  doutait  pas  de  la 
victoire,  une  défaite  lui  semblait  impos- 
sible. Si  terrible  qu'ait  été  la  lutte  ,  si  in- 
décise qu'en  soit  long-temps  demeurée 
l'issue  ,  l'événement  a  prononcé  en  fa- 
veur de  Grégoire,  et  a  fait  voir  que  ce 
pontife  n'avait  rien  demandé  que  de  con- 
forme à  la  situation  de  son  époque,  dont  sa 
parole  sut  exprimer  les  besoins  et  vivifier 
l'esprit.  On  ne  doit  donc  pas  le  juger  d'a- 
près les  opinions,  les  mœurs,  les  rapports 
nouveaux  des  siècles  postérieurs.  Lorsque 
le  célibat  ecclésiastique  fut  converti  en 
loi  obligatoire^,  il  occasiona  sans  doute 

'  Hildebrand  und  sein  Zeilallcr. 

'  Remarquez  (jue  Tailleur  de  ce  passage  est 
protestant;  de  là  vient  qu'il  donne  dans  cette 
erreur  de  croire  que  le  célibat  ccclésiaslique  a 
commencé  à  être  obligatoire  au  siècle  dHil- 
debrand;  tandis  que  des  témoignages  irrécusa- 
bles d'écrivains  de  la  primitive  Eglise  ,  démon- 
trent que  celte  loi  a  été  imiioséc  au  clergé  dès 
l'origine  du  Christianisme. 


de  grands  malheurs  parmi  des  milliers 
d'hommes  j  il  put  encore  entraîner  di- 
vers membres  du  clergé  à  pécher  griève- 
ment et  à  commettre  même  des  délits 
plus  graves  3  mais  les  générations  qui 
eurent  à  supporter  ces  douleurs  ont  dis- 
paru de  la  terre  avec  leurs  souffrances, 
la  vertu  est  venue  après  le  péché,  le  vice 
a  fait  place  à  l'esprit  de  sacrifice  ,  et  si 
l'un  est  digne  d'exécration ,  l'autre  mé- 
rite toutes  nos  louanges.  En  tout  et  pour 
tout  c'est  le  célibat  ecclésiastique  qui 
nous  a  valu  ce  que  nous  avons,  ce  que 
nous  sommes,  Tintelligence,  la  culture 
de  l'esprit ,  les  progrès  du  genre  humain 3 
il  a  essentiellement  contribué  à  assurer 
à  l'Eglise  l'unité  ,  et  par  l'unité  la  force 
nécessaire  pour  résister  à  la  puissance 
brutale  du  glaive,  et  pour  adoucir  l'op- 
pression inhumaine  que  le  système  féo- 
dal avait  introduite  dans  la  vie  sociale  : 
peut-être  encore  est-ce  au  célibat  ecclé- 
siastique que  le  monde  germanique  est 
redevable  de  n'avoir  pas  eu  un  sacerdoce 
héréditaire. 

cf  INous  devons  aux  travaux  et  aux  longs 
efforts  de  Grégoire  VII ,  et  ces  consé- 
quences et  une  foule  d'autres;  il  a  rendu 
à  l'esprit  humain  des  services  encore  plus 
grands  que  ceux  qu'il  se  proposait  :  tout 
occupé  de  la  liberté  et  de  la  prééminence 
de  l'Eglise ,  et  descendant  avec  un  cou- 
rage indomptable  sur  le  champ  de  ba- 
taille, il  accepta  les  luttes  les  plus  san- 
glantes pour  assurer  cette  liberté  .  cette 
prééminence ,  et  par  elles  la  paix  du 
monde. 

«  Il  n'avait  pas  encore  vu  si  l'incendie 
produit  par  son  décret  relatif  au  concu- 
binage des  prêtres,  était  éteint,  qu'il  mit 
de  nouveau  le  feu  à  TEurope  en  s'élevant 
contre  la  simonie,  mais  d'une  manière 
toute  nouvelle.  >ous  l'avons  dit ,  il  avait 
déjà  porté  la  main  à  cette  plaie .  en  me- 
naçant d'une  égale  condamnation  et  les 
acheteurs  et  les  vendeurs  d'offices  et  de 
bénéfices  ecclésiastiques  ;  mais  il  était 
temps  de  porter  la  hache  à  la  racine  de 
l'arbre.  On  ne  peut  nier  que  les  décrets 
en  vigueur  ne  fussent  suffisans  pour  dé- 
truire la  simonie  pratiquée  entre  ecclé- 
siastiques par  le  haut  et  le  bas  clergé, 
mais  la  simonie  entre  ecclésiastiques  et 
séculiers  comment  l'abolir  tant  qu'il  sé- 
rail réputé  nécessaire  de  voir  les  ecclé- 


REVUE. 


233 


siastiques  recevoir  l'investiture  des  mains 
séculières?  » 

Ainsi  s'exprime  Lucien  ,  prolestant  al 
lemand  ,    et    par   conséquent   naturelle- 
ment imbu  de  préjugés  contre  notre  pon- 
tife '. 

De  tout  ce  qui  précède  et  des  aveux 
des  historiens  modernes  acatholiques, 
il  résulte  clairement  : 

1°  Que  l'autorité  des  souverains  pon- 
tifes ,  comme  chefs  de  la  république 
chrétienne,  était  nécessaire,  légitime, 
et  par  conséquent  indépendante  de  toute 
collation  ou  concession. 

2°  Que  les  désordres  introduits  au  sein 
de  cette  république  étaient  à  cette  époque 
d'une  telle  nature,  qu'il  n'était  possible 
d'y  porter  remède  que  par  une  interven- 
tion énergique  et  puissante,  et,  si  l'on 
veut,  que  par  l'exercice  de  la  dictature 
que  Grégoire  tenait  de  son  haut  et  sou- 
verain pouvoir. 

Un  seul  point  reste  à  discuter ,  et  la 
réfutation  du  biographe  anglais  sera 
complète  j  nous  voulons  parler  de  la  ma- 
nière dont  Grégoire  exerça  sa  puissance. 
Le  courage  invincible  qu'il  déploya 
contre  tant  et  de  si  puissans monarques, 
l'inflexible  rigueur  par  laquelle  il  vint  à 
bout  de  l'opiniâtre  entêtement  de  l'em- 
pereur Henri  IV,  les  variations  de  sa 
politique  dans  ses  traités  avec  les  Psor- 
mands  et  les  potentats  du  septentrion, 
l'alliance  si  étroitement  conclue  et  si 
fidèlement  maintenue  avec  Timpératrice 
Agnès  et  les  comtesses  Béalrix  et  Ma- 
thiide,  les  honteuses  et  dégoûtantes  in- 
jures du  Bennone  et  de  ses  autres  enne- 
mis ,  ont  encouragé  notre  anonyme  ro- 
main et  son  éditeur  à  attribuer  à  notre 
Saint  le  caractère  le  plus  odieux.  C'était, 
suivant  eux ,  un  monstre  d'ambition , 
d'orgueil ,  d'hypocrisie  et  d'impudicité; 
et  même  ils  semblent  ajouter  foi  à  ces 
infAmcs  accusations  de  magie,  d'athéisme 
et  d'empoisonnement,  que  vomirent  con- 
tre lui  ses  premiers  calomniateurs. 

Pour  faire  tomber  du  même  coup 
toutes  ces  attaques,  il  nous  sulfira  de 
citer  ce  que  disent  les  écrivains  protes- 
tans  les  plus  récens  ,  du  caractère  et 
de  la  vie  de  ce  saint  héroïque. 

'  Gescluclite  des  deulscLen  Volkes.  Ster 
Band  ;  Gollia  1833 ,  Ss.  oG5,  Seg^-. 


J'invoquerai  d'abord  le  témoignage  de 
Jean  Voigt,  dont  j'ai  rapporté  en  com- 
mençant quelques  paroles  ,  et  qui  ter- 
mine son  histoire  de  Grégoire  VII,  en 
retraçant  ainsi  les  principaux  traits  de 
cette  grande  ligure  : 

u  Le  pape  Grégoire  vécut  vraiment  en 
pape  et  d'une  manière  tout-à-fait  con- 
foiine  à  une  si  haute  dignité  ;  sa  con- 
duite fut  magnanime  et  pleinement  ad- 
mirable ;  on  ne  peut  juger  ses  actes  avec 
quelque  équité  qu'en  les  considérant 
comme  actes  d'un  pape  pour  la  papauté 
et  dans  l'ordre  de  la  papauté.  A  la  vérité, 
l'Allemand,  en  tant  qu'Allemand  ,  s'en- 
flamme d'indignation  lorsqu'il  voit  son 
empereur  dans  l'humiliation  et  l'abaisse- 
ment aux  portes  de  Canossa  :  alors  il 
parle  du  pape  comme  d'un  tyran  cruel , 
implacable,  plein  d'orgueil;  le  Fran- 
çais, en  tant  que  Français,  se  répand 
aussi  en  imprécations  à  l'aspect  des  bles- 
sures saignantes  de  sa  patrie  et  de  son 
roi,  qui  les  reçurent  de  ce  même  pon- 
tife. Mais  l'historien  s'efforce  de  regar- 
der la  vie  de  Grégoire  sous  un  point  de 
vue  historique  et  universel ,  et  de  ce  ter- 
rain plus  élevé  que  l'Allemagne  ou  la 
France  ,  il  ne  peut  s'empêcher  d'approu- 
ver ce  que  censurent  l'Allemand  ou  le 
Français.  »  Ailleurs  le  même  auteur  s'ex- 
prime ainsi  :  «  On  dira  peut-être  :  mais  , 
est-on  bien  assuré  de  trouver  en  lui  cette 
bonne  foi,  cette  inappréciable  conviction 
de  la  justice  de  sa  cause  ,  de  la  sincérité 
de  ses  motifs  et  de  ses  prétentions?  ne 
s'est-il  pas  peut-être  épuisé  en  mensonges 
et  en  fourberies?  n'a-t-il  pas  cherché  à 
édifier  la  grande  monarchie  sur  des  évé- 
nemens  inventés,  sur  des  conclusions 
sophistiques  ,  sur  de  fausses  interpréta- 
tions de  la  sainte  Ecriture?  L'opinion 
soutenue  par  lui  comme  une  chose  cer- 
taine, que  le  pouvoir  qu'il  s'attribuait 
réside  dans  le  pape,  ne  mérite-t-elle  pas 
plutôt  d'être  flétrie  de  ce  nom  :  Hérésie 
d'Hildebrantl?  n'est-il  pas  de  fait  héré- 
tique, hypocrite  ,  fourbe?  —  A  ces  ques- 
tions nous  répondrons  simplement  :  Ou 
Grégoire  est  l'homme  le  plus  abominable, 
le  plus  vil  scélérat  qu'ail  jamais  vu  le 
soleil ,  ou  il  est  tel  ([ue  le  font  apparaître 
ses  paroles  et  ses  actions.  Ses  lettres 
nous  donnent  des  preuves  surabondantes 
de  la  plus  vive  ardeur ,  du  plus  intime 


234 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


amour,  de  la  foi  la  plus  ferme  dans  la 
divinité  de  sa  religion,-  elles  témoignent 
de  là  fidélité  la  plus  scrupuleuse  dans 
son  administration  et  l'exercice  de  sa 
charge ,  ainsi  que  d'une  sainte  et  iné- 
branlable confiance  dans  la  justice  et 
dans  la  vérité  de  ses  actes  et  de  ses  déci- 
sions ;  elles  nous  font  entrevoir  la  ferme 
persuasion  où  il  était  que  les  actions  des 
hommes  seront  un  jour  récompensées  ou 
punies,  et  surtout  elles  respirent  le  sen- 
timent delà  sainteté,  de  la  dignité,  de 
la  divinité  de  ce  qui  était  l'objet  de  ses 
sollicitudes:  on  y  trouve  toujours  le  pur 
langage  d'une  conscience  pieuse,  et  une 
sainte  disposition  à  se  sacrifier  soi-même 
à  ses  nobles  desseins.  «  Yoigt  termine 
ainsi  : 

«  Si ,  pour  venir  à  bout  de  ses  projets, 
Grégoire  avait  mal  choisi  ses  moyens , 
s'il  n'avait  ni  pesé  les  circonstances 
ni  tenu  compte  des  temps ,  s'il  s'était 
laissé  emporter  en  ceci  ou  en  cela ,  au 
delà  des  justes  bornes  ,  on  pourrait 
peut-être  lui  refuser  la  prudence,  le  gé- 
nie ,  mais  il  faudrait  encore  respecter 
son  cœur:  or,  c'est  précisément  l'inno- 
cence de  son  cœur  quexl'on  conteste, 
tout  le  reste  on  le  lui  accorde.  Son  in- 
telligence embrassait  le  monde  chrétien, 
et  il  n'en  pouvait  être  autrement,  puis- 
que son  idée  de  la  liberté  de  l'Eglise  était 
universelle.  Ses  actes  devaient  nécessai- 
rement être  arbitraires  relativement  au 
siècle  où  il  agissait-  sa  foi,  sa  convic- 
tion étaient  nécessairement  telles  qu'il 
les  manifestait ,  elles  ne  pouvaient  être 
différentes ,  puisque  le  cours  même  de  sa 
vie  les  avait  naturellement  créées  et  mises 
dans  son  âme  ".  » 

Luden  ne  s'exprime  pas  autrement  sur 
les  desseins  et  le  caractère  de  notre  pon- 
tife. «  Quoi  qu'il  en  soit,  dit-il,  la  pen- 
sée d'Hildebrand  semble  être  née  des 
sentimens  les  plus  nobles  qui  aient  ja- 
mais inspiré  l'esprit  humain.  On  voit 
qu'une  tendre  pitié  des  malheurs  des 
hommes  et  un  ardent  désir  d'y  porter 
remède  l'ont  engendrée,  et  qu'elle  a  été 
nourrie  par  un  génie  puissant.  Cette 
pensée  ne  fut  autre  chose  qu'une  tenta- 
tive pour  améliorer  la  vie  humaine,  et 
l'ennoblir  en  la  parant  du  manteau  delà 

'  Hildebrand  und  seiu  Zeilalter. 


pure  religion  chrétienne.  On  ne  saurait 
sans  injustice  contester  son  amour  pour 
les  hommes  .  ou  révoquer  en  doute  sa 
piété  :  il  est  bien  plus  probable  que  sa 
pensée  est  née  en  lui  de  la  religion  et  de 
la  charité;  quelles  passions,  quels  motifs 
humains  l'eussent  jamais  élevé  à  cette 
hauteur?  Le  désir  des  plaisirs  des  sens 
peut-être  ?— Mais  Grégoire  était  déjà 
chargé  d'années  :  il  avait  renoncé  aux 
voluptés  charnelles ,  et  le  dessein  qu'il 
avait  conçu .  qu'il  voulut  réaliser,  au  lieu 
de  plaisirs  et  de  voluptés ,  ne  lui  promet- 
tait que  d'éternels  travaux  ,  des  fatigues 
infinies,  la  haine  et  les  persécutions. — Ce 
furent  donc  l'ambition  et  la  vaine  gloire 
qui  le  poussèrent  ? — Mais  pouvait-il  avoir 
la  certitude  de  se  voir  enfin  possesseur 
du  pouvoir  suprême,  et  lors  même  qu'une 
promesse  infaillible  lui  en  eût  été  faite  , 
vieux  tronc  desséché ,  solitaire  ici-bas , 
pouvait-il  avoir  l'espérance  de  fonder 
une  dynastie ,  ses  jours  n'étaient-ils  pas 
comptés?  D'ailleurs,  son  élévation  était 
déjà  assez  grande  et  ses  actions  assez 
belles  ,  pour  lui  assurer  dans  les  annales 
de  l'humanité  une  large  part  de  gloire  ^» 
Le  même  écrivain  avait  déjà,  dans  un 
autre  ouvrage ,  fait  de  notre  héros  l'é- 
loge que  voici  :  «  Il  parut  toujours  envi- 
ronné de  la  gloire  de  sa  sublime  dignité, 
et  toujours  aussi .  libre  de  tout  orgueil 
terrestre  et  de  cette  vanité  ténébreuse 
qu'inspirent  si  souvent  à  l'homme  ses 
propres  mérites  :  du  reste ,  il  fut  toujours 
simple  dans  sa  vie  et  de  mœurs  irrépro- 
chables \  »  Ici  vient  se  placer  fort  à  pro- 
pos une  observation  du  Jouimal  litté- 
raire de  Halle  (novembre  1822K  Après 
avoir  remarqué  que  l'opinion  du  pro- 
fesseur Luden  ne  sera  pas  reçue  de  tous , 
le  critique  ajoute  :  «  Luden  n'a  pas  à  s'in- 
quiéter beaucoup  dépareilles  dissidences. 
Sous  espérons  bien  que.  lorsque  les  vé- 
ritables historiens  entreront  en  campagne 
et  chasseront  les  amateurs  du  champ  de 
l'histoire,  l'étude  des  sources  originales, 
qui  de  nos  jours  commence  à  naître, 
dissipera  tous  ces  préjugés  répandus 
parmi  le  vulgaire,  et  à  l'aide  du  flambeau 

■  Geschichle  des  deutsdien  Volkes ,  sler 
Band  ;  Gollia  1833,  S?.  471,  Segg. 

'  Jlistoireuniver$elle  des  peuples  et  des  états, 
Jéna,  1821. 


REyUE. 


285 


de  rinvestigation  allemande  et  du  véri- 
table esprit  philosophique,  fera  dispa- 
raître une  foule  d'opinions  qui  seinjjlent 
maintenant  enracinées  dans  les  esprits.  » 

Le  professeur  Eichorn  ,  dans  son  His- 
.loire  de  l'Allemagne,  nous  peint  ainsi 
Grégoire  VII  :  «  A  la  plus  intime,  à  la 
plus  religieuse  conviction  de  la  néces- 
sité de  la  papauté  et  de  l'Eglise  ,  ainsi 
que  de  leur  indépendance  de  tout  pou- 
voir temporel ,  à  la  persuasion  inébran- 
lable de  la  mission  divine  qui  fait  au 
vicaire  de  Jésus-Christ  un  devoir  rigou- 
reux de  s'opposer  à  l'orgueil  et  à  l'in- 
justice des  princes ,  cet  homme  joignit  la 
prudence  la  plus  parfaite  et  un  courage 
indomptable  ;  il  choisit  heureusement 
ses  moyens  d'action  et  sut  réaliser  cette 
réforme  de  l'Eglise  qu'on  avait  bien  con- 
çue ,  mais  qui  n'avait  jamais  encore  été 
mise  en  action.  » 

M.  Léo,  professeur  à  l'Université  de 
Halle  (dans  son  Introduction  à  l'histoire 
du  moyen  âge  j  1830),  parle  en  ces  termes 
de  l'abaissement  de  l'empereur  Henri  lY 
à  Canossa  :  «  Lorsqu'on  étudie  le  spec- 
tacle donné  à  Canossa ,  il  faut  faire 
céder  l'interdît  national  à  Tintérét  intel- 
lectuel :  cet  événement  est  un  triomphe 
obtenu  par  cette  puissance  souveraine 
de  l'âme,  qui  crée  les  forces  extérieures 
lorsqu'elles  n'existent  pas  encore,  sur  un 
tyran  efféminé  qui  savait  retenir  ce- 
pendant la  force  matérielle  dont  il  était 
armé.  » 

Le  philosophe  llenri  Steffens  ,  dans 
son  livre  intitulé /e ^SVèc/e  actuel  (Berlin, 
1817),  ne  porte  pas  un  jugement  moins  fa- 
vorable :  c'est  lui  qui  dit  :  «  Il  n'est  certes 
pas  permis  de  révoquer  en  doute  la  droi- 
ture de  ses  intentions  ou  son  pouvoir  gi- 
gantesque. Ce  moine  de  Cluny,  qui  osa 
s'attaquer  au  pape  élu  par  l'empereur ,  et 
le  punir  d'avoir  méconnu  les  droits  di- 
vins de  l'Eglise  ,  en  recevant  des  mains 
des  laïques  la  puissance  que  l'Eglise  seule 
peut  conférer  •  ce  conseiller  puissant  des 
souverains  pontifes  qui  ,  durant  tant 
d'années ,  dédaigna  l'éclat  extérieur  de 
la  papauté;  ce  pape  qui  humilia  l'empe- 
reur ,  mais  qui  jamais  ne  voulut  com- 
battre qu'avec  les  armes  de  la  puissance 
spirituelle;  ce  pape  qui,  abandonné  de 
la  fortune  et  chassé  de  sa  patrie ,  resta 
ferme  et  inébranlable  dans  ses  principes, 


se  sacrifiant  ainsi  à  la  grande  idée ,  sou- 
tien de  sa  vie  et  de  son  héroïque  persé- 
vérance j  enfin  ce  moribond ^  auquel  il 
fut  donné  à  sa  dernière  heure  de  voir 
avec  certitude  (jue  ses  desseins  reposaient 
bien  réellement  sur  la  vérité  et  sur  la 
justice,  ce  que  pou  d'esprits  devinaient 
alors  :  ce  grand  homme  ne  fut-il  pas, 
nous  le  demandons,  la  conscience  même, 
l'âme  de  son  siècle?» 

Le  docteur  Schniidt,  premier  profes- 
seur de  théologie  à  Fiessen  ,  dans  son 
Manuel  d'histoire  ecclésiastique  chré- 
tienne (1828),  prouve  qu'il  fallut  faire 
violence  à  Grégoire  pour  l'obliger  à  ac- 
cepter la  dignité  papale  ,  et  qu'il  profes- 
sait dès  lors  les  sentimens  dans  lesquels 
il  persévéra  jusqu'à  sa  mort ,  sans  hypo- 
crisie comme  sans  crainte. 

Enfin,  pour  ne  pas  ennuyer  mes  lecteurs, 
je  vais  clore  cette  série  de  témoignages 
protestans  par  ces  courtes  mais  fortes 
paroles  de  Jean  de  Mùller  :  «Grégoire 
eut  le  courage  d'un  héros,  la  prudence 
d'un  sénateur  ,  le  zèle  d'un  prophète;  il 
fut  de  mœurs  pures  et  austères.  » 

Yoilà  donc  le  but  que  je  m'étais  pro- 
posé atteint ,  voilà  le  caractère  du  saint 
pontife  Grégoire  Yll  montré  sous  son 
vrai  jour  ,  et  son  nom  mis  dans  la  gloire 
par  les  écrivains  protestans  les  plus  ré- 
cens. iVous  avons  prouvé  par  leurs  pro- 
pres paroles  que  ce  pape  fit  toujours  son 
devoir,  soit  que  l'on  considère  les  moyens 
dont  il  se  servit,  soit  que  l'on  ait  égard 
à  la  manière  dont  il  en  usa.  Comme  sou- 
verain pontife  et  chef  reconnu  de  la  ré- 
publique chrétienne  ,  il  s'arma  du  pou- 
voir qui  lui  appartenait  et  qui .  étant  à 
cette  époque  un  élément  nécessaire  de 
cette  république  ,  ne  lui  venait  pas  des 
hommes,  mais  de  Dieu  :  mais  il  ne  s'arma 
de  ce  pouvoir  que  pour  sauver  les  droits 
de  la  principale  partie  de  toute  société 
chrétienne  ,  pour  arracher  des  mains  des 
usurpateurs  les  prérogatives  essentielles 
delà  religion,  pour  purger  l'Eglise  de 
ces  souillures  qui  l'empèchaiiMit  d'exer- 
cer sur  la  société  sa  bienfaisante  in- 
fluence ,  et  d'y  rétablir  l'ordre,  l'harmo- 
nie, la  vertu.  Eu  résumé,  nous  avons 
entendu  les  proleslans  proclamer  tiré- 
goire  un  grand  génie  ,  un  héros  ,  un 
saint. 
I     Quiconque  aime  à  comparer  les  di- 


236 


L'UNIVERSITÉ 


verses  époques  de  l'Eglise ,  et  à  chercher 
dans  l'étude  du  passé  des  présages  pour 
l'avenir,  ne  pourra  certainement  étudier 
l'histoire  du  siècle  de  Grégoire  YII  sans 
être  frappé  des  analogies  qu'il  offre  avec 
tout  ce  qui  se  passe  autour  de  nous.  La 
question  du  célibat  ecclésiastique  est 
aussi  de  nos  jours  agitée  avec  chaleur 
et  obstination  dans  plusieurs  parties 
du  monde  catholique.  Des  droits  respec- 
tifs de  l'Eglise  et  de  l'état  naissent  aussi 
en  ce  temps  de  continuels  dissent  imens; 
l'autorité  civile  n'est-elle  pas,  en  cer- 
tains pays ,  occupée  tout  entière  à  cir- 
conscrire ,  autant  qu'il  est  en  elle .  l'in- 


CATHOLIQUE. 

fluence  et  la  puissance  du  clergé?  Mais 
voici  un  autre  trait  de  ressemblance  qui 
peut  à  la  fois  consoler  l'Eglise  affligée  et 
exciter  son  courage  :  le  grand  nom,  qui 
une  première  fois  l'affranchit  de  tous  ses 
maux  ,  lui  annonce  encore  sa  délivrance, 
et  la  bannière  qu'il  déploie  est  comme 
alors  la  bannière  du  grand  patriarche 
Benoit.  Qui  pourrait  donc  douter  de  la 
victoire? 

Annali  délie  scienzereligiose,  vol.  I,  num.  3, 
novembre  e  décembre  1835. 

N.  WlSEMAN. 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


Fragmens  philosophiques  ,  par  H.  Gibon  ,  profes- 
seur ordinaire  à  la  faculté  de  philosophie  et 
lettres  de  l'université  de  Liège  '. 

Ces  fragmens,  publiés  il  y  a  déjà  quelques  mois  , 
s^adressent  parliculiéreraent  à  la  Belgique.  S'élant 
vudispuler  par  Tespril  de  parti  la  chaire  quMl  avait 
acceptée  du  gouvernement  belge  à  Puniversité  de 
Liège  ,  M.  Gibon  a  voulu  rétablir  devant  le  public  les 
principes  de  son  enseignement ,  défigurés  de  la  ma- 
nière la  plus  étrange  par  quelques  journaux  ;  il  n'a- 
vait pas  seulement  à  se  justifier  comme  philosophe, 
mais  aussi  comme  professeur. 

Si  ce  volume ,  sous  la  forme  qui  lui  a  été  donnée 
par  les  circonstances  ,  a  excité  en  Belgique  un  grand 
intérêt ,  il  n^en  sera  pas  non  plus  dépourvu  pour  les 
lecteurs  français.  Il  est  vrai  que  l'auteur  assure  n-'a- 
voir  pas  eu  la  prétention  de  faire  un  livre  et  qu'il  ne 
le  donne  que  comme  une  série  de  pièces  justificatiies; 
mais  il  est  vrai  aussi  qu'à  côté  des  questions  de 
personnes,  il  agite  les  questions  philosophiques  les 
plus  importantes  et  qu'il  les  traite  avec  science  et 
avec  talent.  C'est  ainsi  que  nous  trouvons  dés  les 
premières  pages  une  brillante  et  solide  réfutation  du 
sensualisme  ;  pour  l'apprécier,  il  faudrait  la  lire  en 
entier;  ce  n'est  donc  que  pour  donner  une  idée  du 
style  cl  de  la  manière  de  M.  Gibon  ,  que  nous  citons 
le  passage  suivant  : 

«  Ce  que  le  sensualisuje  de  Condillac  avait  encore 
«  de  vague  ,  d'indécis,  de  contenu  ,ce  qui  lui  restait 

'  Un  vol.  in-S*»,  chez  Hachelle  ,  rue  Pierre - 
SarraziD,n.  12.  Prix:  ofr. 


«  d"'heureuse  inconséquence  et  de  louable  pudeur , 
«  quelques  fermes  disciples  Teurenl  bientôt  fait  dis- 
((  paraître.  Sous  la  plume  élégante  et  facile  d'Hel- 
«  vétius  ,  le  système  de  Condillac  se  convertit  en 
<c  un  matérialisme  et  en  un  égoisme  formel  ;  sous 
«  celle  des  consciencieux  auteurs  du  Système  de  la 
a  nature  en  un  formel  athéisme.  Eu  vain  les  maîtres 
«  désavouent  et  prétendent  châtier  ces  imprudens 
«  écoliers;  en  vain  Voltaire  réfute  le  Système  de  la 
a  nature  ,  en  vain  Rousseau  s'indigne  contre  le  livre 
u  ùeVEsprit;  qu'avait-il  fait  lui-même?  n'avait-il 
«  pas  traduit  cette  philosophie  ,  à  son  propre  insu 
«  sans  doute ,  en  la  théorie  politique  purement  ma- 
«  térialisle  du  Contrat  social  i*  Evidemment  la  phi- 
<(  losophie  régnante  ,  au  lieu  d'avoir  fait  fausse  route, 
((  venait  au  contraire  d'acquérir  la  conscience  la 
;(  plus  nette  d'elle-même 

«  Notez  bien ,  je  vous  prie  ,  quelle  fut  la  coopé- 
«  ration  précise  du  sensualisme  dans  l'œuvre  de  des- 
<(  truclion  qui  se  consomma  bientôt. 

«  Avec  son  esprit  d'analyse  ,  n'acceptant  d'autre 
«  réalité  que  celle  du  monde  sensible  ,  il  fit  évanouir 
((  toute  la  réalité  intellectuelle  et  morale  :  Dieu  ,  la 
«  spiritualité  de  l'àme  ,  et  les  idées  qui  >onl  de  Dieu 
((  à  l'àme  humaine. 

((  Avec  le  dojme  de  la  souveraineté  des  sens, il 
((  mit  la  corruption  là  où  il  avait  anéanti  toute 
«  croyance. 

((  Avec  le  dogme  delà  souveraineté  matérielle  du 
<(  peuple,  delà  souveraineté  de  la  force ,  il  emporta 
«  comme  un  torrent  ce  qu'il  a\ail  corrompu. 

(c  Ce  serait  calomnier,  au  reste,  le  sensualisme  , 
((  que  de  le  considérer  comme  ne  pouyanl  conTenir 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


237 


<c  qu^aux  époques  de  dissolution  et  d^anarchic. 
«  N'étant  dans  sa  dernière  essence  que  le  règne  des 
<(  forces  matérielles  et  brutales ,  s'il  sanctionne  Ta- 
«  narchie ,  il  n'est  pas  moins  commode  et  cher  au 
((  despotisme.  En  général,  le  sensualisme  a  toujours 
<c  accompagné  dans  l'humanité  Toubli  de  sa  dignité 
M  morale.  Pour  ne  pas  sortir  de  Thistoire  moderne , 
«  aux  temps  mauvais  de  la  réforme  en  Angleterre  , 
((  il  se  faisait  dans  la  personne  de  Hobbes  ,  conseiller 
«(  du  règne  du  bon  plaisir  auprès  de  Pinforluné 
«  Charles  1"^  ;  et  lorsque  ce  prince  eut  mieux  aimé 
«  livrer  sa  tète  à  la  hache  du  bourreau  ,  que  d'en- 
«  tendre  un  semblable  conseiller,  Hobbes  ne  de- 
n  mandait  pas  mieux  alors  que  de  passer  au  dicta- 
«  leur  Cromwell,  qui  réalisait  à  ses  yeux  le  type  du 
«  vrai  souverain. 

«  Ainsi ,  de  nos  jours  encore  ,  lorsqu'aprés  l'a- 
((  narchie  révolulionuaire  ,  Bonaparte  eut  confisqué 
<(  la  souveraineté  du  peuple  à  son  prolit ,  le  sensua- 
«  lisme  eut  Thonneur  de  se  voir  érigé  en  philoso- 
«  phie  offlcielle  de  l'empire ,  et  il  lui  fut  donné  d'èlre 
«  constitué  en  permanence  ,  par  ce  passage  de  Pa- 
ie narchie  au  despotisme.  » 

Cette  leçon  sur  le  sensualisme  est  suivie  d'un  mé- 
moire fort  intéressant  sur  renseignement  de  la  philo- 
sophie en  Belgique  dans  les  universités  de  l'état  et 
d'une  dissertation  sur  Venseignement  de  la  logique  , 
dans  laquelle  l'auteur  combat  le  scepticisme  d'une 
manière  fort  remarquable.  Des  pièces  justificatives 
terminent  le  volume  ;  parmi  elles  il  faut  distinguer 
deux  dissertations  de  MiM.  Dulamon  et  Huet ,  élèves 
de  M.  Gibon  ,  qui  obtinrent  le  prix  d'honneur  au 
concours  général  :  le  premier,  en  1835;  le  second  , 
en  1834. 

Les  éloges  que  nous  avons  cru  devoir  à  M.  Gibon 
sont  d'autant  plus  désintéressés  ,  que  nous  ne  parta- 
geons en  aucune  manière  l'opinion  philosophi(iue  à 
laquelle  il  se  croit  dévoué  et  au  nom  de  laquelle  il 
proteste  de  toutes  ses  forces  contre  ce  qu'il  appelle 
Venvahissement  de  Vêlement  catholique.  M.  Gibon  a 
peur  de  voir  la  science  au  service  de  la  religion  j  il 
ne  demande  pas  davantage,  il  est  vrai,  que  la  science 
soit  exploitée  au  profil  de  l'esprit  novateur  j  cequMl 
yeut ,  c'est  la  science  amie  de  la  religion  et  de  la  li- 
berté ,  et  tout  à  la  fois  indépendante  de  fune  et  de 
Vautre  j  la  science  hautement  impartiale  et  tolérante^ 
en  moins  de  mots,  la  science  pour  la  science. 

On  comprend  que  ce  n'est  pas  ici  le  lieu  de  dis- 
cuter incidemment  celle  haute  question  de  l'union 
de  la  science  et  de  la  foi.  M.  Gibon  nous  annonce  un 
livre  dans  lequel  il  se  propose  d'exposer  son  opinion 
et  de  la  défendre;  il  convient  d'attendre  pour  la 
combattre  qu'il  ait  expliqué  plus  nettement  sa  ma- 
nière de  voir  à  ce  sujet ,  et  aussi  qu'il  nous  ail  fait 
connaître  les  preuves  sur  lesquelles  il  s'appuie.  Con- 
tenions-nous de  remarquer  aujourd'hui  que  ce  phi- 
losophe est  sincèrement  caiholiquo  ,  et  que  ,  quoi 
qu'il  en  soit  de  ses  théories  ,  elles  ne  nuisent  en  rii'ii 
dans  son  coeur  ni  dans  son  esprit  ù  sa  foi  religieuse. 
Soupçonnant  lui-même  dans  quel  sens  mauvais  cer- 
tains passages  de  son  ouvrage  pouvaient  èlre  pris  , 
il  a  eu  soin  de  prévenir  toute  interprétation  léiiié- 


raire   par   une   haute  et  claire  professien  de  foi. 

Au  surplus,  et  nous  devons  aussi  le  dire,  nous 
ne  croyons  pas  du  tout  que  M.  Gibon  soit  en  phi- 
losophie ce  qu'il  prétend,  ce  qu'il  voudrait  être  ; 
nous  sommes  convaincus  au  contraire  qu'il  ne  lui  est 
pas  possible  de  se  couper  en  deux  ,  donnant  une 
moitié  de  lui-même  à  la  religion  et  l'autre  moitié  on 
ne  sait  à  quelle  philosophie  sans  nom  et  sans  carac- 
tère ;  nous  trouverions  au  besoin  des  preuves  de  ceci 
dans  le  livre  même  qui  nous  occupe.  L'auleur  ne  dit- 
il  pas  par  exemple  :  «  Il  est  incoutt-slable  que  la  phi- 
«  losophie  en  tant  que  conscience  netie  de  noire 
«  intelligence  finie  et  bornée  n'est  pas  hostile  à  la 
«  foi  religieuse  ,  et  même  qu'elle  y  prépare  indi- 
«  rectement ,  vu  qu'il  n'est  pas  ordinaire  que  nous 
«  trouvions  dans  la  philosophie  celle  possession 
«  calme  de  la  vérité  à  laquelle  aspire  Tamour  infini 
«  que  nous  avons  pour  elle.  Sous  ce  point  de  vue, 
<c  au  lieu  de  repousser  la  religion,  la  philosophie 
«  l'appelle,  au  contraire  ,  comme  son  soulien  et  son 
a  complément,  pour  sauver  l'action  dans  le  do- 
«  maine  de  la  volonté  du  funeste  contre-coup  de 
«  notre  raison  faible  et  vacillante.  >> 

Nous  n'ajouterons  plus  que  deux  mots  :  M.  Gibon 
est  catholique,  ceux  qui  le  connaissent  le  savaient 
et  ceux  qui  ont  lu  son  livre  le  savent  aussi  ;  lui  est- 
il  possible  ,  nous  le  demandons  ,  de  tellement  distin- 
guer le  philosophe  du  chrétien,  qu'il  oublie  en  phi- 
losophant tout  ce  que  l'Eglise  apprend  à  ses  enfans 
sur  les  questions  qui  sont  précisément  l'objet  de  la 
philosophie?  Je  n'ai  pas  l'honneur  d'être  philoso- 
phe ;  mais  si  je  l'élais ,  il  me  semble  que  la  philoso- 
phie serait  pour  moi  quelque  chose  de  sérieux,  que 
j'aurais  pour  but  non  pas  seulement  d'amuser  mon 
esprit,  mais  encore  de  connaître  de  plus  en  plus  la 
vérité  et  de  m'unir  à  elle.  Or,  n'esl-il  pas  évident 
que  si  tel  est  le  but  du  philosophe ,  il  doit,  au  lieu  de 
rejeter  les  lumières  que  lui  fournil  la  religion  pour 
connaître  la  vérité,  s'empresser  de  les  accepter  et  s'en 
emparer  avpc  reconnaissance.  En  second  lieu, 
M.  Gibon  est  professeur  ;  dans  ces  jours  de  doute 
et  de  lutte  intellectuelle,  lui  ,  chrétien  ,  n'est  sans 
doule  pas  indifférent  à  l'avenir  intellectuel  et  moral 
de  ses  élèves;  le  but  de  son  enseignement  doit  donc 
être  surtout  de  conserver  dans  la  foi  les  âmes 
croyantes ,  de  reconquérir  celles  qui  sont  égarées. 
En  ce  cas  encore,  n'est-il  pas  clair  qu'il  fait  de  la 
science  pour  la  religion  ,  et  non  pas  comme  il  le 
prétend  de  In  science  pour  la  science. 

Et  quel  philosophe  digne  de  ce  nom  a  jamais  fait 
de  la  science  pour  la  science?  Descaries,  que 
M.  Gibon  proclame  son  maître,  n'avait  d'autre  but , 
en  publiant  ses  méditations ,  que  de  ramener  les 
hommes  à  la  vraie  foi,  et  ses  plus  illustres  disciples 
le  regardaient  comme  suscité  de  Dieu  pour  arrêter 
les  progrès  de  l'irréligion  '.  Ce  grand  esprit  ne  fai- 
sait pas  non  plus  abstraction  des  lumières  divines, 

'  On  doit  regarder  comme  un  effet  singulier  de  la 
providence  de  Dieu  ce  qu'a  écrit  M.  Descartes  sur  le 
sujet  de  notre  ûme  pour  arrêter  la  poule  effroyable 
que  beaucoup  de  personnes  dans  ces  derniers  lemp^ 


298 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUB.^^T 


loi  qui  avant  de  se  mettre  à  philosopher  entreprit  un 
pèlerinage  à  Notre-Dame  de  Lorette  ,  afîn,  disait-il, 
que  la  sainte  Vierge  lui  obtînt  de  Dieu  la  grâce  de 
découvrir  la  vérité;  lui  qui  lisait  sans  cesse  la  Bible 
et  la  Somme  de  saint  Thomas  ;  lui  qui  puisa  dans  les 
écrits  des  pères  ou  des  docteurs  de  TEglise  ses  idées 
les  plus  belles  et  les  plus  fécondes.  Tout  le  monde 
sait  qu'il  doit  à  saint  Anselme  sa  fameuse  preuve 
de  Texistence  réelle  de  Dieu,  par  la  seule  conception 
d'un  idéal  de^randeur  et  de  perfection  absolue  ,  sur 
lequel  nous  mesurons  toutes  les  perfections  et  les 
grandeurs  relatives;  et  Ton  sait  aussi  que  son  doute 
méthodique  n'est  autre  chose  qu'une  objection  de 
saint  Augustin  contre  le  scepticisme,  transformée  en 
méthode  générale  '. 

Quelles  que  soient  ses  prétentions  à  Tindépendance, 
M.  Gibon  n'agit  pas  autrement  que  Descartes  :  il  a 
comme  lui  demandé  à  Dieu  la  grâce  de  connaître  la 
vérité  ;  il  a  étudié  les  raonumens  élevés  par  les  saints 
docteurs  ;  il  n'a  effacé  ni  de  son  esprit  ni  de  son  cœur 
les  enseignemcns  de  la  religion ,  et  son  but  est  de  con- 
server ou  de  ramener  les  âmes  à  TEglise.  Ce  qu'il 
fait  n'est  donc  autre  chose  ,  ne  lui  en  déplaise  ,  que 
de  \à  philosophie  catholique. 

Pourquoi  n'en  pas  convenir?  Pourquoi  s'obstiner 

semblent  avoir  à  l'irréligion  et  au  libertinage,  par  un 
moyen  proportionné  à  leur  disposition    [Arnaud). 

'  Que  si  vous  ne  comprenez  pas  encore  ce  que  je 
dis,  et  que  vous  doutiez  de  la  vérité  de  mes  paro- 
les, considérez  au  moins  .»i  vous  ne  doutez  point  que 
vous  n'en  doutiez,  et  si  vous  reconnaissez  certaine- 
ment que  vous  eu  doutez ,  cherchez  d'où  vient  cette 
certitude.  Sans  doute  que  la  lumière  de  ce  soleil  vi- 
sible ne  se  présentera  point  à  vous  dans  cette  recher- 
che ;  mais  celle  lumière  véritable  qui  éclaire  tout 
homme  venant  en  ce  monde  ,  qui  ne  se  peut  voir  par 
les  yeuv  corporels  ni  par  ceux  de  l'imagination  ,  par 
lesquels  on  se  représente  ces  fantômes  qui ,  passant 
par  les  yeux  corporels,  font  impression  dans  l'ûme  ; 
mais  qui  se  voit  par  les  yeux  par  lesquels  on  dit  à 
ces  fantômes  mêmes  :  Vous  n'êtes  pas  ce  que  je  cher- 
che, et  vous  n'êtes  pas  la  règle  par  laquelle  je  vous 
règle  vous-même  et  par  laquelle  je  condamne  ce  que 
je  trouve  de  difforme  en  vous  et  approuve  ce  que  j'y 
trouve  de  beau ,  puisque  le  modèle  selon  lequel 
j'improuvc  et  approuve  ce  qui  est  en  vous  est  plus 
Vinnn  nnf»  vnur,  :  00  oui  uio  porlc  à  l'ostiiuor  davan- 


à  établir  entre  la  scîéncé 
minai  que  la  jeunesse  ] 
changer  en  un  dualisme  ^ 
mer  si  fièrement  l'indépei 
raineté  de  la  science  ,  qu 
naît  que  la  science  doit  le 
religion  et  lui  rendre  hotc 
nous  n'aimons  pas  ces  fi 
dangereuses. 


Élémens  de  géologie ,  m 
monde ,  et  offrant  la  a 
giquei  avec  les  faits  ht 
vent  dans  la  Bible,  le 
les  fables  de  la  Grèce  j 

Chaque  science  a  ses  n 
tion  :  la  physique  procèdi 
logie  ,  la  géologie  a  une 
mie.  Chacune  a  son  ca 
quelque  sorte  sa  physioi 
propres  étant  nécessaire! 
ment  insuffisans  ,  il  est  si 
réunir  pour  les  fortifier  1' 
questions  difficiles  qui  i 
plusieurs  sciences  à  la  foi 
procédés  de  Tinvestigatio 
rapport  compréhensif  qui 
humaine  et  son  objet  ;  et 
quent  toujours  une  cons 
gence  ,  et  une  variable  q\ 
riable  objective  sert  à  fon 
science  et  à  lui  donner  s 
même  temps  que  la  constî 
généralités  qui  les  rasseml 
De  là  deux  points  de  vm 
son  :  l'un  analytique  qui 
vision  indéfinie  dans  les  S( 
qui  tend  à  les  ramener  tout 
la  plupart  des  savans  actn( 
ciens,  sont  exclusivement 
analytique,  et  qu'ils négli 
de  vue  synthétique.  L'autc 
sente  sous  ce  rapport  une 
a  pensé  que  la  géologie  n( 
assuré  qu'en  s'appuyant  i 
est  une  foule  de  faits   gé 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


«n  primitifs  ,  intermédiaires,  secondaires  et  tertiai- 
res. Seulement  il  déplacn  un  peu  leurs  limites  :  il 
comprend  parmi  les  terrains  intermédiaires  le  dépôt 
houiliier  avec  les  tracbyle^,  les  anipboiides,  les  por- 
phyres, le  sel  gerame  qui  les  surmontent  souvent; 
au  lieu  de  terminer  les  terrains  secondaires  à  la 
craie  ,  il  y  englobe  avec  l'argile  plastique  le  calcaire 
grossier  de  Paris,  le  gypse  à  ossemens,  la  pierre 
meulière,  en  un  mot  tout  le  système  des  terrains 
tertiaires  ordinaires;  il  réserve  cette  dernière  dé- 
nomination pour  les  brèches  osseuses  ,  les  faluns,  les 
sables ,  les  moellons ,  et  toutes  les  alluvions  moder- 
nes. Il  considère  ces  quatre  grandes  classes  de  ter- 
rains ainsi  définies  ,  comme  autant  de  formations 
qu'il  essaie  d'expliquer  par  le  récit  de  Moïse.  L'his- 
toire nous  offre  quatre  grandes  époques  ou  cataclys- 
mes ,  durant  lesquels  la  surface  de  la  terre  a  dû  être 
totalement  changée  ou  considérablement  modifiée. 
Le  premier  de  ces  cataclysmes  ,  antérieur  à  l'exis- 
tence des  animaux ,  est  celui  où  la  Genèse  nous  re- 
présente la  terre  sortant  du  chaos  dans  la  plus  grande 
confusion ,  comprimée  par  l'immense  masse  d'eau 
qui  la  recouvre  de  toutes  parts.  C'est  pendant  ce 
premier  cataclysme  général  que  les  terrains  primitifs 
se  sont  formés.  Le  second,  postérieur  à  l'existence 
des  êtres  organisés ,  est  celui  où  la  tradition  de  tous 
les  peuples  nous  représente  la  terre  bouleversée  par 
le  déluge  universel ,  et  où  la  Genèse  nous  la  dépeint 
couverte  par  les  eaux  durant  cinq  mois.  C'est  pen- 
dant ce  second  cataclysme ,  fort  analogue  au  premier 
quant  à  la  cause  agissante  et  aux  effet  s  produits,  que 
les  terrains  de  transition  se  sont  formés  ,  et  ont  en- 
Teloppé  de  toutes  parts  les  ondulations  des  terrains 
primitifs.  Le  troisième  est  celui  où  les  eaux  du  dé- 
hige  universel ,  après  avoir  ainsi  recouvert  la  terre, 
l'abandonnent ,  non  peu  à  peu  ni  tont-à-coup  ,  mais 
par  un  mouvement  particulier  de  retraites  et  d'in- 
vasions alternatives,  qui  tour-à- tour ,  durant  sept 
mois,  la  laissent  à  nu  et  la  recouvrent.  Pendant  ce 
troisième  cataclysme,  suite  et  dépendance  immédiate 
du  second  ,  a  été  formée  la  série  alternative  des  dé- 
pôts secondaires  proprement  dits.  Le  quatrième  est 
le  déluge  de  Deucalion  ou  d'Ogygès  ,  déluge  partiel, 
qui  remonte  aux  temps  où  les  Israélites,  sortant  de 
rÉgyple,  allèrent  s'établir  dans  la  terre  de  Chanaan, 
et  que  les  Grecs,  alors  sans  lettres,  ont  mal  à 
propos  confondu  avec  le  déluge  universel.  A  ce  ca- 
taclysme partiel  sont  dus  les  terrains  meubles  qui , 


posée  avec  beaucoup  d  habileté, 
tement  profilé  des  endroits  faibl 
système  géologique  actuel  pour 
avec  succès.  On  trouve  en  oulr( 
(les  explications  ingénieuses  sur  r( 
(lu  sel  gemme  et  du  gypse ,  si 
phyriques  et  dialiagiques,  et  If 
qui  se  montrent  quelquefois  au 
terme  de  la  série  primitive;  sur 
quenle  alternance  des  termes  de 
médiaire,  et  des  détails  instructil 
de  la  vallée  de  la  Garonne.  Ce  q 
que  Fauteur  n'ait  à  se  justifier  au 
d'avoir  introduit  dans  la  science 
qui  lui  sont  étrangères  :  et  peut-< 
se  défendre  devant  les  théologier 
arbitrairement  le  texte  sacré ,  au 
réserve  de  saint  Augustin.  Lest 
dront  facilement  sans  doute  en  fa 
et  pieux  motif;  nous  désirons  be 
la  même  indulgence  auprès  des 


Amertumes  et  Consolations  ,  p( 

Amertumes  ei  consolations  me 
parties  nécessaires  du  drame  de 
terre  un  cœur  qui  n'ait  ses  jour 
d'aridité  ;  une  intelligence  ,  ses  1 
torpeur,  d'angoisses  ;  une  destii 
trouble  et  d'émotion  ?Mais  dans 
taire  ,  où  le  ciel  de  la  vie  humai 
scurcit  tour-à-tour,  chaque  esprit 
et  les  plus  vives  influences  de  1 
l'atmosphère  sociale  au  moment 
d'une  certaine  disposition  ,  voloi 
le  prédestine,  en  quelque  façon  . 
la  tristesse.  Est-il  un  homme,  est 
qui  il  ait  été  donné  de  vivre  et  de 
saut  un  ciel  d'azur  dans  l'inaltéraî 
En  est-il  un  seul  dont  on  puisse  d 
ne  (rouble  sa  fin  ;  c'est  la  fin  (Vun 
uns  c'est  la  joie  ,  c'est  le  calme 
tume,  et  il  faut  les  plaindre ,  ce 
de  leur  riant  matin  ,  abordent  ai 
soirée  orageuse.  Pour  les  autres . 
début,  l'inquiétude,  le  décou 
consolation  qui  se  suggère  ;  et  1 


2{0 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


ehecel ,  il  s'en  prenait  aux  bommes,  il  interpellait 
Dieu  : 

Ils  disaient  :  il  esl  fou.  —  C'est  que  leur  perOdie 
De  Tenfor  dans  mon  cœur  alluma  l'incendie  ; 
tlar  tout  mon  avenir  semblait  empoisonné  ; 
Caria  douleur  rend  fou  ;  car  au  fond  de  mon  âme, 
J'étais  comme  un  damné  qui  se  tord  dans  la  flamme  ; 
Car  Je  souffrais  plus  qu'un  damné. 

Car  j'aurais  mieux  aimé  Téchafaud  et  la  roue. 

—  Et  des  larmes  de  feu  couvraient  ma  pâle  joue; 
Et  des  flois  de  sueur  tombaient  de  mes  cheveux  , 
Et  de  profonds  sanglots  disloquaient  ma  poitrine, 
Et  ma  voix  blasphémait  la  puissance  divine, 

Et  je  faisais  d'horribles  voeux. 

Et  je  m'étais  meurtri  le  front  contre  la  pierre, 
Et ,  sanglant ,  je  m'étais  roulé  dans  la  poussière  ; 
Oh!  j'étais  effrayant,  c'est  vrai,  de  désespoir, 
Et  tous  vociféraient  :  il  est  fou  ,  —  sur  la  claie , 
Puis  chacun  froidement  faisait  saigner  ma  plaie  , 
Et  nul  n'eut  pitié  de  me  voir — 

—  Mais  il  interrompt  ces  farouches  imprécations 
par  un  cri  de  pitié  à  celui  qui  console  ;  par  un  élan 
de  prière  à  celui  qui  exauce  : 

Vous  que  j'oubliais,  que  j'oublie  à  toute  heure; 

Vous ,  mon  Dieu  ,  dont  j'entends  la  voix  intérieure  , 
Cette  voix  qui  s'adresse  aux  cœurs  troublés  d'effroi. 
Ployez-moi  quelque  branche  au  bord  du  précipice 
Où  je  vais  chancelant  dans  l'ombre  ,  —  oii  mon  pied 

glisse  ; 
Seigneur ,  pardonnez-moi. 

Dites  un  root ,  Seigneur  :  l'espérance  sereine 
Remplira  nos  esprits  d'une  lueur  soudaine , 
Et  devant  le  soleil  les  ténèbres  fuiront; 
Et  les  faibles  auront  leur  force  ranimée  , 
Le  pauvre  ,  le  vieillard  leur  souffrance  calmée  , 
Et  tous  la  joie  au  front.  — 

Puis,  rendant  à  la  poésie  la  paix  qu'a  recouvrée 
son  âme  ,  il  finit  par  cet  hymne  d'actions  de  grâces  : 

—  Merci ,  merci ,  mon  Dieu  ,  dont  la  grâce  puissante 
Fait  qu'un  ange  est  venu  qui  m'a  tendu  la  main; 
Et  puis  me  ramenant  par  une  douce  pente, 

M'a  déposé  sur  l'herbe  au  bord  du  vrai  chemin... 
K'ai-je  pas  entendu  cette  voix  solennelle 
Mélodieux  soupir  d'un  ineffable  luth. 
Celte  voix  qui  d'en  haut  nous  crie  et  nous  appelle. 
Et  dit  :  ((  C'est  moi ,  c'est  moi  qui  suis  voire  salut  !  » 
Oui ,  oui ,  sois  mon  salut,  ma  lumière,  ma   vie; 
Laisse-moi  dans  ton  sein  m'épancher  et  pleurer  ; 
Enivre-moi  de  toi ,  seul  bonheur  que  j'envie  ; 
Laisse-moi  le  sentir,  te  voir,  te  respirer!... 

Il  V  a  là  un  véritable  inlérêt  dramatique  :  il  s'agit 


de  la  destinée  d'une  âme  humaine.  On  la  voit  en 
frémissant  livrée  à  tant  de  cruelles  péripéties  :  c'est 
une  lutte  engagée  entre  l'ange  et  le  démon  ;  l'ange 
est  vainqueur,  et  nous  admirons ,  avec  une  joie  vive, 
l'heureuse  solennité  du  dénouement. 


Noos  ne  saurions  trop  recommander  la  méthode 
d'oraison  enseignée  dans  VOraloire  du  cœur  '.  Deux 
papes  ,  Alexandre  VII  et  Clément  IX,  l'ont  approu- 
vée et  recommandée ,  et  l'expérience  a  fait  connaître 
les  grands  avantages  que  les  âmes  retirent  de  la 
contemplation  de  Jésus-Christ,  qu'elles  considèrent 
en  esprit  dans  les  mystères  de  sa  vie  ,  et  particuliè- 
rement de  sa  passion ,  au  fond  de  leur  cœur.  Un 
grand  nombre  de  personnes ,  qui  ne  se  croyaient 
pas  ou  qui  n'étaient  pas  jugées  capables  de  faire 
l'oraison  mentale,  ont  goûté  la  vie  dévote  et  inté- 
rieure en  embrassant  cette  méthode  avec  simplicité. 
Mgr.  l'archevêque  a  revêtu  de  son  approbation  un 
ouvrage  aussi  utile.  Cette  nouvelle  édition  a  été  im- 
primée avec  soin  et  ornée  de  onze  jolies  gravures, 
représentant  les  sept  mystères  de  la  passion  de  Jésus- 
Christ,  ceux  de  la  sainte  enfance  et  de  l'adorable 
Iriaité. 

Becherches  sur  la  confession  auriculaire  * ,  par 
M.  Vahbé  A.  Gdillois  ,  curé  de  Notre-Dame  du 
Pré ,  au  Mans. 

De  tous  les  dogmes  catholiques ,  le  dogme  de  la 
confession  auriculaire  est  celui  qui  est  le  plus  attaqué 
de  nos  jours.  On  trouvera,  dans  l'ouvrage  que  nous 
annonçons  ,  la  réponse  aux  ol  jections  des  indifTérens 
et  des  incrédules ,  et  un  grand  nombre  de  témoigna- 
ges et  de  faits  qui  établissent ,  d'une  manière  in- 
vincible ,  que  la  confession  n'est  point  une  invention 
des  hommes ,  mais  que  c'est  Dieu  lui-même  qui  en 
est  l'auteur. 

Les  Recherches  sur  la  coiifession  ont  été  examinées 
par  un  savant  professeur  de  théologie;  voici  un  ex- 
trait de  son  rapport  :  a  Non  seulement  je  n'y  ai  rien 
(c  aperçu  qui  puisse  en  empêcher  l'impression  ,  mais 
«  je  suis  persuadé  que  cet  ouvrage  sera  lu  avec  in- 
(c  térêt  par  les  fidèles;  les  indifférens  et  les  incré- 
((  dules  y  trouveront  des  preuves  solides  du  dogme 
((  catholique ,  avec  la  réfutation  des  principales  ob- 
«  jections.  Les  prêtres  eux-mêmes  y  trouveront  des 
(c  réflexions  et  des  faits  qui  les  intéresseront.  » 

L'impression  est  déjà  avancée ,  et  l'ouvrage  sera 
publié  ,  au  plus  tard,  le  l"  octobre  ;  nous  en  ren- 
drons alors  un  compte  détaillé. 

•  Prix  ,  1  fr.;  et  par  la  poste  ,  l  fr,  2o.  Paris,  chei 
Poussielgue-Rusand  ,  rue  Haulefeuille  ,  9. 

Un  vol.  in-12  ,  caractère  cicéro  neuf,  interligné. 
Prix  :  1  fr.  7â  C  ;  chez  Fleuriot,  libraire  au  Mans. 


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J^oyageur  et  du  Colon  de  Paris  à  Alger  et  dan, 
S,  ancien  fonctionnaire  public  dans  l'cx-régence 
;e  itinéraire.  Prix:  3  fr.  Chez Debécourt,  libraire 

?.r  H.  Gibon,  professeur  ordinaire  à  la  faculté  de 
psité  de  Liège.  Un  volume  in-8o.  Chez  Hachette 
fr. 

'a  portée  de  tout  le  monde,  et  offrant  la  concor- 
c  les  faits  historiques  tels  quHls  se  trouvent  dans 
^es  et  les  fables  de  la  Grèce;  par  L.  A.  Chaubard 
me-Saint-Germain  ,  68;  et  chez  Risler,  libraire  . 

par  Léger  Noël.  Paris,  Amédée  Saintin,  libraire- 
iunay,  Palais-Royal  :  l'auteur,  rue  de  la  Harpe  21 
fr.;  et  par  la  poste,  1  fr.  25  c.  Paris,  chez  Pous- 
(e ,  9. 

i  auriculaire,  par  M.  l'abbé  A.  Guillois.  curé  de 
Un  vol.  in-12,  caractère  cicéro  neuf  interligné. 
rt  ^  ta-  »  libraire  ,  au  Mans. 

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^  aire  les  ouvrages  suivans  du  même  auteur 

^  5    i    I  ^  ""  ^<^^-  >n-18-  Pî-ix  ;  60  cent. 


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=g    §    «    3.         î?    75  cent. 

'^       >^.     ri 


5'  ^  o  explication  des  Cérémonies  de  la  Messe  solennelle 

«    =         J    75  cent. 

g.  Traité  pratique  des  Indulgences,  3e  édition,  in-12. 

^      ^    _.'         o''^  édition.  Un  vol.  in-18.  Prix:  1  fr. 
i    5.^   5  I  a^iéchisme,  ou  le  Dogme  et  la  Morale  expliqués  p^v 

.-    o    c=    ^         ^^^^  selon  l'ordre  des  leçons  du  catéchisme- 4e  l'di! 


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210 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLÏQU 


ehevet ,  il  s'en  prenait  aux  hommes,  il  interpellait 
Dieu  : 

Ils  disaient  :  il  es'  fou.  —  C'est  que  leur  perfidie 
De  Tenfor  dans  mon  cœur  alluma  l'incendie  : 
Car  tout  mon  avenir  semblait  empoisonné  ; 
Car  la  douleur  rend  fou  ;  car  au  fond  de  mon  âme , 
J'étais  comme  un  damné  qui  se  tord  dans  la  flamme  ; 
Car  je  souffrais  plus  qu'un  damné. 

Car  j'aurais  mieux  aimé  Péchafaud  et  la  roue. 

Et  des  larmes  de  feu  couvraient  ma  pâle  joue  ; 

Et  des  flots  de  sueur  tombaient  de  mes  cheveux  , 
Et  de  profonds  sanglots  disloquaient  ma  poitrine, 
Et  ma  voix  blasphémait  la  puissance  divine. 
Et  je  faisais  d'horribles  vœux. 

Et  je  m'étais  meurtri  le  front  contre  la  pierre, 
Et ,  sanglant  ,  je  m'étais  roulé  dans  la  poussière  ; 
Oh!  j'étais  effrayant ,  c'est  vrai ,  de  désespoir  , 
Et  tous  vociféraient  :  il  est  fou  .  —  sur  la  claie  , 
Puis  chacun  froidement  faisait  saigner  ma  plaie  , 
Et  nul  n'eut  pitié  de  me  voir — 

;:\Iai5  il  interrompt  ces  farouches  imprécations 

par  un  cri  de  pitié  à  celui  qui  console  ;  par  un  élan 
de  prière  à  celui  qui  exauce  : 

Vous  que  j'oubliais,  que  j'oublie  à  toute  heure; 

Vous ,  mon  Dieu  ,  dont  j'entends  la  voix  intérieure  , 
Cette  voix  qui  s'adresse  aux  cœurs  troublai  d'effroi, 
Ployez-moi  quelque  branche  au  bord  du  précipice 
Où  je  vais  chancelant  dans  l'ombre  ,  —  où  mon  pied 

glisse  ; 
Seigneur ,  pardonnez-moi. 

Dites  un  mot ,  Seigneur  :  l'espérance  sereine 
Remplira  nos  esprits  d'une  lueur  soudaine, 
Et  devant  le  soleil  les  ténèbres  fuiront; 
Et  les  faibles  auront  leur  force  ranimée  , 
Le  pauvre  ,  le  vieillard  leur  souffrance  calmée  , 
Et  tous  la  joie  au  front.  — 
Puis,  rendant  à  la  poésie  la  paix  qu'a  recouvrét 
son  âme  ,  il  flnit  par  cet  hymne  d'actions  de  grâces  : 
—  Merci ,  merci ,  mon  Dieu  ,  dont  la  grâce  puissante 
Fait  qu'un  ange  est  venu  qui  m'a  tendu  la  main; 
Et  puis  me  ramenant  par  une  douce  pente , 
M'a  déposé  surlherbe  au  bord  du  vrai  chemin... 
K'ai-je  pas  entendu  cette  voix  solennelle 
Mélodieux  soupir  d'un  ineffable  luth , 
Celte  voix  qui  d'en  haut  nous  crie  et  nous  appelle. 
Et  dit  :  «  C'est  moi ,  c'est  moi  qui  suis  votre  salut  î  >• 
Oui,  oui,  sois  mon  salut,  ma   lumière,  ma  vie: 
Laisse-moi  dans  ton  sein  m'èpancher  et  pleurer  ; 
Enivre-moi  de  toi ,  seul  bonheur  que  j'envie  ; 
Laisse-moi  te  sentir,  te  voir,  le  respirer!... 

Il  v  a  là  un  véritable  inlérêl  dramatique  :  il  s'agit 


de  la  destinée   « 
frémissant  livrée 
une  lutte  engag». 
est  vainqueur,  et 
l'heureuse  soleai 

Kous  ne  sauri 
d'oraison  enseigi 
papes  ,  Alexandi 
vèe  et  recommar 
les  grands  avan: 
contemplation  di, 
en  esprit  dans  le' 
rement  de  sa  pa 
grand  nombre  c 
pas  ou  qui  néta 
l'oraison  mentait 
rieure  en  embraj 
Mgr.  l'archevêqu 
ouvrage  aussi  uti 
primée  avec  soin 
représentant  les  s 
Christ,  ceux  de 
Trinité. 


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Becherches  sur 
M.  Vabbé  A.  ( 
Pré ,  au  Mans 

De  tous  les  d( 
confession  auricu 
de  nos  jours.  On 
annonçons ,  la  ré, 
et  des  incrédules 
ges  et  de  faits  c 
vincible,  que  la  c 
des  hommes ,  ma 
est  l'auteur. 

Les  Recherches 
par  un  savant  prr 
trait  de  son  rappc 
«  aperçu  qui  puis 
((  je  suispersuadi 
«  térêl  par  les  fie 
((  dules  y  trouve 
«  catholique ,  ave 
((  jections.  Les  pr 
a  réflexions  et  de 

L'impression  e:     m    ^ 
publié  ,  au  plus  lai^ 
drons  alors  un  corn  ç£ 
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•  Prix  ,  1  fr.;  et  ,  c 
Poussielgue-Rusar    -g 

Un  vol.  in-12 
Prix  :  1  fr.  78  c.  ; 


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ANNONCES. 


Le  Conducteur ,  ou  Guide  du  Voyageur  et  du  Colon  de  Paris  à  Alger  et  dans 
l'Algérie;  par  M.  Armand  Pignel,  ancien  fonctionnaire  public  dans  l'cx-régence 
d'Alger.  Un  vol.  in-12,  avec  carte  itinéraire.  Prix;  3  fr.  Chez Debécourt ,  libraire 
éditeur,  rue  des  Saints-Pères,  69. 

Fragmens  philosophiques  j  par  H.  Gibon,  professeur  ordinaire  à  la  faculté  de 
philosophie  et  lettres  de  l'université  de  Liège.  Un  volume  in-S^.  Chez  Hachette . 
rue  Pierre-Sarrasin  .  12.  Prix.  5  fr. 

Elémens  de  géologie ,  mis  à  la  portée  de  tout  le  monde  y  et  offrant  la  concor- 
dance des  faits  géologiques  avec  les  faits  historiques  tels  qu'ils  se  trouvent  dans 
la  Bible ,  les  traditions  égyptiennes  et  les  fables  de  la  Grèce;  par  L.  A.  Chaubard. 
Chez  l'auteur,  rue  Neuve  de  Seine-Saint-Germain  .  68;  et  chez  Risler,  libraire  . 
rue  de  l'Oratoire,  6. 

Amertumes  et  Consolations ^  par  Léger  Noël.  Paris,  Amédée  Saintin,  libraire- 
éditeur,  rue  St- Jacques,  38  :  Delaunay,  Palais-Royal  :  l'auteur,  rue  de  la  Harpe,  21. 

L'Oratoire  du  Cœur.  Prix,  1  fr.  :  et  par  la  poste ,  1  fr.  2.5  c.  Paris,  chez  Pous- 
sielgue-Rusand ,  rue  Hautefeuille ,  9. 

Recherches  sur  la  Confession  auriculaire ^  ^diV  M.  l'abbé  A.  Guillois,  curé  de 
Notre-Dame-du-Pré,  au  Mans.  Un  vol.  in-12,  caractère  cicéro  neuf  interligné. 
Prix  ,  1  fr.  75  c.  Chez  Fleuriot,  libraire  ,  au  Mans. 

On  trouve  chez  le  même  libraire  les  ouvrages  suivans  du  même  auteur  : 

Essai  sur  les  Superstitions ^  un  vol.  in-18.  Prix:  60  cent. 

Le  Sacrifice  de  l'Autel,  ou  Explication  des  Cérémonies  de  la  Messe  solennelle. 
Un  vol.  in-18.  3^  édition.  Prix:  75  cent. 

Manuel  de  Piété ^  suivi  d'un  Traité  pratique  des  Indulgences,  3^  édition,  in-12. 
Prix  :  1  fr.  75  cent. 

Manuel  des  Catéchismes ^  3^  édition.  Un  vol.  in-18.  Prix:  1  fr. 

Nouvelle  Explication  du  Catéchisme  y  ou  le  Dogme  et  la  Morale  expliqués  par 
400  traits  historiques,  distribués  selon  l'ordre  des  leçons  du  catéchisme;  4«  ('dit. 
na-12.  Prix  ,  2  fr. 


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AVJS  IMPORTANT. 

Conformément  à  un  avis  donné  déjà  dans  la  livraison  de  juillet ,  ceux  de 
MM.  les  Souscripteurs  qui  n'ont  pas  acquitté  leur  abonnement ,  sont  prévenus 
que  le  directeur,  M.  Lamache,  tirera  sur  eux  des  mandats  payables  fin  d'octobre. 

V Université  Catholique -paLTadt  du  10  au  15  de  chaque  mois,  par  livraisons  de 86 
pages  ou  160  colonnes ,  grand  in-8**,  contenant  la  matière  de  plus  de  la  moitié  d'un 
volume  in-8°  ordinaire. 

Chaque  livraison  est  divisée  en  deux  parties  :  Tune  universitaire  y  réservée  auir 
cours;  l'autre,  proprement  de  Revue,  consacrée  à  l'analyse  et  à  la  critique  de 
loutes  les  productions  remarquables  de  la  littérature  nationale  et  des  littéra- 
tures étrangères  ;  à  l'examen  de  toutes  les  questions  qui  ne  trouvant  point  leur 
place  dans  les  cours  de  Y  Université  Catholique,  rentrent  cependant  dans  le  cadre  de 
ses  travaux  ;  enfin  à  des  bulletins  bibliographiques  dans  lesquels  on  s'efforce  dr 
ineationner  et  d'apprécier  toutes  les  pubhcations  dignes  de  quelque  attention. 


Conîïitionô  l»r  la  6ou6mption. 

Le  prix  de  la  souscription  est  fixé  pour  Paris  et  les  départemens  à25fr.  pour  un 
au  et  13  fr.  pour  six  mois. 

Pour  les  pays  étiangers  soumis  au  double  droit,  l'abonnement  est  de  30  fr. 
l>otir  un  an  et  16  fr.  pour  six  mois. 


Les  lettres  et  demandes,  soit  pour  la  rédaction,  sait  pour  l'administration, 
doivent  être  adressées  {franches  déport)  à  M.  Lamacbe,  directeur,  au  bureau  de 
l'Université  Catholique ^  rue  des  Saints-Pères  ,  69. 


ON  SOUSCRIT,  A  PARIS,, 

Chez  DEBÉCOURT,  libraire,  rue  des  Saints-Pères,  69. 

HACHETTE,  rue  Pierre-Sarrazin ,  12. 

À  ROME ,  chez  M.  Gaetano  CAYALLETTI  ,  directeur  du  Diario  di  Borna,  m  ria 
délie  Convertite  al  Corso,  num.  20. 

^  LONDRES,  chez  BOOKER  ,  Bond  street,  61. 

^  BRUXELLES,  chez  J  J.  VANDERBORGHT ,  hbraire ,  Marché  aux  Poulets, 

n"26. 

Uausles  déP*'"^^'^^'^^  età  l'étranger,  chez  les  principaux  libraires  et  directeuif 
de  poste    ^^  ^  l'administration  des  grandes  messageries. 


IMPRIMERIE  DE  E.-J.  BAILLT  ET  O, 

PL4CK  lOtBOKHS  f  IL